[Interview] Aditi Boolell : « La BoM a elle-même été victime d’un abus de pouvoir de la part de Rama Sithanen »
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ION News : Avant cette affaire, qu’était réellement Menlo Park ? Quelles étaient ses activités, ses marchés et ses ambitions à l’international ?
Aditi Boolell : « Imaginez que vous teniez un commerce. Dès qu’un client franchit la porte, vous pouvez commencer à le connaître : sa tranche d’âge, son genre, sa catégorie de revenus, ses préférences d’achat, autant d’éléments qui vous aident à dresser le profil de votre clientèle. Mais qu’en est-il de la personne qui s’est arrêtée devant votre vitrine, a hésité deux secondes, puis a poursuivi son chemin ?
C’est précisément à cette question que Menlo Park a voulu répondre. Société de données fondée sur l’intelligence artificielle, Menlo Park a développé une solution qui permet aux enseignes, en ligne comme physiques, de comprendre le profil des personnes qui consultent leurs sites ou des plateformes similaires sans aller jusqu’à l’achat. Son outil aide ainsi les entreprises à identifier les segments de marché qui leur échappent et à bâtir une stratégie marketing pour les conquérir.
Menlo Park a lancé sa preuve de concept à Maurice en 2020, à travers la plateforme Lucky Dodo et a constitué en huit mois une base de données de 700 000 personnes. Ce n’est qu’après ce succès que la société a présenté son modèle à l’international et commencé à rechercher des investisseurs étrangers.
Menlo Park est ensuite devenue la première entreprise technologique mauricienne spécialisée en IA à s’implanter au sein du Dubai International Financial Centre (DIFC). Depuis, sa base de données s’est étendue à plus de 50 millions de personnes en Afrique et au Moyen-Orient.
Avant l’affaire MIC, la société comptait parmi ses collaborateurs Uber (Kenya) et Coca-Cola (Afrique de l’Est). Elle avait également été invitée à présenter ses services à L’Oréal Afrique de l’Est, une opportunité perdue depuis en raison des accusations portées contre la société et ses directeurs. »
ION News : La MIC avait approuvé son investissement dans Menlo Park. Comment expliquez-vous que cette décision ait ensuite été remise en cause sur fond d’accusations de fraude ?
Aditi Boolell : « C’est précisément cette décision que nous contestons aujourd’hui. Depuis le début de la procédure relative à l’injonction Mareva, les affidavits de Menlo Park défendant la régularité du processus de demande d’investissement ont été largement relayés dans la presse. Vous vous souviendrez de notre premier affidavit, long de 644 pages, dans lequel nous avons exposé en détail le bien-fondé de l’investissement de la MIC sous son ancienne administration, vierge des instructions de Rama Sithanen en tant que gouverneur de la Banque de Maurice.
Loin d’être une affaire de fraude, c’est un cas de mauvaise gouvernance, d’abord au niveau de la Banque de Maurice, puis à celui de la MIC. L’allégation de fraude émane de la Banque de Maurice, à travers son gouverneur d’alors, Rama Sithanen. De sa nomination jusqu’à la fin de son bref mandat, qui a duré moins d’un an, il n’a cessé de qualifier Menlo Park de « clear-cut case of fraud ». Pourtant, deux ans après la première accusation formelle, ni la MIC ni la Banque de Maurice n’ont apporté la moindre preuve tangible à l’appui de cette affirmation. »
ION News : Il est rare qu’une banque centrale fasse l’objet d’une action en justice de cette nature. Qu’est-ce qui vous a conduit à engager une procédure contre la Banque de Maurice, et quelle portée pourrait avoir cette affaire ?
Aditi Boolell : « Pas seulement rare : je crois bien qu’il s’agit de la première action en dommages-intérêts jamais intentée contre la Banque de Maurice. Notre motivation est simple. Les allégations visant Menlo Park ont été initiées, dictées et suivies de près par Rama Sithanen, alors qu’il était gouverneur de la Banque de Maurice. Aujourd’hui, il n’est plus en poste.
Je tiens à être claire : nous ne nous attaquons pas à une institution. Nous croyons en ce que représente la Banque de Maurice, lorsqu’elle est correctement gérée et en mesure d’exercer ses fonctions. Selon nous, la Banque a elle-même été victime d’un abus de pouvoir de la part de son ancien gouverneur, et Menlo Park en a fait les frais.
Maintenant qu’il n’est plus là, nous faisons confiance à la Banque de Maurice pour enquêter sérieusement sur ses agissements. Nous lui faisons également confiance pour reconnaître qu’une seule personne, au plus haut niveau de sa hiérarchie a pu causer autant de dégâts en l’absence de conseils d’administration dûment constitués. Il est désormais temps de regarder en face les dommages causés et de rendre des comptes à ceux qui les ont subis. »
ION News : Vous dénoncez des interventions irrégulières de la Banque de Maurice. Sur quels éléments repose cette accusation et que révèle cette affaire sur la gouvernance des institutions publiques ?
Aditi Boolell : « Notre mise en demeure, publiée dans vos colonnes, parle d’elle-même. Nos principaux arguments restent les suivants. Premièrement, ni le conseil d’administration de la Banque de Maurice ni celui de la MIC n’étaient dûment constitués au moment où Rama Sithanen a donné instruction à la MIC d’engager des poursuites contre Menlo Park et ses directeurs.
Deuxièmement, en tant que gouverneur de la Banque de Maurice, Rama Sithanen a outrepassé les pouvoirs qui lui étaient conférés et a instrumentalisé sa fonction. Il s’est servi de conférences de presse officielles et d’apparitions publiques pour ternir l’image de Menlo Park.
En somme, en l’absence des cadres nécessaires à une bonne gouvernance, il a fait de la Banque de Maurice et de la MIC son terrain de jeu personnel, s’en prenant à tous ceux qu’il considérait comme ses ennemis. Pour que notre propos soit bien clair, permettez-moi de rappeler certains ‘bare facts’, déformés dans les déclarations publiques de Rama Sithanen. Menlo Park n’a jamais cherché de son propre chef à conclure un règlement à l’amiable ; nous avons toujours été prêts à défendre notre position devant les tribunaux. Le 24 janvier 2025, l’avocat de la MIC a pris contact avec nos avocats pour nous proposer de négocier un règlement à l’amiable. C’était le jour même où Menlo Park déposait et rendait public son affidavit de 644 pages. »
ION News : Menlo Park affirme avoir subi d’importants préjudices économiques et réputationnels. Quelles en sont les conséquences concrètes et qu’attendez-vous désormais de la justice ?
Aditi Boolell : « Les conséquences pour Menlo Park sont lourdes. Depuis le gel de ses fonds, la société n’est plus en mesure de fonctionner et ses activités sont complètement à l’arrêt. Des contrats d’une valeur de plusieurs millions de dollars ont été résiliés en raison des litiges en cours. Outre les investisseurs qui étaient prêts à combler le manque de financement et qui se sont depuis retirés, la société a également perdu de nouvelles opportunités d’investissement, découragées par les lenteurs administratives et par la médiatisation prolongée de l’affaire.
L’impact dépasse la seule société. L’arrêt de Menlo Park représente la perte d’un savoir-faire mauricien qui s’exportait, de revenus en devises et d’une réussite pour le secteur technologique local. Il envoie également un signal inquiétant aux investisseurs étrangers et aux jeunes entrepreneurs mauriciens quant aux risques de bâtir une entreprise innovante à Maurice. Enfin, l’investissement de la MIC dans la société a perdu une grande partie de sa valeur du fait de la procédure. Les directeurs en ont eux aussi payé le prix, ayant épuisé leurs économies en frais de justice.
Ce que nous attendons ? Ce gouvernement est arrivé au pouvoir en promettant le changement. Menlo Park est le premier cas d’abus public et flagrant survenu entièrement sous son mandat. Nous attendons de voir le changement promis. Nous attendons aussi que ceux qui abusent de leur position et ternissent la réputation de Maurice répondent pleinement de leurs actes. Beaucoup diront que nous cherchons à soutirer de l’argent à l’État. La réalité, c’est que Rama Sithanen est la raison pour laquelle la Banque de Maurice fait aujourd’hui face à une réclamation de Menlo Park. These are the bare facts! »
Lire l’entretien en format pdf: Entretien Aditi Boolell https://ionnews.mu/wp-content/uploads/2026/11/Entretien-Aditi-Boolell.pdf
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- November 6, 2026
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- IONNEWS