Traversée Dakar-Gorée : Une parenthèse hors du temps
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Une île pas comme les autres, Gorée voit affluer sur elle, chaque jour durant les vacances, bon nombre de personnes. Des touristes étrangers, mais aussi des résidents. C’est d’ailleurs respectivement les deux catégories de tickets pour la traversée. La journée commence à l’embarcadère. Malgré la fermeture de la Maison des Esclaves et du musée historique, il reste des spots à visiter et des choses à faire sur l’île.
En période de vacances, les plages sont des lieux assez fréquentés. Que donnerait alors une île avec une plage réputée, des rues colorées et un cumulonimbus d’histoire ?! Historiquement, il est difficile de dissocier Gorée de l’esclavage. C’était l’un des points de départ pour les esclaves. Ces derniers étaient souvent des captifs de guerre que les royaumes vainqueurs vendaient aux Blancs. Des comptoirs commerciaux étaient alors construits.
Sur le « continent », à l’embarcadère en face de la gare de Dakar, des taxis s’arrêtent à intervalles réguliers. Les pigeons concentrés à picorer du mil que leur jette un monsieur s’envolent à chaque fois que ces machins jaunes et noirs arrivent. Les montres affichent 10h20. Du moins celles qui ont l’air de marcher sous cette chaleur qui fait suer le gendarme posté à l’entrée des piétons. « Carte d’identité ou passeport », demande-t-il. Antoine, jeune Français de 21 ans, venu faire son stage pédagogique au Sénégal, a oublié d’emporter avec lui son passeport. Va-t-il passer par le port ? Finalement, oui !
Le gendarme accepte de le laisser passer après avoir regardé la photo que le jeune homme avait prise du passeport. « La prochaine fois, apporte la version physique », insiste l’homme en tenue bleue. « Merci, vraiment merci », répond le jeune homme, reconnaissant que le sieur lui ait laissé passer. « Où est-ce qu’on paye le ticket ? », demande-t-il à un jeune dans la trentaine. « Avance jusque-là où les gens sont debout. Les guichets sont là. » Le jeune habitant de l’île, dit-il au Français, est aussi guide. « Si tu as besoin d’un guide, voici ma carte », lance-t-il. Mais selon le guide, le lundi, la Maison des Esclaves, l’un des lieux les plus visités de l’île, ferme ses portes. Cela ne semble pas décourager le jeune politologue en apprentissage. « Merci ! Merci beaucoup, c’est vraiment gentil », remercie poliment le guide en hochant la tête que ses épaules suivaient d’avant en arrière. Les guichets rouvrent à 25 minutes du départ de la chaloupe. Il faut payer deux fois. Un ticket dont le prix sera reversé à la commune de Gorée. 500 F valent-ils ? L’autre, 1 500 F pour les Sénégalais et 6 500 F pour les étrangers. « Mais c’est hyper cher quand même pour les étrangers », fait Antoine, les yeux grands ouverts. Après avoir fait deux fois la queue, direction la salle d’attente. Un bâtiment spacieux. « C’est pas mal comme endroit, c’est énorme », fait-il, le regard accroché au plafond.
11h07, l’embarcation engage un créneau pour accoster. Elle crache de l’humain. Un bruit sourd retentit, c’est le top départ. Ceux désireux d’avoir une place en haut marquent le pas. Coumba Castel hurle une dernière fois. C’est le moment de mouiller. Marche arrière et en avant toute. L’ambiance à bord est calme. Pas de bruit de tam-tam, pas de chansons. Mais des humains qui se rendent compte de leur taille, minuscule comparée à ces choses en fer qui font le décor du port autonome de Dakar. « Boy, ces bateaux sont énormes ! Waouh ! », dit un jeune garçon à haute voix. L’image des hommes face aux gigantesques créatures dans « L’Attaque des Titans ». Sur ces derniers, des hommes s’activent. À gauche est écrit sur la coque d’un navire, le « Sea Challenger ».
« Un arbre aussi grand dans un terrain de football ! »
Orange et blanc, le bateau cache derrière lui, de l’autre côté, une navette de la marine nationale. Une autre apparaît à mesure que Coumba casse le rythme des vagues timides qui titillent sa coque.
À la sortie du port, des bateaux de pêche dessinent le paysage. Ils sont comme entassés. Pour certains, il est difficile de dire de quelle couleur sont leurs coques. Comme si la règle pour intégrer la flotte était liée à l’âge. Un démarre. Il donne l’image d’un vieux qui tire sur sa pipe, laisse sortir la fumée et l’accompagne de toux. La chaloupe, elle, fait un détour à gauche, comme si elle contournait une chose invisible. Pourtant, la cause est là, dans l’eau. Après un quart d’heure environ de navigation, il est temps de descendre. Des visiteurs dégainent leurs smartphones. Comme sur un champ de bataille, ça tiraille. Antoine ne manque pas de capturer l’objet flottant. Devant Ayo, un monde attend ceux qui viennent fraîchement de débarquer. « Vous voulez un guide ? » ; « Vous voulez quelque part où vous poser ? » ; « Vous voulez vous restaurer ? » À son tour, « merci, merci », fait Antoine. Il emprunte, sans aucune idée de sa destination, les artères de l’île. Demandait-il au vent de le porter ?! Le Baobab au milieu du terrain de foot interpelle le jeune homme. « Mais c’est incroyable, un arbre aussi grand dans un terrain de football ! », fait-il, l’air ébahi. Sur cette place, le psithurisme sonne aux oreilles à cette heure où peu de bruits concurrencent le concert du vent qui joue avec les feuilles de ces arbres. Le plus petit doit faire dans les vingt mètres. Antoine emprunte la rue Castel. À sa hauteur, un jeune homme et une demoiselle vêtus de noir tous deux, regardant à gauche et à droite, s’arrêtent par moments, et reprennent leur chemin. Un bâtiment visiblement ancien se dresse en retrait par rapport aux maisons. Sur la devanture en hauteur, une mince croix en fer est figée contre le mur beige.
Ça tire des obus
À côté de ce symbole, une horloge est en partie cachée par les branches généreuses d’un des arbres devant l’église. Antoine, fasciné par les couleurs qui teintent les rues et l’architecture qu’elles couvrent, poursuit sur Castel. « C’est vraiment coloré, les maisons, c’est très beau », s’émerveille-t-il.
Sur quelques mètres, une dame, seau à la main, commence des salutations longues qui se terminent par un « passez acheter quelques souvenirs ». Sur une dizaine d’autres mètres, un marché est niché sur une élévation de terrain. Des dames, pas d’hommes, toutes vendeuses, rappellent leur présence aux passants, sans jamais confondre les insulaires avec les visiteurs. « Quand vous ferez demi-tour, n’oubliez pas d’acheter des souvenirs », formulent-elles l’une après l’autre. Il faut maintenant emprunter la rue du Chemin de Charrois. Une allée en pente, pavée, qui mène vers un autre lieu historique. Au bout de la rue, Antoine prend sa droite. Il s’engage sur des escaliers en regardant une porte vraisemblablement moins grande que celles qu’il a jusqu’à présent vues sur l’île. Un monsieur, style reggaeman, en sort. « Viens voir, viens ! », lance-t-il à Antoine. Ce dernier le suit dans un couloir sombre qui donne des airs de mine abandonnée. « Ici, c’était une installation militaire de l’armée française. En bas, sur ces rails encore visibles, étaient transportés des obus », d’après le guide. Au bout du couloir où vivent maintenant des œuvres d’art, un géant en fer pend. Ses pieds ne sont pas en argile, mais la rouille le gratte comme de l’amentale. « C’est une chambre qui tourne sur elle-même. Ici, des soldats vivaient. Ils surveillaient l’île. Et de là, pouvaient-ils voir tout ce qui venait du Sud et de l’Ouest. Cette partie est tout simplement le mécanisme qui fait marcher le canon qui se trouve en haut », nous explique le monsieur. Il invite Antoine à monter les escaliers que le jeune homme allait gravir quelques instants auparavant. Ses locks se figent comme son maigre corps, malgré le mouvement de la montée. Le double canon dont il parlait est toujours là. Sur la machine de guerre, des signatures, des noms, sont inscrits.
« Ce cadre est époustouflant ! »
Le guide des lieux reprend une dernière fois. « Lorsque vous arriviez, la chaloupe a fait un détour. Sous la zone qu’elle a contournée se trouve l’épave du Tacoma. Le bateau a été coulé par ce canon-ci. » « C’est ce qui explique alors la présence de balises. C’est très intéressant. Bon, je retourne à la plage », se dit Antoine.
De retour sur la plage, à 13h passées de quelques minutes, un autre vomissement de la chaloupe dévale les escaliers qui mènent à la plage. Parmi ceux qui foulent ce sable associé à de fins coquillages se trouve Hervé Allagbe. Il tient une crêperie sur l’île. Pour sentir l’odeur de ses crêpes, il faut prendre la direction du musée historique de Gorée, s’engager à gauche sur la rue des Batteries. C’est le deuxième bâtiment. Devant la porte, un sexagénaire est debout, il sympathise avec Hervé. Ils se connaissent. « Je vais passer, fais-moi une crêpe », fait Patrick. À l’intérieur de la crêperie, le décor n’a rien d’étranger à l’architecture des bâtiments de l’île. « C’était un comptoir, d’après ce qu’on m’a dit », dit Hervé. Sur les murs, des photos grandement exposées racontent l’Afrique australe et de l’Ouest, aidées par des légendes. Dans un couloir large d’une dizaine de mètres se dressent des tables dont la couleur verte s’apparente au noir. Ce qui attire l’attention d’Antoine, c’est la petite porte qui a trouvé sa place dans ce bloc de briques anciennes. Une vue directe sur le port autonome de Dakar. « Ce cadre est époustouflant », s’extasie Antoine. Autour de la table, la discussion ne s’arrête jamais longtemps sur un sujet. Elle prend des chicanes. Patrick, Antoine et Hervé l’animent. Tous les trois ont fait la métropole française. Bien que Patrick soit né et ait grandi au Sénégal, il est un habitant de l’île. Ce jour-là, son fils cadet devait fêter ses trois ans. « Je vais devoir prendre la chaloupe de 15 heures. Je dois aller à Sandaga chercher le gâteau », a-t-il dit en regardant Hervé. « Je me rappelle, ils en font de très bons, on avait goûté de leurs merveilles l’autre jour », dit le gérant de la « Crêpe saint-louisienne ». Tout d’un coup, ça parle de la mort de Lady Diana. « Officiellement, c’est un accident », lance Patrick avec un visage pas très convaincu de la véracité de cette version. « L’autre jour, j’ai vu un membre de la mairie pisser dans la rue. C’était abject. Le pire, c’est qu’il fasse partie des éléments de la mairie », s’indigne le vieil insulaire.
Sur le chemin du retour
La discussion passe à autre chose. Pour lui, « l’île est de plus en plus polluée. Le soir, quand les visiteurs rentrent, la plage est infestée de déchets ». Selon lui, les visiteurs ne respectent pas ce que l’île représente, la mairie non plus. Après un tour de table sur le sujet, Hervé regarde sa montre. « Il est bientôt 15 heures, moi aussi je dois me rendre sur le « continent » pour acheter du fromage », se rappelle brusquement Hervé. Il se permet de fermer momentanément parce que, selon lui, la période est creuse. Sa clientèle, majoritairement étrangère, envahit son business entre décembre et mai. « Les Sénégalais n’ont pas encore cette habitude de prendre des crêpes aux repas », a-t-il constaté.
Coumba Castel arrive sur le quai. Au même moment que les passagers débarquent, des briques descendent sur l’île. Ils finiront, sans doute aucun, par faire partie intégrante de ce décor historique qui s’éloigne au fur et à mesure que la chaloupe prend ses distances avec Gorée. Ils finiront bien par se retrouver dans une trentaine de minutes. En attendant ces retrouvailles, Antoine, Hervé et Patrick s’étaient rejoints sur le dos bossu de Coumba Castel. Ils s’étaient séparés. Patrick était allé chercher son sac à dos, Hervé devait fermer sa crêperie. Antoine les avait alors devancés. À quelques centaines de mètres de l’embarcadère, le pétrichor commence à jouer avec la sensibilité olfactive de certains. De l’eau s’apprête sans doute à se déverser sur Dakar. Sinon, ce serait une feinte de Mère Nature qui veut éviter à certains le traquenard d’un temps si beau pour d’aucuns.
Boubacar DIOP
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- Length
- 2,051 words · 10 min read
- Published
- September 27, 2026
- Byline
- Oumar Boubacar Ndongo
- Source
- Soleil