Petite réserve sur le fond : « responsabilité exclusive » est une affirmation politique forte. L’orpaillage illégal en Côte d’Ivoire […] L’article TRIBUNE DU PPA-CI « Orpaillage en Côte d’Ivoire : de la clandestinité à l’illégalité, la responsabilité exclusive du RHDP » est apparu en premier sur Connectionivoirienne .
Petite réserve sur le fond : « responsabilité exclusive » est une affirmation politique forte. L’orpaillage illégal en Côte d’Ivoire est documenté depuis avant l’arrivée du RHDP au pouvoir et s’est notamment développé pendant la crise politico-militaire, même si sa persistance et sa gestion sous les gouvernements actuels peuvent naturellement faire l’objet de critiques.
Introduction
Il n’y a rien de plus illustratif des phénomènes sociaux que l’humour ivoirien. Au détour d’une consultation sur les réseaux sociaux, nous sommes tombés sur cette phrase : « Jésus a transformé l’eau en vin à Cana. Le RHDP a transformé toutes les eaux ivoiriennes en lait ». Cette phrase n’est pas seulement anecdotique. Elle révèle la lame de fond d’une crise aux multiples répercussions sur la vie de la nation. En effet, cette crise a des relents économiques, financiers, sociaux, environnementaux. Une telle crise a besoin de remèdes puissants pour, dans un premier temps, en contenir les effets avant, dans un second temps, de l’éradiquer totalement. C’est justement au niveau de la gestion de cette crise par le gouvernement ivoirien que de nombreuses inquiétudes se manifestent. Il importe, pour mieux comprendre les inquiétudes de nos compatriotes sur la question, de relever que le phénomène de l’orpaillage illégal n’est pas de génération spontanée. Loin de là. Initialement considéré comme clandestin dans sa phase initiale en ce qu’il se faisait en cachette, dans des proportions réduites, le phénomène s’est généralisé pour ne plus se cacher. Il se développe à un rythme tel qu’il est impossible de feindre de ne pas le voir même s’il conserve son caractère illégal depuis la clandestinité. Il touche, selon les propres données du gouvernement, 29 régions sur 31. Pourtant de nombreuses études et enquêtes, nationales comme internationales, ont alerté le gouvernement sur ce phénomène dont l’ampleur a crû au fil du temps. Par exemple, en mars 2022, la Commission Nationale des Droits de l’Homme (CNDH) a publié un rapport sur l’orpaillage clandestin. Ce rapport était assorti de recommandations. Bien avant, en 2015, une enquête menée par des journalistes français Antoine Giniaux et Benjamin Chauvin, dans la région de Daloa, renseignait déjà sur l’ampleur que prenait l’orpaillage illégal dans le pays. Dès lors, une question fondamentale se pose. Comment un tel phénomène, qui impacte le présent de la nation et compromet son avenir, peut avoir échappé au gouvernement ivoirien qui pourtant met tout en œuvre pour multiplier ses mandats à la tête de l’Etat, de façon irrégulière, y compris par l’effet de la force brutale exercée contre ses opposants ? La réponse est d’une évidence implacable. Elle relève même de la lapalissade. L’orpaillage, tout comme tant d’autres dérives économiques et sociales, est une crise systémique. Elle est la conséquence directe du système mis en place par le RDR pour la conquête du pouvoir et sa gouvernance à la tête de l’Etat (I). C’est pourquoi la tournure spectaculaire que prend la lutte contre l’orpaillage illégal doit avoir une explication plus profonde que l’intérêt subit du gouvernement pour stopper un fléau qu’il a contribué à faire naître et à entretenir. Cette explication est sans doute le rendez-vous d’octobre que le gouvernement a avec le GAFI (II). Face aux actions spectaculaires et circonstancielles du gouvernement ivoirien, le PPA-CI propose une réponse plus cohérente (III).
Le RHDP contrôlait l’orpaillage illégal quand il était encore dans l’opposition (1). Ce contrôle s’est accentué quand il a pris les rênes du pouvoir d’Etat (2).
S’il est constant qu’une économie de l’or a toujours prévalu, bien avant la soumission coloniale, sur une partie du territoire qui est devenu la Côte d’Ivoire en 1893, notamment au niveau du pays baoulé, force est de relever que cette économie était portée par une organisation institutionnelle qui en contrôlait tous les aspects (J.P. Chauveau ; Contribution à la géographie historique de l’or en pays Baoulé, Côte d’Ivoire, Journal des Africanistes, 1978, pp 15-69). Aucune étude sérieuse ne montre un désordre dans l’exploitation et la commercialisation de l’or à cette époque.
En revanche, notre réflexion se nourrit de plusieurs travaux qui conduisent tous à une conclusion unique. L’orpaillage illégal, tel qu’il se présente aujourd’hui, est né de la rébellion, conduite par la branche armée du RDR. Ainsi :
Le 7 mars 2005, un ancien colonel de l’armée française, ayant opéré en Côte d’Ivoire dans le cadre de la mission française de la force Licorne, Georges Neyrac, a publié, aux éditions Jacob-Duvernet, un essai sur la guerre civile ivoirienne. Le titre de son livre est évocateur : «
Ivoire nue, chronique d’une Côte d’Ivoire perdue
». Dans plusieurs passages du livre, l’auteur, en témoin oculaire, rend compte des multiples activités de contrebandes, notamment de pierres précieuses et d’or qu’il a pu observer dans la partie du pays sous contrôle de la rébellion. Déjà, il mentionne la contrebande sur l’or extrait illégalement du sous-sol ivoirien et vendu dans les pays limitrophes du nord du pays, notamment au Mali et au Burkina Faso.
De 2002 à 2011, de nombreux rapports de l’ONU ont révélé l’existence d’un vaste réseau de vente illégale de produits miniers notamment du diamant et de l’or. Ces rapports accusaient formellement «
les ex-rebelles des Forces Nouvelles (FN) d’avoir mis en place un réseau de contrebande massive des ressources minières et agricoles depuis le nord de la Côte d’Ivoire
» L’ONU estimait «
*qu’entre 23 et 25 millions de dollars de diamant et d’or de contrebande sortaient chaque année de la zone rebelle *
».
Un article scientifique publié par Dr Kouamé Hyacinthe Konan, maître de conférences en géographie rurale et économique de l’université Péléforo Gon Coulibaly de Korhogo, dans la revue EchoGéo, n° 62, 2022, intitulé «
la gouvernance de l’orpaillage clandestin dans les localités ivoiriennes frontalières du Mali et du Burkina Faso
» retrace le cheminement de l’orpaillage clandestin dans le temps depuis la crise de 2002. Son étude a été menée dans deux localités ivoiriennes : Kalamon située dans le département de Doropo et GôGô, située quant à elle dans le département de Téhini ; toutes les deux localités sont proches de la frontière avec le Burkina Faso. La troisième localité choisie par l’auteur pour mener ses enquêtes est Zanikahan, dans le département de Tengrela, proche de la frontière malienne. Selon le chercheur,
« le choix de ces sites se justifie par le fait que ces localités proches du Mali et du Burkina Faso font partie des premières localités ivoiriennes où l’orpaillage a été initié par l’ex-rébellion
». Il poursuit en affirmant que «
*pendant la crise de près d’une décennie qui s’est ensuivie, la partie nord du pays échappait au contrôle du gouvernement central à Abidjan. Ce qui laissait l’exploitation et le commerce de l’or entièrement dans la sphère illicite et aux mains des forces nouvelles, le principal groupe-rebelle ». *
Une économie des produits miniers, dont l’extraction ne demandait pas de lourds investissements, s’est installée dans les zones sous contrôle des forces rebelles alliées du RDR (**Gold Mining, Conflict, and post-war Governmentaly in Côte d’Ivoire, World Development Vol. 192). **
A travers des systèmes de prélèvement, de taxation informelle et de contrôle des flux commerciaux, ces forces mobilisaient des ressources pour financer leur administration et leurs activités militaires (**L’économie minière de l’orpaillage artisanal dans les sociétés post-conflit : enjeux des acteurs et enjeux de développement et de coopération internationale. Etude de cas en Côte d’Ivoire. Revue Organisations et Territoires, vol. 28, n°1, pp 61-79) **
L’orpaillage clandestin est donc un phénomène qui est né de la méthode de conquête du pouvoir par le RDR. Les différents rapports de l’ONU et d’autres sources avaient même cité certains acteurs majeurs de la rébellion qui occuperont de hautes fonctions militaires et civiles une fois le pouvoir d’Etat conquis en 2011. En 2015, soit 4 années après la prise du pouvoir par le RHDP, l’enquête des deux journalistes ci-dessus cités, dans la région de Daloa, va épingler les mêmes acteurs auxquels s’ajoute toute une organisation criminelle autour de l’orpaillage qui implique une longue chaîne d’acteurs de la nouvelle administration ivoirienne pro-RHDP. Le phénomène qui avait donc commencé dans le nord du pays sous la coupe de la rébellion va se généraliser et gagner tout le pays une fois que cette rébellion a accédé au pouvoir d’Etat. Le code minier de 2014, porté par la loi 2014-138 du 24 mars 2014, va accélérer la ruée vers l’or aidée en cela par une économie de consommation mal structurée. On nous objectera le caractère régional du phénomène, dopé par la flambée mondiale des cours de l’or ; mais nulle part ailleurs il n’est né du dispositif de financement d’une rébellion devenue pouvoir d’État.
Il serait une erreur de jugement que d’apprécier l’orpaillage comme uniquement un phénomène singulier détachable de la gouvernance générale du RHDP. L’orpaillage illégal est l’une des dérives sociales, parmi tant d’autres, de la gouvernance du RHDP. Le blanchiment de l’argent, la corruption, l’orpaillage illégal généralisé qui touche 29 régions sur 31, la drogue, la prostitution féminine comme masculine, le phénomène des microbes, la promotion de l’alcoolisme sont les identités remarquables de la gouvernance du pouvoir du RHDP. Elles découlent toutes du système politique et économique mis en place par le pouvoir. La Côte d’Ivoire est devenue un bazar à ciel ouvert dont la gestion ne respecte aucune règle, ni morale ni éthique. C’est ce système qu’il convient d’étudier pour comprendre l’orpaillage clandestin et illégal.
2-1. Le modèle en question : une économie de la consommation ostentatoire comme évaluateur du développement
2-1-1. Le développement mesuré au paraître
Le modèle ivoirien post-2011 a fait de la consommation visible le principal indicateur — et le principal argument — du développement. Les symboles en sont connus : ponts à péage, échangeurs, malls climatisés, concessions automobiles haut de gamme, immobilier de standing, festivals et « ambiance », téléphones dernier cri, textiles et boissons importés. Ce que le langage populaire ivoirien a baptisé le « bling-bling », l’économiste et sociologue américain Thorstein Veblen (1857-1929) l’avait théorisé dès 1899 sous le nom de consommation ostentatoire (conspicuous consumption) : une consommation dont la fonction première n’est pas l’usage, mais la démonstration d’un statut social. En clair : on n’achète pas le 4×4 pour rouler, on l’achète pour être vu au volant ; on ne « gâte » pas aux funérailles par générosité, mais pour montrer qu’on le peut.
Dans ce système, le développement n’est plus évalué par ce que les gens produisent, apprennent ou deviennent, mais par ce qu’ils exhibent. La réussite sociale se mesure au véhicule, à la tenue, au téléphone, à la capacité à « gâter » lors des cérémonies. Les médias, la publicité, les réseaux sociaux et une partie du discours officiel — qui met en avant les infrastructures de prestige et les indicateurs de consommation urbaine — entretiennent ce référentiel.
2-1-2. Une croissance tirée par la consommation et l’importation, non par la production transformatrice
Ce choix n’est pas qu’un phénomène culturel : il est inscrit dans la structure macroéconomique. Le secteur primaire emploie encore environ 45 % de la population active, essentiellement dans des filières de rente (cacao, anacarde, hévéa) faiblement transformées localement, dont les revenus, volatils, alimentent… la consommation de biens importés. La chute des cours du cacao expose régulièrement la fragilité de ce modèle, comme l’a rappelé la Banque mondiale dans son rapport de septembre 2025, appelant à réformer le lien entre croissance et réduction des inégalités.
Autrement dit : la richesse créée n’est pas prioritairement réinvestie dans l’appareil productif, le capital humain ou la protection sociale, mais recyclée dans un circuit de consommation dont une part importante fuit vers l’étranger (véhicules, électronique, produits alimentaires transformés, textiles). L’économie « bling-bling » est une économie extravertie : elle importe ses signes de richesse et exporte sa valeur brute.
2-1-3. Une croissance concentrée, une vitrine pour tous
La Banque mondiale l’a relevé dès 2019 : malgré une hausse du revenu national de 80 % entre 2012 et 2015, le nombre absolu d’Ivoiriens pauvres est resté identique à celui de 2008, soit environ 10,7 millions de personnes. Ce nombre absolu n’a pas varié malgré la diminution du nombre relatif des pauvres. La croissance a enrichi une minorité urbaine, tandis que la vitrine de cette richesse — publicités, clips, réseaux sociaux, urbanisme de prestige — s’affiche, elle, devant tout le monde.
C’est là le premier ressort du mécanisme causal : le modèle diffuse universellement des aspirations qu’il ne rend accessibles qu’à une minorité.
2-2. Le chaînon manquant : consommer sans crédit dans un pays sous-bancarisé
2-2-1. Les chiffres officiels de l’exclusion financière
Une économie de consommation « saine » — celle des pays de l’OCDE, quelles que soient ses propres pathologies — repose sur un pilier : le crédit. Crédit à la consommation, crédit immobilier, découvert bancaire, cartes de paiement, leasing : autant d’instruments qui permettent de lisser la consommation dans le temps et de l’adosser à des revenus futurs vérifiables.
Or ce pilier n’existe pas pour l’immense majorité des Ivoiriens. Selon les données de la BCEAO pour 2024 :
Le
taux de bancarisation strict
s’établit à
33,63 %
(en deçà de la cible régionale de 35 %) ;
Le
taux de bancarisation élargi
(incluant la microfinance) atteint
46,2 %
, loin de l’objectif de 60 % ;
Le
taux de pénétration de l’assurance
plafonne à
1,6 %
.
Concrètement : environ deux adultes sur trois n’ont pas de compte bancaire, plus d’un sur deux n’a accès à aucune institution financière formelle, et la quasi-totalité de la population vit sans aucun filet assurantiel. Le Trésor public lui-même reconnaît l’ampleur du problème, au point de lancer en août 2026 des campagnes de bancarisation dans les régions du Kabadougou, du N’Zi et du Sud-Comoé, où l’inclusion financière est particulièrement faible. Le mobile money a certes progressé de façon spectaculaire dans l’UEMOA, mais il sert essentiellement de portefeuille de transaction, pas d’instrument de crédit : il permet de dépenser et transférer, rarement d’emprunter à des conditions soutenables.
2-2-2. La conséquence logique : une économie du cash immédiat
Cette configuration produit une équation implacable :
Aspirations de consommation élevées + absence de crédit formel + revenus faibles et irréguliers = nécessité structurelle de cash immédiat.
Dans une économie où l’on ne peut ni emprunter pour consommer, ni s’assurer contre les chocs (maladie, funérailles, scolarité, perte d’emploi), tout doit être payé comptant, tout de suite. Celui qui veut le statut que la société lui présente comme la définition même de la réussite n’a que trois voies : un revenu formel élevé (rare : le salariat formel demeure minoritaire), la tontine et la solidarité familiale (limitées et elles-mêmes sous pression), ou l’argent rapide — quelle qu’en soit la source.
C’est précisément ce que la sociologie a modélisé depuis longtemps. Le sociologue américain Robert K. Merton (1938) montre que lorsqu’une société valorise intensément un idéal de réussite — ici, la réussite matérielle ostentatoire — tout en fermant à la majorité les voies légitimes pour l’atteindre (emploi formel, crédit, ascension par l’école), elle produit ce qu’il appelle une anomie : un dérèglement où une partie de la population, sommée de réussir mais privée des moyens honnêtes de le faire, se tourne vers les moyens qui restent. Pour le dire simplement : quand la société montre la belle voiture à tout le monde mais ne donne les clés qu’à quelques-uns, une partie des exclus finira par entrer par une autre porte. La corruption, la prostitution, le blanchiment de l’argent du crime, le trafic de drogue et l’orpaillage clandestin ne sont pas, dans ce cadre, des défaillances morales individuelles : ce sont des réponses prévisibles à la structure d’incitations créée par le modèle économique lui-même.
Qu’est-ce que l’anomie ? Le mot peut impressionner, l’idée est familière à tout Ivoirien. Une société fonctionne quand ses règles du jeu sont cohérentes : elle fixe des objectifs (réussir, avoir une belle vie) et offre des chemins réalistes pour y arriver (étudier, travailler, épargner, emprunter). L’anomie, chez Merton, c’est le moment où ces deux éléments se contredisent : l’objectif est martelé partout — publicités, réseaux sociaux, cérémonies — mais les chemins officiels sont bouchés pour la majorité. Résultat : les règles perdent leur autorité, et le « **débrouille-toi comme tu peux **» devient la norme réelle. Ce n’est pas une théorie sur les mauvaises personnes ; c’est une théorie sur les mauvaises règles du jeu. L’orpaillage est un phénomène systémique. C’est pourquoi, comme toutes les dérives sociales de la gouvernance du RHDP, l’orpaillage ne peut être combattu par le système qui le génère.
1-1. La corruption : l’argent rapide des détenteurs de position
1-1-1. Les faits. Malgré des réformes institutionnelles réelles (Haute Autorité pour la Bonne Gouvernance, pôle pénal économique et financier), qui avaient permis à la Côte d’Ivoire de gagner 10 points à l’Indice de perception de la corruption entre 2019 et 2024 (score de 45/100, 69e sur 180), le rapport 2025 de Transparency International enregistre un recul de 2 points : le pays retombe à 43/100 et à la 76e place sur 182. La perception de la corruption repart à la hausse au moment même où l’économie de consommation atteint son paroxysme.
1-1-2. Le lien causal. Dans une économie où le statut se mesure au train de vie, le fonctionnaire, le policier, le douanier, l’agent des marchés publics subissent la même pression « du paraître » que le reste de la société — avec un salaire qui ne la permet pas, et un pouvoir de position qui, lui, le permet. La corruption devient le « crédit » informel des détenteurs d’autorité : elle transforme une position administrative en flux de cash immédiat. Tant que la réussite sociale sera définie par la consommation exhibée et que le crédit légitime restera inaccessible, la demande sociale de corruption — car il s’agit bien d’une demande, pas seulement d’une offre — restera structurellement élevée. Le racket routier, la surfacturation, la vente de services publics théoriquement gratuits ne sont pas des dysfonctionnements du modèle : ils en sont le prolongement logique dans la sphère publique.
1-2. La prostitution et le sexe transactionnel : le corps comme dernier collatéral
1-2-1. Les faits. Les travaux de recherche (IRD/ANRS) montrent que les travailleuses du sexe en Côte d’Ivoire connaissent une incidence du VIH de 2,3 pour 100 personnes-années — 3,3 dans la région de San Pedro, 1,6 à Abidjan —, un niveau sans commune mesure avec celui de la population générale, les plus exposées étant les plus jeunes (moins de 25 ans) et les plus précaires (Nouaman et al., PLoS ONE, 2022 ; étude ANRS 12361 PrEP-CI). Au-delà de la prostitution déclarée, la littérature régionale documente l’extension du sexe transactionnel, ces relations entre hommes plus âgés et disposant de moyens et jeunes femmes ou jeunes filles, échangeant intimité contre biens de consommation, frais de scolarité, loyers, téléphones. Le phénomène des « sponsors » et des « génitos » est devenu un fait social ivoirien banalisé, célébré même dans une partie de la production musicale populaire.
1-2-2. Le lien causal. Le sexe transactionnel est la traduction la plus crue de l’équation posée plus haut. En finance, le « collatéral » est le bien que l’on met en garantie pour obtenir de l’argent ; pour une jeune femme sans accès au crédit, sans emploi formel, sans bourse suffisante, exposée quotidiennement à un idéal de consommation (mèches, tenues, téléphones, sorties) présenté comme la norme de la féminité réussie, le corps devient l’unique bien mobilisable immédiatement — le dernier collatéral. L’économie du sexe se développe rapidement là où une économie souterraine, comme l’orpaillage illégal, prospère. L’orpaillage illégal et son économie de cash a un effet amplificateur sur le commerce du sexe. L’économie « bling-bling » ne se contente pas de tolérer ce marché : elle le crée, en fournissant à la fois la demande (des hommes dont le statut se démontre par la capacité à entretenir) et l’offre (des jeunes femmes pour qui c’est la seule voie d’accès aux standards affichés). Là où un système de crédit étudiant, de bourses effectives ou d’emplois formels offrirait des alternatives, leur absence ferme la porte de sortie.
1-3. L’économie de la drogue : offre pour les exclus, demande des anesthésiés
1-3-1. Les faits. Le Comité interministériel de lutte antidrogue (CILAD) documente une croissance inquiétante de la consommation de cannabis, de tramadol, de cocaïne et de drogues de synthèse. Les « fumoirs » ont proliféré au-delà d’Abidjan, Bouaké et San Pedro, jusque dans les localités rurales. Depuis 2023, la drogue dite « Kadhafi » — mélange de tramadol de contrebande surdosé (jusqu’à 250 mg contre 50 à 150 mg en pharmacie) et de boissons énergisantes alcoolisées — s’est répandue dans la jeunesse au point de supplanter le cannabis, portée par des défis viraux sur TikTok, obligeant le gouvernement à suspendre en urgence les importations de boissons énergisantes alcoolisées fin 2023. Les saisies de cocaïne ont augmenté (2 tonnes en 2022), confirmant la place croissante du pays sur les routes du trafic. Lors de son procès devant le pôle pénal économique et financier, Miguel Angel Devesa Mera, cerveau autoproclamé du réseau sur lequel ont été saisies les 2 tonnes de cocaïne, a affirmé que, depuis 2011, le commerce de cette drogue dure s’est accentué en Côte d’Ivoire à cause des facilités opérationnelles et financières qu’offre désormais notre pays. En termes plus simples, le prix du kg de la cocaïne à l’importation a diminué depuis 2011 en Côte d’Ivoire. La drogue est finalement le seul produit dont le RHDP a réussi à diminuer le prix.
1-3-2. Le lien causal. L’économie de la drogue se nourrit du modèle par les deux bouts. Côté offre, le trafic est l’archétype de l’argent rapide : pour un jeune déscolarisé sans perspective d’emploi formel, revendre du tramadol à 3 000 francs le comprimé offre un rendement sans équivalent légal. Côté demande, la consommation de masse de psychotropes bon marché par une jeunesse urbaine pauvre est le symptôme d’une génération placée devant la vitrine sans jamais pouvoir y entrer : le « Kadhafi » anesthésie précisément ceux que le modèle a exclus, à un prix calibré sur leur pouvoir d’achat. Une économie qui aurait investi dans la formation, l’emploi des jeunes et la santé mentale plutôt que dans les signes aurait tari simultanément l’offre de bras et la demande d’oubli.
1-4. L’orpaillage illégal : la ruée des sans-crédit vers l’or dans un contexte de vie chère
1-4-1. Les faits. Les chiffres officiels et parapublics sont accablants :
Plus de
1 600 sites clandestins actifs
recensés en 2026 par la gendarmerie ;
Environ 500 000 personnes impliquées ou dépendantes de l’activité selon des sources antérieures ; ce chiffre est conservé comme ordre de grandeur historique et non comme un recensement 2026 ;
Une perte de recettes fiscales estimée à 744 milliards de FCFA par an dans des communications officielles ; d’autres estimations publiées en 2026 sont nettement supérieures, de sorte que ce montant doit être présenté comme une estimation et non comme une mesure certaine ;
Environ 17,12 tonnes de mercure émises chaque année dans l’atmosphère par l’exploitation artisanale de l’or, selon l’Évaluation initiale de Minamata réalisée en 2018 par le ministère de l’Environnement et du Développement durable — estimation de référence, reprise dans le Plan d’action national EMAPE de l’or (2023) —, alors même que le pays a ratifié la Convention de Minamata en 2019 ;
Une perturbation de l’environnement agricole ainsi que de la chaîne de production agricole (
Zely Bedel Wilfrid, Diarra Ali, Allou Tolla Koffi : orpaillage illégal, opportunités et défis socioéconomiques dans une zone agricole ; cas de la Sous-Préfecture de Grand-Zattry (Sud-Ouest de la Côte d’Ivoire, RAVSE janvier 2026
)
Malgré cela, plus de
8 500 sites démantelés
et 4 474 personnes déférées depuis 2021 par le Groupement spécial de lutte contre l’orpaillage illégal (GS-LOI), le phénomène
persiste et s’étend
.
1-4-2. Le lien causal. Pourquoi la répression échoue-t-elle ? Parce que l’orpaillage clandestin est la réponse la plus directe possible à l’équation du modèle : il transforme le travail brut en cash le jour même, sans compte bancaire, sans diplôme, sans crédit, sans employeur. C’est la « banque » des exclus du système financier. Une note d’alerte confidentielle citée par la presse en 2026 décrit une activité devenue « économie parallèle » suffisamment puissante pour se reconstituer après chaque démantèlement — précisément parce que les incitations qui la nourrissent (besoin de cash immédiat, absence d’alternatives formelles, valorisation sociale de l’argent vite gagné) demeurent intactes. Détruire les concasseurs sans détruire les causes revient à écoper un navire dont on refuse de colmater la coque.
1-5. Les abandons scolaires : quand l’école perd la comparaison
Les faits. Selon la Direction des stratégies, de la planification et des statistiques (DSPS) du ministère de l’Éducation nationale, plus de deux millions d’enfants (2 039 788) sont en situation de décrochage scolaire (statistiques DSPS/MENET 2022-2023, p. 10, citées par la littérature académique et la presse) ; ce chiffre mesure l’ampleur du phénomène et ne doit pas se lire comme un flux annuel de sorties définitives. Selon l’UNICEF (2018), un enfant sur quatre ne termine pas le primaire et un enfant sur deux abandonne au collège. Et 35,7 % des 15-29 ans étaient NEET — ni scolarisés, ni en emploi, ni en formation — selon des données citées par l’UNICEF ; cette statistique, non datée dans les sources secondaires disponibles, ne doit pas être présentée comme une mesure de 2026. La recherche académique ivoirienne identifie les causes : pauvreté des parents, grossesses précoces, faibles rendements scolaires — et l’attrait « d’activités rémunérées » immédiates.
1-5-2. Le lien causal. L’école est un investissement de long terme : dix à quinze ans de coûts (frais, fournitures, manque à gagner) pour un rendement incertain — le pays regorge de diplômés chômeurs. L’économie « bling-bling » lui oppose des contre-modèles à rendement immédiat et visible : le site d’orpaillage, le commerce informel, le « bizness », la débrouille urbaine, le sponsor. Dans un système sans crédit étudiant, sans bourses suffisantes, où même l’inspection générale de l’éducation reconnaît un système « élitiste » axé sur les diplômes plus que sur l’insertion, l’arbitrage rationnel d’une famille pauvre ou d’un adolescent bascule mécaniquement contre l’école. Le décrochage n’est pas un échec de l’école seule : c’est la victoire, dans la comparaison des rendements, du modèle de l’argent rapide sur le modèle du capital humain. Et chaque décrocheur alimente en retour les viviers de l’orpaillage, du trafic et du sexe transactionnel — bouclant le cercle.
1-6****. La cherté de la vie : l’inflation des pauvres dans l’économie des riches****
1-6-1. Les faits. L’épisode inflationniste de 2022 a vu l’inflation atteindre 7,5 % en glissement annuel dans l’UEMOA, tirée principalement par les produits alimentaires (5,7 points de contribution). Malgré une accalmie statistique en 2025 (inflation moyenne autour de 0,9 %), les tensions sont reparties début 2026 : viandes +9,55 %, animaux vivants +11,22 %, tubercules et plantains +5,96 %, logement-eau-électricité +3,27 % sur un an. Les prix plafonnés par l’État sont notoirement contournés — le « faux thon » du garba officiellement à 850 FCFA se vendait 1 200 FCFA sur les marchés. La cherté de la vie demeure, sondage après sondage, la première préoccupation des Ivoiriens.
1-6-2. Le lien causal. La cherté de la vie n’est pas une fatalité importée : elle est amplifiée par le modèle. Premièrement, une économie orientée vers la consommation urbaine ostentatoire détourne le capital et la terre de la production vivrière : on investit dans l’immobilier de standing et l’import-distribution, pas dans les périmètres maraîchers ; l’orpaillage détruit les terres agricoles fertiles, réduisant l’offre vivrière (le lien est explicitement établi par les autorités minières). Deuxièmement, la concentration de 80 % de l’activité à Abidjan gonfle les loyers et les coûts logistiques que chacun répercute. Troisièmement, l’argent facile de la corruption, du trafic et de l’or clandestin injecte de la liquidité non productive qui enchérit les prix (loyers, cérémonies, biens de consommation) pour tous — y compris pour ceux qui vivent de revenus honnêtes et fixes. Le fonctionnaire intègre et le planteur paient ainsi le train de vie des rentiers de l’économie grise : c’est une taxe invisible des dérives sur la vertu. Avec un prix bord champ du cacao ramené, le 1er septembre 2026, de 2 800 à 1 200 FCFA le kilogramme — une amputation de 57 % du revenu des planteurs en une seule campagne —, le risque est grand que les paysans abandonnent les plantations pour les galeries profondes de l’orpaillage.
1-7. La destruction de l’environnement et la pollution des eaux : consommer le capital naturel
1-7-1. Les faits. Le couvert forestier ivoirien est passé d’environ 16 millions d’hectares en 1960 à moins de 3 millions aujourd’hui — une perte de 80 à 90 % reconnue par le ministre des Eaux et Forêts en 2026 —, dont il ne reste qu’environ 517 000 hectares de forêt primaire. Les causes officiellement identifiées : extension des cultures de rente, exploitation forestière, orpaillage clandestin, feux de brousse, occupation illégale des aires protégées. Côté eaux : le mercure et le cyanure de l’orpaillage contaminent rivières et nappes phréatiques pour des décennies ; le méthylmercure s’accumule dans la chaîne alimentaire ; une alerte sanitaire de 2026 signale que l’exploitation aurifère illégale, désormais équipée de dragues industrielles, perturbe le fonctionnement même des usines de potabilisation et menace l’eau potable des populations. Il y a peu, le préfet du département d’Agboville informait les populations sous son administration que la SODECI n’était plus en mesure de traiter l’eau pour la rendre utilisable pour les besoins domestiques.
1-7-2. Le lien causal. Une économie qui mesure le développement à la consommation immédiate traite le capital naturel comme un stock à liquider, jamais comme un patrimoine à faire fructifier. La forêt est convertie en cacao pour financer la consommation ; le sous-sol est bradé en or clandestin pour du cash immédiat ; les rivières absorbent les externalités que personne ne paie. C’est la définition même d’une économie de prédation : le PIB monte pendant que la richesse réelle — sols, forêts, eau — descend. La pollution des nappes phréatiques est la métaphore parfaite du modèle : on empoisonne la ressource de demain pour briller aujourd’hui. Jésus avait changé l’eau en vin exquis. Le RHDP a transformé les eaux ivoiriennes en lait mortel. Le drame est que le RHDP n’a pas de remède à son poison et ne peut combattre le fléau de l’orpaillage illégal qui est partie intégrante de son système. Le spectacle que nous observons actuellement n’est que de l’enfumage pour préparer son test de contrôle devant le GAFI d’Octobre 2026.
La sortie de la liste grise du GAFI, l’unique raison de la lutte spectaculaire de l’orpaillage.
Pour mémoire, la Côte d’Ivoire a été officiellement inscrite sur la liste grise du Groupe d’Action Financière (GAFI) à l’issue de sa plénière des 23-25 octobre 2024. Le pays a donc été placé sous la surveillance accrue des autorités du GAFI en raison de défaillances stratégiques identifiées dans son système de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme. Les conséquences de cette présence ivoirienne sur la liste grise sont nombreuses, notamment quant à la fluidité des transactions financières internationales. D’où l’engagement du gouvernement à corriger toutes les faiblesses relevées dans son système financier en élaborant un plan d’actions en accord avec le GAFI. Parallèlement à ce plan d’action, la conformité technique du pays aux 40 recommandations du GAFI a progressé : à la mi-2026, 39 d’entre elles étaient jugées conformes ou largement conformes, et la plénière de juin 2026 a constaté que le plan d’action était substantiellement achevé. Le gouvernement s’attend donc à un retrait du pays de la liste grise lors de la plénière du GAFI d’octobre 2026 à Paris. Cette prochaine plénière devra examiner les conclusions de la mission d’évaluation conduite sur place pour s’assurer que tout est conforme et ainsi décider de la sortie de la Côte d’Ivoire de cette liste grise. Or l’exigence qui reste à démontrer est de taille. Elle concerne les procédures de vérification des bénéficiaires effectifs et le renforcement des sanctions pour les personnes morales. Les bonnes intentions exprimées par des lois ou par certaines mesures ne suffisent pas, en elles-mêmes, pour sortir de la liste grise. Il faut établir la preuve de l’efficacité de leur mise en œuvre sur le terrain. Ainsi trois priorités seront à démontrer pendant l’évaluation. Ce sont :
Il s’agit de s’assurer que les entreprises ne sont pas tenues par des prête-noms. Des personnes écrans qui cachent la vraie identité des titulaires effectifs desdites entreprises.
Prouver, par le nombre des enquêtes policières, des procès et de condamnations effectives en matière de blanchiment d’argent et de financement du terrorisme.
Établir la preuve des sanctions financières effectives ciblées
C’est l’évaluation qui sera faite à la plénière du GAFI de Paris.
L’orpaillage illégal, dont le lien étroit avec le financement du terrorisme est établi, pourrait être le talon d’Achille du dossier ivoirien à cet important rendez-vous.
Ces dernières semaines, le gouvernement communique énormément sur les résultats de la lutte qu’il a engagée contre l’orpaillage illégal. Il ne se passe de jour sans que les chaines de télévisions publiques et privées ne présentent des séquences liées à la lutte contre l’orpaillage illégal. Drague détruite ici, orpailleurs arrêtés là, matériel d’extraction et produits chimiques saisis ailleurs. Le ministère des mines, du pétrole et de l’énergie affirme que 8500 sites d’orpaillage illégal ont été démantelés et 4 474 personnes déférées devant les juridictions compétentes. Plus de 960 millions de francs CFA de cash saisis. Cette communication tous azimuts sur les opérations policières de lutte contre l’orpaillage ne vise qu’une seule cible. Le GAFI. La lutte n’est donc pas structurelle. Elle est circonstancielle. Elle ne vise pas à corriger un fléau qui menace l’existence même de la nation, mais à rassurer des partenaires extérieurs. Elle est anecdotique et non sérieuse. C’est pourquoi, elle s’attaque aux plus faibles, les ouvriers de la misère qui creusent comme des forçats pour satisfaire les attentes des patrons tapis dans l’ombre. On ne combat pas efficacement un mauvais arbre en ne s’attaquant seulement qu’aux feuilles. Les feuilles repousseront toujours tant que la racine nourricière de l’arbre est protégée. C’est pourquoi, nul ne devrait être surpris que cette lutte s’arrête brusquement après octobre 2026. Parce que le gouvernement ne peut combattre son propre système. Sinon, il y a mieux à faire.
Notre Réponse au phénomène de l’orpaillage illégal
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Parce que ce phénomène impacte négativement tous les fondements de la nation, parce qu’il tend à se généraliser, la lutte contre l’orpaillage illégal ne peut se contenter de mesures spectaculaires et limitées dans le temps, juste pour satisfaire les échéances du GAFI. C’est un fléau qui nécessite une réponse urgente et circonstancielle et une réponse plus structurelle qui s’inscrit dans une vision politique plus large.
La mise en place d’un nouveau système aurifère ne doit pas être considérée comme une condition préalable à toute action. Certaines mesures pourraient être engagées à court terme, notamment :
La pertinence de ces mesures doit être appréciée à travers leur base juridique, leurs moyens, leurs effets attendus et leurs risques. Les opérations ciblées doivent notamment éviter de se limiter aux travailleurs les plus vulnérables et viser, lorsque les éléments disponibles le permettent, les organisateurs, les financeurs, les fournisseurs, les acheteurs et les bénéficiaires.
Chaque mesure d’urgence doit être assortie d’indicateurs vérifiables : nombre de sites identifiés et sécurisés, taux de recolonisation naturelle, équipements saisis, réseaux financiers identifiés, procédures engagées, zones hydriques protégées, flux commerciaux contrôlés et superficies restaurées. Ces indicateurs seront publiés selon une méthodologie stable afin de permettre une évaluation indépendante.
L’action d’urgence peut ainsi constituer une première phase opérationnelle de la réforme, sans être confondue avec celle-ci. Elle doit contribuer à créer les conditions nécessaires à la formalisation, à la constitution de coopératives, à la création éventuelle d’une filière semi-industrielle nationale, à l’industrialisation et à la restauration environnementale. La réussite de cette transition dépendra toutefois de la capacité à proposer des alternatives économiques crédibles aux personnes et communautés actuellement dépendantes de l’activité clandestine.
Nous déclinons cette réponse en réponse sectorielle liée à l’économie aurifère et en réponse générale portant sur la gouvernance économique et sociale du pays. En effet, si le diagnostic est structurel, le remède doit l’être aussi. Cinq axes s’imposent :
Changer l’évaluateur du développement
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Substituer aux indicateurs de vitrine (croissance du PIB, infrastructures de prestige) des indicateurs de capacités : taux d’achèvement scolaire, couverture maladie effective, part de l’emploi formel, accès au crédit productif, qualité de l’eau. Ce que l’État mesure et célèbre, la société le valorise.
Construire le crédit avant de célébrer la consommation
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Accélérer massivement l’inclusion financière au-delà du simple compte : bureaux d’information sur le crédit, garanties mobilières, microcrédit encadré, crédit scolaire et étudiant, généralisation de la CMU réelle. Transformer le mobile money d’outil de dépense en outil d’épargne et d’emprunt.
Rendre le long terme rentable
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Tant que l’orpaillage rapporte plus en un jour que l’école en dix ans, la répression échouera. Il faut des alternatives économiques réelles dans les zones minières, une formalisation radicalement simplifiée de l’orpaillage artisanal, des filières vivrières financées, et une insertion professionnelle des jeunes qui ne soit pas un slogan.
Taxer l’ostentation, pas la subsistance
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Fiscalité renforcée sur les importations de luxe et les signes extérieurs de richesse non justifiés (avec exploitation effective des déclarations de patrimoine), allègement sur les biens de première nécessité et la production locale — inversant le signal de prix que le modèle actuel envoie.
Payer la vérité écologique
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Application effective de la Convention de Minamata, principe pollueur-payeur opposable, protection prioritaire des bassins versants alimentant les usines de potabilisation, et intégration de la dégradation du capital naturel dans la comptabilité nationale.
Au niveau sectoriel, il faut changer le paradigme de la gouvernance de l’économie aurifère dans une perspective à moyen et long terme.
Au regard des éléments disponibles, la Côte d’Ivoire peut envisager une évolution de sa doctrine :
De la clandestinité à une meilleure territorialisation de l’action publique ;
D’une approche principalement répressive à une hiérarchisation des formes d’exploitation ;
De la rente informelle à une fiscalisation contrôlée ;
D’une participation limitée des communautés à leur association encadrée à la gouvernance et aux bénéfices ;
D’une dépendance éventuelle aux capitaux clandestins à la constitution progressive d’un capital minier national ;
De la dégradation environnementale à une réhabilitation obligatoire et contrôlée ;
D’une centralisation excessive à une gouvernance territoriale clairement répartie ;
D’une opacité à une transparence accrue et à une responsabilité individualisée ;
D’une répression concentrée sur les travailleurs à une action ciblant également les réseaux, financeurs et bénéficiaires réels ou apparents ;
Et d’une économie largement illégale informelle à un système aurifère légal, traçable et contrôlable.
Tous ces points forment une matrice d’actions qui sera développée dans un document de cadrage de l’économie aurifère du PPA-CI.
Conclusion
Les éléments disponibles conduisent à considérer l’orpaillage clandestin en Côte d’Ivoire non comme une simple juxtaposition de sites illégaux, mais comme un phénomène susceptible de relever simultanément de dimensions minières, économiques, foncières, sociales, environnementales, hydriques, sécuritaires et institutionnelles. L’expression « économie parallèle enracinée » peut être utilisée comme hypothèse d’analyse, car elle est soutenue par des données précises sur des estimations financières, des réseaux d’acteurs, des territoires concernés et la durée des activités.
Son histoire contemporaine est liée à la crise politico-militaire des années 2000, qui a contribué à la fragmentation de l’autorité publique et à la formation de réseaux économiques illégaux. Il convient toutefois de distinguer les faits documentés des interprétations causales. La période postérieure à 2011 peut ainsi être étudiée comme une phase de recomposition institutionnelle et économique au cours de laquelle certaines pratiques, certains réseaux ou certains intérêts liés aux économies minières illégales ont persisté, pour accélérer le fléau.
Les cas documentés d’anciens responsables politico-militaires associés à des activités aurifères illégales postérieures à 2011 peuvent justifier l’examen de ces continuités. Une analyse rigoureuse précise la nature des activités concernées, les dates, les sources disponibles, les liens juridiquement ou factuellement démontrables avec l’orpaillage clandestin et les éventuels mécanismes de protection ou de tolérance.
L’analyse prend également en compte un ensemble plus large d’acteurs : exploitants, propriétaires fonciers, autorités coutumières, financeurs, fournisseurs d’équipements, transporteurs, acheteurs, collecteurs, intermédiaires, opérateurs économiques et réseaux transfrontaliers.
Les responsabilités peuvent donc être identifiées à plusieurs niveaux : acteurs économiques clandestins, réseaux financiers, acteurs fonciers, autorités locales, forces de sécurité, administrations, opérateurs commerciaux et responsables de la politique publique. Cette répartition définit les catégories d’acteurs qui doivent faire l’objet d’enquêtes, d’audits ou d’évaluations distinctes. Mais tout cela repose sur le gouvernement qui doit en donner l’impulsion sans complaisance.
S’agissant du régime en place depuis 2011, son action politique et institutionnelle peut être évaluée au regard des compétences qui lui incombent et des résultats observables, notamment en matière de contrôle du territoire, d’application de la loi, de prévention de la recolonisation des sites, de formalisation de l’activité, de fiscalité minière, de protection des ressources naturelles, de lutte contre la corruption et de restauration des espaces dégradés. La persistance du phénomène constitue un élément d’évaluation important, qui laisse soupçonner une certaine permissivité de tolérance, une collusion ou à une défaillance imputable à des responsables déterminés. Ces questions nécessitent une analyse des moyens engagés, des contraintes rencontrées, des résultats obtenus et des décisions prises.
L’orpaillage illégal est un fléau de nature systémique. Il est la résultante d’un système économique et social promu par la gouvernance du RHDP. Un tel fléau ne peut prendre fin que lorsque le système qui l’a généré aura lui-même pris fin.
Merci pour votre aimable attention
Dr Justin Katinan KONE
Ancien ministre
4ème Vice-Président chargé de la politique générale et délégataire du programme de gouvernement.
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