chronique – Sonko ou la politique du pyromane : Quand l’ambition personnelle menace l’avenir collectif (Par Ndiamé SAKHO)

De la violence de rue à la paralysie institutionnelle : le nouveau visage d'une confrontation politique qui risque de coûter cher au Sénégal Il arrive un moment dans la vie des nations où les rivalités politiques cessent d'être de simples querelles de pouvoir pour devenir une véritable menace contre l'intérêt général. Le Sénégal semble dangereusement s'approcher de ce moment. Car ce qui se joue aujourd'hui entre Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye dépasse désormais les limites d'une divergence politique ou d'une compétition entre deux figures d'un même camp. Nous sommes peut-être en train d'assister à une entreprise de déstabilisation politique dont l'économie nationale pourrait devenir la principale victime. Le dernier épisode de la Loi de finances rectificative (LFR) 2026 est, à cet égard, particulièrement révélateur. Après un premier rejet par la commission des Finances le 23 octobre, le Gouvernement avait accepté de reprendre le chemin du dialogue parlementaire. Le 27 octobre, à la demande de Cheikh Diba, le texte était renvoyé en commission pour permettre de nouvelles discussions et rechercher un compromis. Trois jours plus tard, le 30 octobre, nouvelle fin de non-recevoir : la commission rejette une seconde fois le texte, malgré les explications et les réponses apportées par le Gouvernement. Plus troublant encore, le ministère des Finances affirme avoir transmis les documents demandés et répondu aux préoccupations exprimées dans le mémorandum de Pastef, sans recevoir de contre-proposition ni d'amendement de la commission. Une version contestée par les députés de la majorité, qui jugent les réponses gouvernementales insuffisantes. Mais une question demeure : si le désaccord est réellement d'ordre budgétaire, pourquoi le dialogue ne débouche-t-il pas sur des propositions alternatives susceptibles de préserver les intérêts du pays ? Le rejet en commission est désormais acquis. La prochaine bataille se jouera en séance plénière, où la majorité Pastef dispose d'un poids déterminant. Et au regard de la position déjà exprimée par Ousmane Sonko, les perspectives d'adoption de la LFR paraissent particulièrement compromises. Il ne s'agit donc plus d'un simple accident de parcours parlementaire. C'est la répétition qui interpelle. Lorsqu'une majorité parlementaire rejette un texte budgétaire, refuse les ajustements proposés et ne parvient pas à construire une alternative consensuelle, elle engage bien davantage que sa crédibilité politique : elle engage la capacité de l'État à gouverner. SONKO OU LA LOGIQUE DU SAMSON POLITIQUE Il existe dans la mythologie biblique une figure particulièrement éclairante : Samson. Dans son dernier geste, il fait s'effondrer les colonnes du temple sur ses ennemis, mais provoque également sa propre mort sous les décombres. L'image est saisissante : une puissance tellement absorbée par sa volonté de vaincre qu'elle finit par accepter de périr avec ce qu'elle détruit. C'est précisément le risque que fait courir aujourd'hui la logique politique incarnée par Ousmane Sonko. À force de vouloir affaiblir celui qui occupe la magistrature suprême, ne risque-t-il pas d'affaiblir l'État lui-même ? À force de vouloir démontrer que Diomaye ne peut gouverner sans lui, ne prend-il pas le risque de rendre le Sénégal ingouvernable ? La comparaison avec Néron s'impose également, non pour confondre les personnages, mais pour rappeler la terrible symbolique du pouvoir qui regarde brûler ce qu'il devrait protéger. Dans l'imaginaire historique, Néron est devenu le symbole du dirigeant dont la démesure personnelle finit par se confondre avec le malheur collectif. Or, dans une République, aucun homme politique ne devrait pouvoir considérer les difficultés de son propre pays comme une occasion de prendre sa revanche sur un rival. On pourrait même convoquer Iago, le personnage de Shakespeare dans Othello, maître dans l'art de la suspicion, de la manipulation et de la destruction des équilibres autour de lui. La politique ne devrait jamais devenir ce théâtre où l'on préfère voir échouer les institutions plutôt que de laisser réussir un autre. Car c'est bien là que réside le danger : donner le sentiment que l'échec de Diomaye serait devenu, pour certains, un objectif politique supérieur à la réussite du Sénégal. DE LA RUE AUX INSTITUTIONS : LE CHANGEMENT DE MODE OPÉRATOIRE Il faut se souvenir de la séquence politique qui a précédé l'alternance de 2024. Sous Macky Sall, le Sénégal a connu des années de tensions extrêmes, marquées par une violence verbale considérable, des affrontements physiques, des manifestations meurtrières et une polarisation qui a profondément éprouvé la cohésion nationale. À cette époque, la confrontation était largement visible dans la rue. Les discours de défiance, les appels à la mobilisation et les affrontements constituaient les principales manifestations d'une crise politique devenue nationale. Aujourd'hui, le paysage semble différent. La confrontation emprunte davantage les chemins des institutions, du Parlement et des rapports de force budgétaires. Le vocabulaire a changé, le terrain aussi, mais le risque de déstabilisation demeure. Ce qui se dessine ressemble à un nouveau modus operandi : après la bataille contre Macky Sall, la bataille semble désormais se déplacer à l'intérieur même du pouvoir issu de l'alternance. Et le Parlement, au lieu de constituer un espace de délibération et de contrôle, risque de devenir le principal instrument d'une guerre de positionnement entre deux camps qui devraient pourtant être comptables du même destin national. La majorité parlementaire de Pastef dispose de 130 sièges sur 165. Cette réalité lui confère une responsabilité considérable. Elle peut contrôler le Gouvernement, contester ses choix, proposer des amendements et exiger des justifications. C'est la démocratie. Mais transformer cette puissance institutionnelle en capacité permanente de blocage, au risque de compromettre les engagements financiers et les politiques publiques, relève d'une autre logique. Et c'est ici que la responsabilité politique d'Ousmane Sonko, président de Pastef et président de l'Assemblée nationale, mérite d'être pleinement interrogée. FAIRE TOMBER DIOMAYE, QUITTE À FRAGILISER LE SÉNÉGAL ? Une interrogation s'impose : Sonko cherche-t-il désormais à démontrer que Diomaye est incapable de gouverner, quitte à rendre cette incapacité progressivement réelle ? L'hypothèse est lourde, mais elle mérite d'être posée au regard de l'enchaînement des événements. Le blocage de la LFR, les désaccords persistants entre l'exécutif et la majorité parlementaire, la mise en difficulté du Gouvernement et l'exposition permanente des divergences au sommet de l'État alimentent un climat d'incertitude particulièrement préoccupant. Il serait hasardeux d'affirmer que l'objectif personnel d'Ousmane Sonko est de provoquer l'effondrement de l'économie sénégalaise. Mais il est parfaitement légitime de constater que les conséquences possibles de cette stratégie de confrontation pourraient être désastreuses, indépendamment des intentions de ses protagonistes. Le Sénégal traverse une période financière délicate. Le pays doit restaurer la confiance, assainir ses finances publiques, honorer ses engagements et retrouver des marges de manœuvre pour investir. Or, la LFR constitue un élément important de cette trajectoire. Son rejet répété menace de compliquer les discussions autour du programme de 2,2 milliards de dollars négocié avec le Fonds monétaire international. Reuters souligne d'ailleurs que ce blocage pourrait compromettre le calendrier de validation de ce programme. La dégradation de la note souveraine du Sénégal par Moody's, de Caa2 à Ca, dans un contexte de fragilité financière et d'incertitudes parlementaires, devrait suffire à rappeler que les batailles politiciennes ont parfois des conséquences très concrètes. Derrière les querelles de leadership, il y a des entreprises qui attendent leurs paiements, des jeunes qui espèrent un emploi, des ménages qui subissent la cherté de la vie, des infrastructures qui doivent être construites et des services publics qui doivent fonctionner. Le peuple sénégalais n'a pas confié un mandat à ses dirigeants pour qu'ils organisent leur propre guerre de succession sur les ruines de l'économie nationale. DIOMAYE DOIT SORTIR DE LA POSTURE DE RÉSERVE Il est désormais temps que Bassirou Diomaye Faye prenne toute la mesure de la situation et apporte une réplique politique, institutionnelle et républicaine à la hauteur des enjeux. La patience présidentielle ne doit pas être confondue avec une incapacité à décider. La recherche du consensus ne saurait devenir une invitation permanente au blocage. Et le respect des institutions ne signifie nullement renoncer à exercer les prérogatives que la Constitution confère au chef de l'État. Diomaye doit protéger son mandat, non par une escalade verbale, encore moins par une revanche personnelle, mais par l'affirmation claire de son autorité constitutionnelle. Il doit rappeler que le Sénégal n'est ni la propriété d'un parti, ni le prolongement des ambitions d'un homme, ni le théâtre d'une rivalité entre deux prétendants à la maîtrise du pouvoir. Il lui appartient de prendre, dans le strict respect de la Constitution et des lois, toutes les dispositions nécessaires pour empêcher que les actes de pyromanie politique ne finissent par embraser le tissu économique et social. Car il y a une différence fondamentale entre conquérir le pouvoir et savoir l'exercer. La première exige de mobiliser les passions ; la seconde impose de maîtriser ses ambitions. L'ENNEMI PUBLIC NUMÉRO UN : LA LOGIQUE QUI SACRIFIE LA NATION SUR L'AUTEL DES AMBITIONS PERSONNELLES Au fond, le véritable problème n'est pas de savoir qui, de Diomaye ou de
Sonko
, remportera le prochain épisode de cette guerre de positionnement. Le problème est de savoir combien le Sénégal devra payer pour cette rivalité. Si l'on devait désigner symboliquement un ennemi public numéro un, ce ne serait pas un homme en raison de son identité ou de son appartenance politique, mais une logique : celle qui consiste à préférer la paralysie du pays à la réussite de celui qui exerce le pouvoir. Une logique qui, sous couvert de combat politique, transforme la confrontation en prise d'otage de l'avenir national. Car on peut combattre un président, contester un gouvernement et refuser ses choix. Mais lorsqu'on finit par combattre les conditions mêmes de la réussite du pays pour compromettre le bilan d'un homme, ce n'est plus une bataille politique : c'est une prise d'otage de l'avenir national. Ousmane Sonko devrait méditer cette leçon élémentaire de philosophie politique : un homme d'État ne se mesure pas à sa capacité de faire tomber un adversaire, mais à sa faculté de préserver une nation, y compris lorsque ses intérêts personnels ou partisans sont contrariés. Car l'Histoire ne pardonne pas toujours aux hommes qui, par obsession de leur propre destin, compromettent celui de tout un peuple. Et si, dans cette bataille, Sonko finissait par obtenir l'affaiblissement de Diomaye au prix de l'affaiblissement du Sénégal, il pourrait bien découvrir trop tard qu'on ne sort jamais véritablement victorieux d'une maison que l'on a soi-même contribué à incendier. Ndiamé SAKHO Philosophe, Enseignant-Chercheur
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- 1,702 words · 9 min read
- Published
- November 1, 2026
- Byline
- Khadija Sène
- Source
- Senenews