Tribune / Métro d’Abidjan : Le progrès pour tous, mais à quel prix pour les impactés ?
AI summary
Par Antoine Kemonsei
Le progrès urbain ne devrait pas se construire au prix de l’appauvrissement de ceux qui en supportent les conséquences
Le Métro d’Abidjan constitue l’un des projets d’infrastructures les plus structurants de la Côte d’Ivoire. Destiné à améliorer considérablement la mobilité dans le District d’Abidjan, il doit contribuer à décongestionner les principaux axes routiers et accompagner le développement économique de la métropole.
Mais derrière les rails, les stations et les ouvrages d’art, il existe une autre réalité : celle des milliers de personnes dont les terrains, maisons, commerces ou activités économiques ont été affectés par le projet.
La question mérite d’être posée avec responsabilité : les personnes impactées ont-elles réellement été indemnisées à la juste valeur de leurs pertes ?
Des indemnisations importantes, mais des interrogations persistantes
Les données communiquées par les autorités font état de plusieurs milliers de personnes recensées et de dizaines de milliards de francs CFA mobilisés au titre des compensations.
Le processus prévoit notamment l’évaluation des biens, la signature des certificats de compensation et le paiement des ayants droit.
Cependant, l’existence d’un dispositif d’indemnisation ne signifie pas nécessairement que la compensation correspond à la valeur économique réelle de la perte subie.
C’est précisément là que se situe le débat.
Une personne qui cède un terrain acquis plusieurs années auparavant peut recevoir une indemnisation calculée selon une valeur déterminée au moment de l’évaluation. Mais si cette somme ne lui permet plus, aujourd’hui, d’acquérir un terrain équivalent dans la même zone ou dans une zone comparable, peut-on véritablement parler de compensation équitable ?
La valeur administrative n’est pas toujours la valeur de remplacement
Le problème est encore plus complexe lorsqu’il s’agit d’une activité économique.
Un commerçant déplacé ne perd pas uniquement son local.
Il peut perdre :
son emplacement ;
sa clientèle ;
son chiffre d’affaires ;
son fonds de commerce ;
ses investissements ;
plusieurs mois d’activité pendant la réinstallation.
De même, une famille qui perd son habitation doit pouvoir retrouver un logement présentant des caractéristiques raisonnablement comparables.
Indemniser un bien n’est donc pas nécessairement indemniser intégralement le préjudice économique et social.
Le cas du foncier mérite une attention particulière
Les revendications récemment exprimées par des personnes impactées montrent que la question du foncier demeure sensible.
Le 2 septembre 2026, un collectif de personnes affectées par le projet a notamment réclamé le règlement de certaines indemnisations foncières.
Cette situation pose une question essentielle : que devient la valeur d’une indemnisation lorsque plusieurs années séparent l’évaluation du bien et le paiement effectif ?
Entre-temps, le prix du foncier, des matériaux de construction et des loyers peut avoir considérablement augmenté.
Il serait donc légitime d’étudier, pour certains dossiers, un mécanisme d’actualisation de la compensation, notamment lorsque les retards ne sont pas imputables aux personnes concernées.
Un audit indépendant serait souhaitable.
Pour sortir des polémiques et restaurer la confiance, l’État pourrait envisager la réalisation d’un audit indépendant et contradictoire des indemnisations du projet Métro d’Abidjan.
Cet audit pourrait notamment examiner :
1. la méthode d’évaluation des terrains ;
2. l’évolution des prix du foncier entre l’évaluation et le paiement ;
3. la valeur de reconstruction effective des habitations ;
4. les pertes de revenus des commerçants et exploitants ;
5. la situation des locataires et occupants économiques ;
6. le traitement des personnes vulnérables ;
7. les dossiers encore en attente de règlement ;
8. les réclamations et recours introduits par les personnes affectées.
L’objectif ne serait pas de remettre en cause le projet, mais de vérifier que le coût du développement est équitablement réparti.
Le développement doit aussi protéger les personnes affectées
Le Métro d’Abidjan est un investissement pour l’avenir de la métropole.
Mais le développement durable ne se mesure pas uniquement au nombre de kilomètres de rails construits ou au nombre de passagers transportés.
Il se mesure aussi à la capacité d’un projet à protéger les droits et les moyens de subsistance des populations directement affectées.
Une personne qui abandonne son terrain ou son activité pour permettre la réalisation d’une infrastructure publique ne devrait pas se retrouver, quelques années plus tard, dans une situation économique plus difficile qu’avant le projet.
Le véritable principe devrait être simple :
« Ne pas seulement indemniser la perte, mais permettre à la personne affectée de reconstruire sa vie dans des conditions équivalentes ou meilleures. »
C’est pourquoi le débat sur les indemnisations du Métro d’Abidjan mérite de dépasser la seule question des montants déjà payés.
Il faut désormais s’interroger sur leur pertinence, leur actualisation, leur équité et leur capacité réelle à permettre aux personnes impactées de se réinstaller dignement.
Le Métro doit être un symbole de modernisation d’Abidjan. Il ne faudrait pas que, pour certains citoyens, il devienne aussi le symbole d’une perte patrimoniale jamais véritablement compensée.
Antoine Kemonsei
akemonsei1@ yahoo ‘fr
Follow the story
About this article
- Length
- 792 words · 4 min read
- Published
- September 7, 2026
- Byline
- Sylvain Debailly
- Source
- Connectionivoirienne