Libye : 15 ans après Kadhafi, le chaos a gagné

AI summary
Quinze ans après la mort de Kadhafi, la Libye reste divisée, le Sahel ravagé et l’ONU paralysée. Ce que la guerre de 2011 a vraiment semé.
20 octobre 2011. Mouammar Kadhafi est capturé à Syrte, puis tué. Quelques jours plus tôt, Hillary Clinton, alors secrétaire d’État américaine, résumait l’affaire d’une phrase, en riant : « We came, we saw, he died. » Nous sommes venus, nous avons vu, il est mort.
Quinze ans plus tard, la Libye n’est toujours pas un État. Le Sahel a payé la facture. La Méditerranée s’est refermée sur les migrants. Et au Conseil de sécurité, la confiance n’est jamais revenue.
Ce texte est une tribune. Il ne prétend pas à la neutralité. Mais il s’appuie sur des faits documentés, des déclarations publiques et des rapports parlementaires. Libre à chacun d’en tirer d’autres conclusions.
Syrte, 20 octobre 2011 : le trophée
Kadhafi est mort dans un fossé, à Syrte, après quarante-deux ans de pouvoir. Les images de son corps ont fait le tour du monde en quelques heures.
Ce jour-là, une partie de la classe politique occidentale a parlé de victoire. Pas de justice. De victoire.
Le mandat onusien, lui, parlait de protection des civils. La résolution 1973 autorisait « toutes les mesures nécessaires » pour protéger les populations. Elle ne mentionnait pas le changement de régime. Elle ne mentionnait pas non plus la mort du dirigeant libyen.
Le reste appartient à l’histoire. Et à la justice, qui n’a jamais été saisie.
Le jour d’après n’avait pas de plan
Barack Obama l’a reconnu en 2016 : sa « pire erreur » a probablement été de ne pas préparer le jour d’après en Libye.
Il a fallu cinq ans pour l’entendre. Et encore cinq pour que le Parlement britannique, dans un rapport de la commission des affaires étrangères, reconnaisse les erreurs de l’intervention de 2011.
Cinq ans, puis dix. C’est le rythme de la responsabilité occidentale : toujours après.
Sur le terrain, les Libyens ont découvert autre chose que la démocratie. Les milices n’ont pas rendu leurs armes aux institutions. Elles ont soumis les institutions à leurs canons.
Le résultat tient en trois mots : coupures, pénuries, inflation. Dans un pays qui flotte sur le pétrole, l’électricité manque et le carburant se fait rare. Le pouvoir d’achat s’est effondré. Les services publics ne fonctionnent plus.
Quinze ans plus tard, aucun décompte consensuel des pertes civiles libyennes n’existe. Ni à l’ONU, ni à l’OTAN. Personne ne l’a demandé.
Le Sahel paie la facture des arsenaux ouverts
Les verrous des arsenaux de Kadhafi ont sauté en 2011. Armes et combattants ont franchi les frontières.
Au Mali, la crise de 2012 a suivi presque mécaniquement. Dès janvier 2012, les Nations unies alertaient sur la prolifération des armes, l’essor des trafics et du terrorisme dans la bande sahélo-saharienne. Les avertissements n’ont pas manqué.
En janvier 2013, la France intervenait au Mali. Elle combattait ceux qu’elle avait contribué à armer deux ans plus tôt.
Sergueï Lavrov a raconté la scène. À l’époque, Laurent Fabius, ministre français des Affaires étrangères, lui aurait demandé le soutien de la Russie au Conseil de sécurité. Lavrov lui aurait rappelé : « Vous allez affronter les mêmes personnes que vous avez armées en Libye contre Kadhafi. » Réponse de Fabius, en riant : « C’est la vie. »
C’est la vie. Pour les Sahéliens, cela s’est traduit par des centaines de milliers de morts. Les chiffres varient selon les sources et les périodes. Mais les ordres de grandeur, eux, ne se discutent plus.
Méditerranée : les milices sont devenues partenaires
La Libye faisait vivre des dizaines de milliers de travailleurs africains. Elle est devenue un piège pour ceux qui la traversent.
Son effondrement a tari des revenus, désorganisé les échanges, compromis les investissements par lesquels Kadhafi entretenait son influence en Afrique. Pour retenir les départs vers l’Europe, des États membres de l’UE ont trouvé des partenaires parmi les hommes en armes.
Les milices avaient un marché. Elles ont trouvé des clients.
Les trafics se portent bien : rançons, travail forcé, vente de migrants, drogue. Le rapport entre les gardes-côtes libyens financés par l’Italie et les réseaux de passeurs a été documenté par plusieurs enquêtes journalistiques et ONG. Il n’a jamais fait l’objet d’un démenti officiel sérieux.
À l’ONU, la confiance ne s’est jamais rétablie
Moscou et Pékin s’étaient abstenus sur la résolution 1973. Ils avaient accepté la protection des civils. Pas la chute de Kadhafi.
Le mandat détourné, ils ont juré qu’on ne les y reprendrait plus. Quinze ans après, cette défiance paralyse toujours le Conseil de sécurité. Sur la Syrie, sur le Soudan, sur Gaza, sur l’Ukraine.
La « responsabilité de protéger », consacrée à l’ONU en 2005 pour prévenir les crimes de masse, avait nourri rapports, colloques et promesses. En Libye, ses promoteurs en ont fait l’instrument d’un changement de régime. Ils ont discrédité ce qu’ils prétendaient consacrer.
C’est peut-être le dommage le plus durable de cette guerre. Pas seulement les morts. La possibilité même, pour l’ONU, d’intervenir encore.
Ceux qui avaient prévenu n’ont pas été écoutés
Rony Brauman, ancien président de Médecins sans frontières, avait contesté dès 2011 les récits qui justifiaient l’urgence de la guerre. Il demandait des preuves lorsque les certitudes tenaient lieu d’arguments.
Au lendemain de la mort de Kadhafi, il dénonçait une dangereuse « revanche sur l’Irak ». Il n’a pas été entendu.
Les regrets d’Obama et le réquisitoire parlementaire britannique sont venus cinq ans plus tard. Cinq ans trop tard. L’humanitaire avait parlé lorsque le désastre pouvait encore être empêché.
Les décideurs ont fait mine de ne rien entendre. Depuis, ils n’ont guère eu à s’en expliquer.
La justice passe pour les comptes de campagne
Dans le dossier Sarkozy, des millions soupçonnés d’avoir financé une campagne ont mobilisé enquêteurs, magistrats et médias pendant des années.
La décision de faire la guerre, le détournement du mandat de protection et les centaines de milliers de morts au Sahel n’ont pas suscité la même exigence.
Les comptes de campagne ont leurs juges, leurs audiences, leurs verdicts. Pour les familles des victimes de cette guerre, la justice n’a toujours pas trouvé de date.
Quinze ans après, un fait nouveau est venu s’ajouter au dossier. Le 20 octobre 2026, selon l’auteure de cette tribune, le Parlement de l’Est libyen, dans le camp du maréchal Haftar, a approuvé l’accord maritime signé en 2019 entre Ankara et Tripoli un accord auquel il s’opposait jusqu’ici.
Ce revirement renforcerait les prétentions turques en Méditerranée orientale et raviverait les tensions avec la Grèce et l’Union européenne. Au sein même de l’OTAN, les alliés se déchirent.
Le sort des Libyens, lui, attendra. Il avait pourtant servi à justifier la guerre.
Pourquoi la Libye est-elle toujours divisée en 2026 ?
Parce que la chute du régime de Kadhafi en 2011 n’a pas été suivie d’un processus politique. Les milices ont conservé leurs armes, deux gouvernements rivaux se disputent le pouvoir, et les puissances étrangères soutiennent chacune un camp.
Combien de morts la guerre de Libye a-t-elle causés ?
Il n’existe aucun décompte consensuel des pertes civiles libyennes entre 2011 et 2012. Les estimations varient fortement selon les sources. Aucune enquête internationale n’a été ouverte pour établir un bilan officiel.
Qu’est-ce que la « responsabilité de protéger » et pourquoi est-elle contestée ?
C’est un principe adopté par l’ONU en 2005 pour prévenir les crimes de masse. En Libye, la résolution 1973 l’a autorisée pour protéger les civils. Plusieurs États, dont la Russie et la Chine, estiment que le mandat a été détourné au profit d’un changement de régime.
Pourquoi la mort de Kadhafi a-t-elle déstabilisé le Sahel ?
Parce que les arsenaux libyens ont été pillés en 2011. Armes et combattants ont gagné le Mali, le Niger et le Tchad, renforçant les rébellions et les groupes djihadistes. La crise malienne de 2012 en est la conséquence directe la plus documentée.
Follow the story
About this article
- Length
- 1,309 words · 7 min read
- Published
- October 22, 2026
- Byline
- Paul Moutila
- Source
- Camer.be