Sokhna Gaye Fall : « Nourrir le devoir de mémoire et de vérité »
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Diplômée de l’École nationale des arts, Sokhna Gaye Fall est l’administratrice du Mémorial du bateau «Le Joola». Selon elle, l’implantation de cet édifice à Ziguinchor constitue un acte de justice mémorielle. Il dépasse le simple rôle de monument du souvenir pour devenir un centre de transmission pédagogique et scientifique. Entre décembre 2025 et septembre 2026, environ trente nationalités ont déjà franchi les portes du Mémorial du «Joola». Sokhna Gaye Fall est convaincue que « pour nourrir ce devoir de mémoire et de vérité, il doit continuer à davantage s’enrichir et à se documenter ».
Comment est née l’idée d’ériger le Mémorial du bateau «Le Joola»?
À l’origine, le site retenu pour rendre hommage aux victimes devait être la Place du Souvenir, située sur la Corniche Ouest à Dakar. Cependant, au fil du temps, celle-ci s’est élargie pour devenir la «Place de tous les souvenirs», ce qui a suscité des réserves des familles de victimes. Ces dernières réclamaient un espace exclusivement dédié à la mémoire du drame du «Joola», déclenchant ainsi un débat qui s’est prolongé durant plusieurs années. C’est en 2015 que le Président Macky Sall a instruit le ministère de la Culture de bâtir le Mémorial du Joola directement à Ziguinchor. Ce choix s’imposait par le tribut particulièrement lourd payé par la région. Ziguinchor comptait à elle seule 971 victimes parmi les 1.863 personnes disparues officiellement recensées. C’est ainsi qu’a débuté, sous la conduite du ministère de la Culture, le processus historique d’implantation du Mémorial à Ziguinchor.
** Au-delà du devoir de mémoire, quel sens avez-vous voulu donner à ce Mémorial ?**
En confiant la direction de cette réalisation au ministère de la Culture, l’autorité centrale en a clairement défini les missions : immortaliser la tragédie du naufrage du «Joola» par des actions fortes et pertinentes, afin de préserver la mémoire collective. À cet effet, le ministère a mis en place un Comité scientifique et technique dont les travaux ont abouti au parcours muséographique actuel, lequel condense l’essence même du Mémorial. Toutefois, la mémoire seule ne suffit pas : le Mémorial a également pour vocation de transmettre le savoir. Alors que nous nous apprêtons à commémorer le 24ᵉ anniversaire du naufrage, près d’un quart de siècle plus tard, de nombreux jeunes visiteurs découvrent le site sans connaître l’histoire du drame. Le Mémorial dépasse ainsi la simple fonction de sanctuaire mémoriel pour devenir un véritable espace de transmission et d’apprentissage. Pour nourrir ce devoir de mémoire et de vérité, notre exposition doit continuer à davantage s’enrichir et se documenter. Enfin, une infrastructure de cette envergure dans la région Sud constitue un puissant levier de développement territorial. Ce sont tous ces éléments réunis qui donnent au Mémorial du Joola toute sa portée et sa noble raison d’être.
Vous disiez que cela participe au développement de la région. Cela veut dire que le Mémorial du bateau «Le Joola» va davantage attirer de touristes ?
Absolument. Entre décembre 2025 et septembre 2026, environ trente nationalités ont déjà franchi les portes du Mémorial du «Joola». Même s’il s’agit encore d’un volume modeste, cette diversité témoigne d’une réelle ouverture à l’échelle internationale et confirme le rayonnement progressif du site à travers le monde.
Le processus de concrétisation du Mémorial a été particulièrement long, entre l’idée initiale, la conception, la construction et sa mise en service. Quelles ont été les principales difficultés rencontrées ?
Entre 2015 et 2020, nous avons traversé une période complexe. Trouver un terrain adéquat a été une première épreuve : les deux premiers sites envisagés n’étaient pas adaptés d’un point de vue technique, car les études géotechniques sur la qualité des sols révélaient des coûts de construction exorbitants. Tout au long de cette recherche, nous avons travaillé en étroite concertation avec l’Association des familles de victimes. Ensemble, nous avons lancé un concours national d’architecture afin d’imposer un geste architectural fort et de faire prévaloir la souveraineté nationale. Une fois le projet lauréat sélectionné et les procédures de passation de marchés engagées, la question foncière restait à consolider. C’est en 2017 que nous avons finalement retenu le site définitif, dont une grande partie appartenait à un propriétaire privé. En 2020, il a fallu libérer le terrain, indemniser les occupants irréguliers et ajuster les études techniques à ce nouvel emplacement. Si le projet architectural en lui-même demeurait inchangé, son emprise a évolué pour s’adapter au périmètre retenu, qui est passé de quelques hectares aux 5 838 m² actuels. Une telle infrastructure ne se résume pas à du béton : sa véritable valeur réside dans son contenu. Il a donc fallu concevoir le projet scientifique et muséographique en collaboration avec des experts, avant d’en décliner les orientations et les perspectives. Ce fut, malgré les obstacles, une aventure humaine et professionnelle passionnante.
La question de la mémoire individuelle et collective occupe-t-elle une place particulière dans la scénographie du musée ?
Pour un Mémorial, la valeur réside tout autant dans le contenu que dans l’architecture du bâtiment. C’est pourquoi, à la suite des travaux du Comité scientifique, une phase de terrain s’est imposée pour collecter les objets ayant appartenu aux victimes, de Ziguinchor jusqu’en Gambie. Cette tâche délicate a été confiée aux familles de victimes du département de Ziguinchor. En raison de la grande sensibilité du sujet, il était également indispensable de mener une étude d’acceptabilité sociale auprès des populations, une mission qui a été réalisée par un socio-anthropologue. Dans cette démarche, nous avons travaillé en étroite collaboration avec de très nombreux acteurs à travers tout le pays, mais aussi en Gambie et en Guinée-Bissau.
Comment transmettre à une génération qui n’a pas vécu le drame du «Joola» ce qui s’est passé le 26 septembre 2002 ?
Dans le cadre des visites guidées, nous accueillons régulièrement des élèves en étroite collaboration avec les responsables éducatifs locaux. Le Mémorial s’adresse à un public large et diversifié : tout le monde y est le bienvenu, y compris les enfants du préscolaire. À ce propos, nous menons actuellement des démarches auprès des autorités éducatives du département de Ziguinchor pour les inciter à inscrire la visite du Mémorial dans leurs sorties scolaires et à intégrer l’histoire du naufrage du Joola dans les programmes d’enseignement. Par ailleurs, le Mémorial reçoit fréquemment des enseignants et des étudiants du supérieur qui viennent mener des travaux de recherche essentiels à l’enrichissement de nos collections. Concernant les plus jeunes, le Mémorial est encore dans une phase d’expérimentation pour l’accueil de la petite enfance. Cela exige des aménagements spécifiques pour garantir leur sécurité et leur mobilité au sein des espaces, même si nous avons déjà commencé à en recevoir. Un important travail reste à accomplir pour concevoir un discours muséographique et pédagogique parfaitement adapté à leur âge.
Comment comptez-vous commémorer cet anniversaire du naufrage du «Joola» ?
Le Mémorial a été officiellement inauguré en janvier 2024. Lors de la commémoration de cette année-là, l’accent a été mis sur la phase de préfiguration, en concertation avec les acteurs du Comité technique et scientifique. En 2025, l’exposition permanente a ouvert ses portes au public, et nous nous efforçons, année après année, d’en enrichir le parcours. Pour l’édition de cette année, notre priorité est d’intégrer pleinement la liste nominative des victimes. Alors qu’elle n’existait jusqu’ici que sous forme virtuelle, nous mettons tout en œuvre pour lui accorder la place centrale qu’elle mérite au cœur même du parcours scénographique et mémoriel.
Envisagez-vous d’enrichir les collections, de développer de nouvelles expositions, de renforcer les témoignages ou de faire du Mémorial un véritable lieu de référence sur l’histoire du «Joola» ?
Absolument. La force d’un Mémorial repose sur l’articulation entre son infrastructure, ses collections et ses expositions. Ce sont précisément les collections qui donnent vie à un musée et affirment sa place dans le paysage culturel. Aujourd’hui, le Mémorial conserve déjà des pièces maîtresses, à l’image des deux hélices du navire «Le Joola», pesant environ une tonne chacune, réinstallées grâce à l’intervention d’une équipe de spécialistes. Ce travail de collecte doit se poursuivre afin d’apporter des réponses aux interrogations encore en suspens et de faire vivre l’institution au quotidien. Si le Mémorial dispose d’une exposition permanente, il a également vocation à accueillir des expositions temporaires dans une dynamique d’ouverture à d’autres initiatives. La clé réside dans une curation rigoureusement structurée. Chaque objet doit être sélectionné et mis en valeur avec cohérence par un curateur chevronné. Nous sommes pleinement engagés dans cette démarche. À ce titre, la Biennale de Dakar pourrait tout à fait accueillir une programmation « Off » liée aux collections du Mémorial.
Entretien réalisé par Souleymane Diam SY (texte) et Mbacké BA (photos)
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About this article
- Length
- 1,421 words · 7 min read
- Published
- September 26, 2026
- Byline
- Oumar Boubacar Ndongo
- Source
- Soleil