
Le couperet est tombé une nouvelle fois. Comme annoncé un peu plus tôt, Moody's vient de dégrader, pour la cinquième fois en un peu plus d'un an, la note souveraine du Sénégal, la faisant passer de Caa1 à Caa2. Mais au-delà des seuls chiffres et ratios budgétaires, c'est bien un autre message que fait passer l'agence de notation dans son rapport, très exhaustif : celui d'un pays dont l'instabilité politique au sommet de l'État finit par éroder la confiance des créanciers et des investisseurs internationaux. Dans son analyse, Moody's évoque plusieurs contraintes qui pèsent sur la dynamique économique sénégalaise, notamment les risques sociopolitiques. L'agence signale que les tensions politiques, les fortes pressions sociales et la montée des risques sécuritaires régionaux limitent la capacité des autorités sénégalaises à mettre en œuvre l'ajustement budgétaire durable nécessaire pour réduire la dette. Mais c'est surtout lorsqu'elle s'attarde sur les rapports entre l'Exécutif et l'Assemblée nationale que l'agence de notation devient la plus explicite — et la plus sévère. Pour Moody's, les tensions entre les deux principales institutions du pays constituent un facteur de risque à part entière, susceptible d'affecter directement la mise en œuvre des mesures budgétaires nécessaires à l'assainissement des finances publiques.
L'agence ne se contente pas d'une critique générale : elle cible nommément l'épisode qui a fait basculer la relation entre les deux têtes de l'Exécutif sénégalais. « Le limogeage de l'ancien Premier ministre Ousmane Sonko et son élection ultérieure à la présidence de l'Assemblée nationale ont accentué les tensions institutionnelles entre l'exécutif et le législatif, augmentant le risque de retards dans les mesures budgétaires », s'inquiète Moody's. Autrement dit : aux yeux des marchés, la rupture entre
Bassirou Diomaye Faye
et son ancien Premier ministre, devenu depuis président de l'Assemblée nationale, n'est plus perçue comme une simple péripétie politique interne. Elle est désormais scrutée, chiffrée et intégrée dans les grilles de lecture des agences de notation comme un risque concret pour la trajectoire budgétaire du pays — et donc pour la capacité du Sénégal à honorer sa dette. Moody's souligne ainsi le risque qu'une confrontation durable entre l'exécutif et l'Assemblée nationale puisse ralentir les réformes budgétaires, au moment même où le Sénégal doit pourtant accélérer son désendettement. Un avertissement à peine voilé : plus le bras de fer entre les deux institutions s'installera dans la durée, plus les créanciers internationaux considéreront le pays comme incapable de tenir ses engagements de redressement financier — quand bien même la volonté politique affichée serait réelle. Pour des bailleurs de fonds et des investisseurs qui recherchent avant tout de la prévisibilité et de la stabilité institutionnelle, ce climat de tension permanente entre la présidence, la primature et le perchoir de l'Assemblée envoie un signal difficilement rassurant. Difficile, dans ce contexte, de mobiliser des financements concessionnels ou d'espérer un retour serein sur les marchés internationaux des capitaux, déjà jugés « prohibitifs » pour Dakar. À ces tensions institutionnelles s'ajoutent d'autres facteurs que Moody's n'a pas manqué de relever : le niveau élevé de la pauvreté, le chômage des jeunes et la montée des menaces sécuritaires régionales. Autant d'éléments qui, selon l'agence, restreignent les possibilités d'ajustement supplémentaires pour le gouvernement, malgré d'importants mécanismes institutionnels et sécuritaires censés en principe absorber ces chocs.