Côte d’Ivoire-AIP/ Fille du village, exclue du partage : le cruel paradoxe de la ‘’Yorokloi’’ en pays Bété
Gagnoa, 1er nov 2026 (AIP) – Dans plusieurs villages du département de Gagnoa, en pays Bété, la jeune fille porte un titre particulier : la Yorokloi, qui signifie « fille du village ». Son mariage contribue à financer celui de ses frères, grâce aux biens et à l’argent reçus lors de la dot. Mais lorsque [...] The post Côte d’Ivoire-AIP/ Fille du village, exclue du partage : le cruel paradoxe de la ‘’Yorokloi’’ en pays Bété first appeared on AIP - Agence Ivoirienne de Presse .
AI summary
Gagnoa, 1er nov 2026 (AIP) – Dans plusieurs villages du département de Gagnoa, en pays Bété, la jeune fille porte un titre particulier : la Yorokloi, qui signifie « fille du village ». Son mariage contribue à financer celui de ses frères, grâce aux biens et à l’argent reçus lors de la dot. Mais lorsque le père décède, elle peut se retrouver écartée du partage des terres et des biens familiaux, au nom d’une tradition qui la considère comme membre de la famille de son époux. Un paradoxe qui interroge la place des femmes dans la transmission du patrimoine.
Le « liko », ce trésor qui fait les hommes
Le soleil de ce samedi matin pèse de tout son poids sur Ziplignan, un village du canton Zédi situé à une quarantaine de kilomètres de Gagnoa. Ici, les anciens parlent de la Yorokloi. A quelques pistes de là, dans le canton Paccolo, on l’appelle Wloukoyouo ; dans le Gnébré, c’est Mouyoua, et le canton Guébié, Youkohouo. Les mots changent, mais le destin des femmes reste le même.
Sous la véranda ombragée du doyen Bridji Pascal, l’effervescence est palpable. Les gros pagnes Kita des notables côtoient les éclats de rire des jeunes. Aux pieds des anciens, des cartons et des sacs débordent de présents. Une dot se prépare. En pays Bété, ce rituel que l’on nomme le liko dépasse de loin le simple symbole romantique.
C’est le poumon économique de la lignée.
« Vous venez vous aussi pour le mariage de la Yorokloi ? », lance un jeune homme chargé de l’accueil. Une fois les délégations installées, le porte-parole du marié rappelle une réalité implacable : des tissus précieux à l’argent liquide, en passant par les bouteilles de liqueur, rien n’appartient à la mariée. Ce trésor est immédiatement sanctuarisé par le patriarche. Sa mission ? Permettre au frère de la mariée d’acheter, à son tour, les cadeaux nécessaires pour doter sa propre épouse. Dans ce rouage immuable, la femme est la pourvoyeuse officielle du statut social de ses frères. Le doyen Bridji Pascal le concède sans détour : « Sans le mariage de sa fille, la lignée masculine risque tout simplement de s’éteindre ».
Une règle de fer face au modernisme
« C’est la loi de nos ancêtres », murmure un aîné en s’appuyant sur sa canne sculptée. « L’argent des beaux-parents sert à acquérir une femme pour le frère. C’est la fille qui ouvre la voie », dit-il.
Ce discours résonne à l’identique dans le village de Kédio-Babré, en plein cœur de Gagnoa. Dans ce village devenu quartier moderne, la tradition n’a pas pris une ride. Le notable Grobli Étienne vient tout juste de célébrer l’union d’une Mouyoua avec un jeune de la diaspora ivoirienne en Europe. « Le fiancé a donné bien plus que demandé », glisse le notable avec un sourire. Pourtant, là encore, pas un centime ne restera dans le portefeuille de la mariée. Tout ira au patriarche, puis au frère. Mais alors, comment expliquer qu’une femme si essentielle à la survie de sa famille soit totalement effacée au moment de l’héritage ?
Le piège de « l’étrangère de passage »
Le paradoxe éclate dans toute sa violence lorsque le père s’éteint. Les plantations de café, de cacao et les forêts ancestrales sont partagées exclusivement entre les fils. « C’est pourtant grâce à la dot de sa sœur que ce frère a pu se marier et avoir une famille », s’indigne tout bas un jeune cousin en marge de la cérémonie. Pour justifier cette exclusion, les gardiens de la coutume brandissent un argument imparable : ‘’la fille est destinée à quitter son sang pour intégrer la communauté de son époux. Lui donner de la terre reviendrait à céder le patrimoine des ancêtres à une famille rivale’’.
« C’est un entre-deux permanent qui piège la femme Bété », explique Koudou Marus, un habitant du village d’Ahizabré. Elle est perçue comme une « étrangère de passage » chez son propre père, et demeure une « étrangère à intégrer » chez son mari. Des deux côtés, le droit de propriété foncière lui est refusé. Pire, si son mari décède, elle n’hérite de rien, à moins d’accepter d’épouser le frère du défunt pour rester dans la concession.
A Bayota, une jeune femme de 42 ans accepte de témoigner, les yeux rivés sur la poussière. Son père est mort il y a deux ans, laissant derrière lui des hectares de terres fertiles. Elle n’a pas reçu une seule parcelle, alors que sa propre dot avait servi, dix ans plus tôt, à marier son cousin. « On m’a dit : « Tu es mariée ailleurs, tu es une étrangère ici. Si on te donne de la terre, elle partira dans une autre famille » », confie-t-elle dans un souffle.
Le mur invisible du consensus social
Pourtant, la loi ivoirienne est claire : le Code civil consacre l’égalité absolue entre les enfants face à l’héritage, sans distinction de sexe. A Gagnoa, les magistrats appliquent cette règle avec fermeté, quand ils sont saisis. Mais dans la solitude des villages, le droit moderne se brise contre le mur invisible du consensus social.
Traîner ses propres frères devant les tribunaux pour réclamer sa part de plantation reste un tabou absolu. Les rares femmes qui osent franchir les portes du palais de justice s’exposent au bannissement, à la honte publique et à la peur tenace des représailles mystiques. « La loi est écrite à Abidjan, mais ici, c’est la terre des ancêtres qui commande », tranche sous anonymat un chef de canton très influent.
Les révoltées de la terre : les Amazones de Gagnoa
Malgré la chape de plomb culturelle, le modèle patriarcal commence à se fissurer sous les coups de boutoir de la nécessité économique. Dans les coopératives de la région, la parole des femmes se libère. Fatiguées d’être les spectatrices de la richesse de leurs frères, des villageoises s’organisent pour contourner le système. Elles se regroupent, cotisent et achètent collectivement leurs propres terres, hors du circuit familial.
« Je ne me suis pas laissée faire », confie avec fierté Maman Domoraud, aujourd’hui propriétaire de plusieurs hectares près du carrefour Karahi. A perte de vue, les alignements impeccables de ses pieds de manioc et la propreté de ses cacaoyers prouvent que les femmes savent faire fructifier la terre.
Le combat n’est pas de détruire la tradition de la dot, à laquelle les communautés restent viscéralement attachées, mais de faire accepter une idée simple : la main qui finance la lignée et donne la vie a elle aussi le droit de posséder une part de la terre nourricière. C’est le plaidoyer vibrant de Bayoro Solange, ancienne présidente des femmes d’Ouragahio, une commune à 17 km de Gagnoa.
Si la majorité des femmes souffrent encore en silence, les lignes bougent. Diarrassouba Daouda, président régional de la Commission des droits de l’homme, observe chaque jour ce fossé douloureux entre la coutume et la loi. Face à cela, Boga Dago Joachim (dit Boga Sivori), président du Conseil départemental des chefs de village du département de Gagnoa, appelle au courage : « Ce n’est pas une affaire d’Etat. C’est à nous-mêmes de laisser tomber ce qui est obsolète ». Une urgence balayée par d’autres traditionalistes, comme l’ancien président du tribunal coutumier de Gagnoa, Gnagno Kadji Adolphe, chef du village de Pkapékou, pour qui la dot reste le « cachet sacré » de l’union et l’ancrage indispensable de l’identité Bété.
Un reportage de Dogad Dogoui AIP Gagnoa
Encadré : L’autonomie plutôt que les larmes
Chaque 08 mars, la Journée internationale des droits de la femme rappelle l’importance de l’indépendance économique des femmes. En pays Bété, une famille riche en filles est traditionnellement perçue comme une famille bénie : les prétendants viennent labourer les champs du futur beau-père, les dots marient les fils, et au moment des deuils, ce sont les gendres qui financent les funérailles et portent les morts en terre.
Les Yorokloi sont respectées, choyées, indispensables. Mais ce respect de façade suffit-il à nourrir une vie ? « Elles donnent tout et n’ont rien », s’insurgent plusieurs intellectuelles et anciennes hautes fonctionnaires de la région. Parmis elle, Maman Condé Henriette, ancienne dirigeante de ce qui était autrefois la Caisse autonome d’amortissement et devenue, la Banque nationale d’investissement.
Pour briser cette infantilisation, dame Condé ne demande pas l’abolition des traditions, mais leur humanisation. Elles suggèrent que chaque chef de famille accorde obligatoirement une portion de terre cultivable à ses filles et leur permette de bâtir leur propre maison au village. C’est le prix de leur dignité, et peut-être le seul moyen d’empêcher les hommes de brader ce qui reste encore patrimoine forestier familial pour une poignée de billets éphémères, recommande-t-elle.
Un reportage de Dogad Dogoui AIP Gagnoa haa
The post Côte d’Ivoire-AIP/ Fille du village, exclue du partage : le cruel paradoxe de la ‘’Yorokloi’’ en pays Bété first appeared on AIP - Agence Ivoirienne de Presse.
Follow the story
About this article
- Length
- 1,488 words · 7 min read
- Published
- November 1, 2026
- Byline
- Ckihin Dogad DOGOUI