Lancé hier au Palais du Peuple sous le haut patronage du président Ismaïl Omar Guelleh, le tout premier Forum national sur l’intelligence artificielle entend poser les fondations d’une stratégie djiboutienne dans un domaine appelé à transformer l’économie, l’administration et la société. Entre ambition de souveraineté numérique, formation des jeunes, gouvernance des données et innovation, Djibouti veut désormais passer du discours à l’action.
Hier matin, au Palais du Peuple, l’ambiance était à son comble. Dans les couloirs et le hall de la salle de spectacle, des écrans, des démonstrations technologiques et des stands d’exposition donnaient à voir un Djibouti tourné vers l’intelligence artificielle.
Pour la première fois, l’IA disposait de son grand rendez-vous national. Un forum pensé non pas uniquement comme une rencontre d’experts, mais comme le point de départ d’une réflexion nationale sur la place que Djibouti entend occuper dans la révolution technologique en cours.
À son arrivée, le président de la République, Ismaïl Omar Guelleh, a été accueilli par le Premier ministre Abdoulkader Kamil Mohamed, entouré du secrétaire général du gouvernement, Almis Mohamed Abdillahi, et de la ministre déléguée chargée de l’Économie numérique et de l’Innovation, Safia Mohamed Ali Gadileh.
Avant de rejoindre la cérémonie officielle, le chef de l’État a pris le temps de parcourir les stands installés dans le hall. Secteur public et secteur privé y présentaient leurs initiatives, leurs solutions et leur savoir-faire dans le domaine de l’intelligence artificielle. Une manière concrète d’illustrer un message qui allait traverser l’ensemble de la matinée : l’IA n’est plus une perspective lointaine. Elle commence déjà à prendre forme à Djibouti.
Organisé par le ministère délégué chargé de l’Économie numérique et de l’Innovation, en collaboration avec le Secrétariat général du gouvernement, avec l’appui de l’UNESCO et de la CESAO, ce premier forum est placé, pour sa journée inaugurale, sous le signe de la vision, de la gouvernance et du lancement du Rapport national RAM UNESCO Djibouti.
« L’Histoire accélère »
Premier à prendre la parole, le secrétaire général du gouvernement, Almis Mohamed Abdillahi place le forum comme une étape dans la construction de l’avenir numérique du pays. Son analyse dépasse rapidement la seule dimension technologique. Après la révolution industrielle et la révolution numérique, explique-t-il, l’humanité entre dans une nouvelle phase où « pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, c’est le cerveau humain qui est aujourd’hui testé».
L’IA, souligne-t-il, bouleverse déjà les capacités d’apprentissage, d’analyse, de production et d’anticipation. Elle transforme les métiers, les chaînes de valeur et la compétition entre les nations, désormais engagées dans une course autour des données, des algorithmes, des infrastructures numériques et des capacités de calcul. Dès lors, la question n’est plus de savoir si l’intelligence artificielle transformera la société, mais comment elle la transformera et quelle place sera réservée à l’être humain.
Dans cette nouvelle équation, le secrétaire général insiste sur un impératif : ne pas réduire l’IA à sa dimension technique. Gouvernance, éthique, droit, économie, société, diplomatie, sécurité : autant de domaines qui devront être intégrés dans la réflexion nationale.
La souveraineté numérique occupe une place centrale dans son intervention.
« Un pays qui ne maîtrise pas ses données ne peut prétendre maîtriser durablement son avenir numérique et l’IA », affirme-t-il.
Le diagnostic national réalisé avec l’UNESCO doit justement permettre de mesurer le chemin parcouru et celui qui reste à accomplir. Le niveau de préparation du pays demeure émergent, avec des fondations institutionnelles et stratégiques déjà présentes, mais aussi d’importants défis en matière de données, de réglementation, de formation, de recherche, d’inclusion numérique et d’infrastructures de calcul.
Une feuille de route en construction
Au pupitre, la ministre déléguée chargée de l’Économie numérique et de l’Innovation, Safia Mohamed Ali Gadileh, livre à son tour un état des lieux qui se veut, selon ses propres termes, « sans complaisance ».
Les chiffres donnent une idée du chemin à parcourir. L’indice de préparation à l’IA est estimé à environ 24,5 sur 100, celui de cybersécurité à 31,5, tandis que l’indice de développement des technologies de l’information atteint 61,6.
Mais ces indicateurs ne résument pas tout. Djibouti dispose d’un atout majeur : sa connectivité. Plusieurs câbles sous-marins à fibre optique, des centres de données et une position géographique exceptionnelle placent déjà le pays au carrefour des flux numériques de la région. L’ambition affichée est désormais de transformer cet avantage géographique en avantage technologique.
Le gouvernement entend consolider Djibouti comme point de convergence numérique de la Corne de l’Afrique, développer une capacité nationale de cloud souverain et de calcul haute performance, mais également réduire la fracture numérique entre la capitale et les régions de l’intérieur. Car la révolution numérique ne pourra être considérée comme une réussite si elle laisse une partie de la population à distance. Avec un accès à Internet estimé à 65 % de la population, le défi consiste désormais à accélérer la démocratisation de l’accès et des compétences numériques.
Données, cybersécurité et souveraineté
Dans les discours comme dans les discussions techniques, un mot revient avec insistance : données.
L’intelligence artificielle ne peut fonctionner sans données. Mais elle pose aussi une question fondamentale : qui collecte, héberge, protège et utilise ces données ?
Djibouti veut donc renforcer son cadre de gouvernance. La création de l’Autorité nationale de cybersécurité et la Stratégie nationale de cybersécurité 2024-2030 constituent déjà des éléments de cette architecture.
Le Code du numérique, entré en vigueur en 2023 et enrichi en 2025, encadre pour sa part la protection des données personnelles à travers la Commission nationale de protection des données à caractère personnel.
Reste à franchir une nouvelle étape : élaborer un cadre adapté aux usages spécifiques de l’IA, développer l’interopérabilité entre les administrations, favoriser les données ouvertes et instaurer des mécanismes permettant d’évaluer l’impact des systèmes algorithmiques.
Car derrière les promesses de l’IA se profilent également des risques : biais, discriminations, manipulation de données, cyberattaques automatisées ou décisions prises avec l’appui de systèmes dont les mécanismes demeurent parfois difficiles à expliquer.
La bataille des compétences
Dans cette transformation, la ressource la plus stratégique n’est peut-être ni le câble sous-marin ni le centre de données. Elle est humaine.
La jeunesse djiboutienne se trouve ainsi au cœur de la stratégie présentée lors du forum. Le programme E-SKILLS, doté d’un budget de sept millions d’euros et bénéficiant déjà à plus de 3 000 jeunes et femmes, les Maisons du numérique et le projet d’école de programmation de type « 42 » viennent compléter les efforts engagés par l’Université de Djibouti.
Depuis septembre 2025, celle-ci propose notamment un premier Master en Intelligence artificielle et Modélisation des données.
La recherche commence également à trouver sa place. La ministre a notamment évoqué les travaux de chercheurs djiboutiens distingués lors de la conférence internationale ACL 2025 pour des recherches portant sur la détection de fausses informations en langue somalie.
Un exemple particulièrement symbolique dans un pays où la question linguistique constitue un enjeu de souveraineté culturelle.
Car l’intelligence artificielle ne devra pas seulement parler les langues dominantes du numérique. Elle devra aussi être capable de comprendre et de valoriser le somali, l’afar, l’arabe et le français.
Une IA qui descend déjà dans les services publics
Loin des démonstrations futuristes, l’IA commence déjà à apparaître dans certains services. Le portail électronique des marchés publics dispose désormais d’un assistant virtuel développé par l’Agence nationale des systèmes d’information de l’État avec l’appui du PNUD.
La plateforme e-JO, qui numérise plus d’un siècle d’archives du Journal officiel, propose également un chatbot juridique destiné à faciliter l’accès au droit.
Dans le secteur portuaire, le Djibouti Ports Community System et le projet CorridorVision AI ouvrent la voie à un « Smart Port » régional, fondé notamment sur l’analyse prédictive, l’optimisation des flux et l’automatisation logistique.
Les ambitions s’étendent à présent à la santé, à l’éducation, aux douanes, aux transports, à l’eau, à l’énergie et à la sécurité alimentaire.
Le moment le plus attendu de la cérémonie
À la tribune, le président Ismaïl Omar Guelleh inscrit la révolution de l’IA dans une perspective historique.
Pour lui, cette révolution transformera profondément tous les secteurs de la société et de l’économie. Loin de considérer la taille de Djibouti comme un handicap, il estime que sa position stratégique lui donne au contraire un avantage pour devenir demain un carrefour numérique de l’Afrique de l’Est.
Dans le cadre de la Vision Djibouti 2035, l’IA doit ainsi accélérer la transformation du pays, diversifier son économie au-delà des activités portuaires et logistiques, créer de nouveaux métiers et attirer les investissements. Le chef de l’État insiste toutefois sur la nécessité d’une souveraineté numérique, fondée sur des infrastructures, des compétences et des données maîtrisées par le pays, afin que Djibouti ne soit pas simplement un marché pour les technologies développées ailleurs.
Le Président souligne également que cette transformation doit être éthique, inclusive et centrée sur l’humain. L’IA doit contribuer à réduire les inégalités et bénéficier à l’ensemble de la population, notamment aux femmes, aux jeunes, aux personnes en situation de handicap, aux habitants des régions de l’intérieur et aux communautés linguistiques somaliphone et afarophone. Il fixe ainsi l’ambition de faire de Djibouti, au cours de la prochaine décennie, un pôle régional de l’innovation numérique dans la Corne de l’Afrique, capable d’attirer talents, chercheurs, entrepreneurs et investisseurs. Il appelle la jeunesse à s’approprier cette révolution, encourage les chercheurs et le secteur privé à innover, invite les investisseurs et partenaires internationaux à accompagner cette dynamique et exhorte la diaspora à mettre son expertise au service du pays.
En conclusion, il affirme que Djibouti ne doit pas subir la révolution de l’IA, mais la façonner selon ses propres valeurs et au service de son peuple.
A l’issue de la cérémonie, le président de la République a accueilli sur la scène, les lauréats du Concours National de Prototypage IA, Djibouti 2026.
RACHID BAYLEH
Ils ont dit …
Almis Mohamed Abdillahi
Secrétaire Général du Gouvernement
« La Stratégie Nationale d’Intelligence Artificielle qui sera présentée doit nous permettre de passer du diagnostic à l’action »
« L’intelligence artificielle, telle que nous la voyons, redéfinit notre rapport au monde, notre rapport au vivant, elle transforme les métiers, les chaînes de valeurs et ouvre le monde sur une nouvelle compétition autour de la maîtrise des données, des algorithmes, des infrastructures numériques et des capacités de calcul. La véritable question qui se pose désormais à nous n’est donc plus de savoir si l’intelligence artificielle transformera notre société, mais plutôt de savoir comment elle transformera le monde et quelle place dans tout cela sera réservée à l’être humain. Dans ce contexte, la réflexion que nous sommes amenés à porter sur l’intelligence artificielle ne peut et ne doit pas être abordée sous le seul angle technologique. Car elle soulève des enjeux éthiques, juridiques, économiques, des enjeux sociaux, diplomatiques et sécuritaires qui nous appellent à une autre forme gouvernance. Nous devons aussi renforcer la production de données et la protection des données personnelles, consolider notre cybersécurité, garantir la transparence des systèmes algorithmiques, prévenir les biais et les discriminations, clarifier aussi les responsabilités juridiques liées aux décisions assistées par l’intelligence artificielle et, surtout réfléchir à préserver notre souveraineté numérique. Car un pays qui ne maîtrise pas ses données ne peut prétendre maîtriser durablement son avenir numérique et l’IA.
La Stratégie Nationale d’Intelligence Artificielle qui sera présentée doit désormais traduire cette analyse en une vision cohérente, ambitieuse et opérationnelle. Elle doit nous permettre de passer du diagnostic à l’action, de fixer nos priorités et de définir clairement les responsabilités de chaque acteur. Elle doit également nous aider à faire en sorte que le développement de l’intelligence artificielle à Djibouti soit réalisé dans un cadre responsable, conforme à nos valeurs, adapté à nos réalités et au service de l’intérêt général.
Notre réussite en la matière dépendra de notre capacité collective à travailler ensemble et nécessite une coopération étroite entre les administrations publiques, les universités, les centres de recherche, les startups, les entreprises privées, la société civile».
Mme Safia Mohamed Ali Gadileh
Ministre délégué chargé de l’économie numérique et de l’innovation
« La Vision Djibouti 2035 nous fixe un cap : celui d’une nation émergente, ouverte sur le monde, fondée sur le savoir et la connaissance »
Comme l’électricité irrigua chaque foyer, chaque usine, chaque hôpital, l’intelligence artificielle irriguera chaque secteur de notre économie, chaque service de notre administration, chaque salle de classe de notre pays. Ce n’est pas une technologie parmi d’autres : c’est une infrastructure de l’esprit, une force qui redéfinit ce que peuvent produire les nations, les entreprises, et les femmes et les hommes qui les composent. Aucun pays, grand ou petit, ne pourra dire dans dix ans qu’il n’a pas eu à choisir son rapport à cette révolution. Certains pourraient penser qu’une nation de moins d’un million d’habitants n’a pas sa place dans cette révolution. Je réponds, avec la conviction que me donnent l’histoire et la géographie de notre pays : c’est précisément parce que Djibouti est une petite nation stratégiquement placée qu’elle doit saisir cette opportunité en premier, et non en dernier. Djibouti a toujours su transformer sa géographie en destin : hier, carrefour des caravanes et des empires ; aujourd’hui, point de passage d’une part considérable du commerce maritime mondial ; demain, j’en suis convaincu, carrefour numérique de l’Afrique de l’Est. Ce que notre pays a su faire pour les câbles sous-marins et pour les conteneurs, il doit désormais le faire pour les données et pour les algorithmes.
La Vision Djibouti 2035 nous fixe un cap : celui d’une nation émergente, ouverte sur le monde, fondée sur le savoir et la connaissance. L’intelligence artificielle n’est pas une option supplémentaire ajoutée à cette vision : elle en est l’accélérateur le plus puissant. Elle peut comprimer en une décennie des transformations qui, hier encore, en exigeaient trois. Dans nos ports, dans nos écoles, dans nos hôpitaux, dans notre administration, elle peut faire gagner à notre jeunesse le temps que d’autres générations n’ont pas eu la chance de gagner.
Mais je veux être clair devant vous : cette révolution, nous la voulons souveraine. Une intelligence artificielle pensée ailleurs, hébergée ailleurs, gouvernée par d’autres, ne servirait pas Djibouti — elle ferait de Djibouti un simple marché pour les technologies des autres. C’est pourquoi mon Gouvernement investit dans nos propres infrastructures numériques, dans nos propres compétences, dans nos propres données, dans notre propre capacité à décider, en toute indépendance, de la manière dont ces technologies serviront notre peuple. La souveraineté numérique n’est pas un slogan : c’est la condition même de notre liberté de choix dans le siècle qui vient.
L’intelligence artificielle est aussi une promesse économique considérable. Elle diversifiera une économie encore trop concentrée sur les seuls services logistiques et portuaires, en ouvrant de nouveaux secteurs à forte valeur ajoutée. Elle créera des emplois nouveaux — data scientists, ingénieurs, spécialistes de la cybersécurité, entrepreneurs technologiques — pour une jeunesse djiboutienne qui n’attend qu’une chose : que son pays lui fasse confiance et lui donne les outils de son ambition. Elle attirera des investisseurs qui cherchent, en Afrique de l’Est, une porte d’entrée fiable, connectée et stable. Et elle renforcera notre compétitivité régionale, à l’heure où chaque nation de la Corne de l’Afrique, et bien au-delà, cherche sa place dans cette nouvelle économie du savoir.
Mais — et j’insiste sur ce point, car il est au cœur de ma conviction la plus profonde — l’intelligence artificielle ne vaudra que ce que vaudront les valeurs qui la portent. Une intelligence artificielle qui ne profiterait qu’à quelques-uns, qui creuserait la fracture entre nos villes et nos campagnes, entre les hommes et les femmes, entre ceux qui parlent français et ceux qui parlent somali ou afar, ne serait pas une intelligence artificielle digne de Djibouti. Je veux une intelligence artificielle au service de l’humain, de la justice sociale, de l’inclusion de nos concitoyens en situation de handicap, de nos femmes, de nos régions de l’intérieur.
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