Le ministre Alpha Thiam annonce 2 millions de touristes, les chiffres officiels racontent une autre histoire

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Le ministre du Tourisme, Alpha Thiam, a annoncé sur TV5 l'arrivée de deux millions de touristes au Sénégal. Pourtant, les données de l'Aéroport International Blaise Diagne font état d'environ 1,38 million de passagers de toute catégorie confondue en 2025, avec une croissance quasi nulle (+0,26 %). Entre les « passagers » de l'AIBD, les « visiteurs » du ministère et les « touristes » de l'OMT, les compteurs ne parlent pas la même langue. Dans sa déclaration sur la chaine française, le ministre a sciemment inconsciemment mélangé les passagers qui viennent ou qui transitent tout simplement à l’AIBD avec le nombre réel de touristes qui visitent notre pays. Pire : le Sénégal a cessé de communiquer ses statistiques touristiques à l'Organisation mondiale du tourisme en 2017. Comment piloter une stratégie de destination quand personne, au sommet de l'État, ne semble savoir qui entre réellement dans le pays, combien de temps il reste, et ce qu'il dépense ? Senenews a confondu les déclarations du ministre avec les documents officiels disponibles et des témoignages d’acteurs clé dans le tourisme .
Deux millions de visiteurs, mais combien de touristes ?
Lors de son passage sur TV5, Alpha Thiam a évoqué deux millions d’arrivées. Dans le même temps, le ministère du Tourisme affiche l’objectif de trois millions de visiteurs dans le cadre des États généraux du Cadre de vie, du Tourisme et de l’Artisanat (EGCAT 2026). Mais « visiteur » et « touriste » ne désignent pas nécessairement la même chose. La nuance peut sembler technique. Elle ne l’est pas. Elle change complètement la lecture d'une statistique. Un homme d’affaires qui reste deux jours à Dakar, un Sénégalais établi à Paris qui revient passer quelques semaines auprès de sa famille ou un voyageur qui transite par le pays ne correspondent pas forcément au profil d’un touriste au sens statistique international. Cherif Dieng, expert du secteur, insiste sur cette distinction : « Un passager qui débarque à l’AIBD n’est pas forcément un touriste. Un ressortissant sénégalais qui rentre de Paris pour voir sa famille ne l’est pas davantage. » Dès lors, une question mérite d’être posée : les deux millions annoncés correspondent-ils à deux millions de touristes ou à deux millions de visiteurs, toutes catégories confondues ?
L’AIBD ne raconte pas toute l’histoire
Pour comprendre le débat, il suffit de regarder les chiffres de l’Aéroport international Blaise Diagne. En 2024, l’AIBD a enregistré environ 2,94 millions de passagers. Au premier semestre 2025, le trafic s’est établi à 1,42 million de voyageurs, dans un contexte de croissance très limitée du trafic. Mais ces chiffres mesurent une activité aéroportuaire, pas automatiquement une activité touristique. L’aéroport accueille des voyageurs d’affaires, des membres de la diaspora, des passagers en transit et d’autres catégories de voyageurs. Le trafic domestique et le transit viennent également s’ajouter au total. Autrement dit, un passager comptabilisé par un aéroport n’est pas automatiquement un touriste. Cette distinction est d’autant plus importante que les statistiques touristiques servent ensuite à orienter les investissements, les infrastructures, les liaisons aériennes ou encore les capacités hôtelières. Si la base de départ n’est pas clairement définie, comment mesurer précisément les progrès réalisés ?
Le rendez-vous manqué avec les standards internationaux
Une autre question mérite l’attention : celle des statistiques transmises à l’Organisation mondiale du tourisme. Selon les éléments présentés dans le dossier, le Sénégal ne communiquerait plus ses statistiques touristiques à l’OMT depuis 2017. Le dernier chiffre cité dans cette série est de 1,376 million de touristes internationaux. Or, dans la définition internationale, un touriste est un visiteur qui passe au moins une nuit dans le pays visité et dont le motif du séjour n’est pas l’exercice d’une activité rémunérée dans ce pays. Cette méthodologie permet notamment de distinguer le tourisme des simples flux de voyageurs. Le problème n’est donc pas de savoir si les chiffres sénégalais sont « vrais » ou « faux ». Il est d’abord de savoir ce qu’ils mesurent exactement et s’ils peuvent être comparés aux statistiques des autres pays. Une source ayant travaillé sur les statistiques du secteur explique : « Le périmètre du comptage a été élargi. Cela permet de mesurer les flux, mais cela ne permet pas nécessairement de déterminer combien de personnes sont réellement venues pour faire du tourisme. » Cette question méthodologique devient centrale lorsqu’un pays fixe des objectifs aussi ambitieux que trois millions de visiteurs.
Les chiffres dont le secteur a réellement besoin
Compter les arrivées ne suffit pas pour savoir si le tourisme se porte bien. Les professionnels ont également besoin de connaître la durée moyenne des séjours, le nombre de nuitées, le taux d’occupation des hôtels, les marchés émetteurs et les dépenses effectuées par les visiteurs. C’est avec ces données qu’un État peut répondre à des questions très concrètes. Faut-il ouvrir une nouvelle liaison aérienne ? Vers quelle destination ? Faut-il construire davantage d’hôtels ? Dans quelles régions ? Quels marchés étrangers méritent davantage de campagnes de promotion ? Et surtout, combien rapporte réellement un visiteur à l’économie nationale ? Sans ces éléments, le nombre brut d’arrivées ne raconte qu’une partie de l’histoire. C’est également ce qui donne toute son importance à la situation des aéroports régionaux et aux difficultés rencontrées par certaines dessertes. Le développement touristique ne dépend pas seulement du nombre de personnes qui arrivent à Dakar, mais aussi de leur capacité à se déplacer et à séjourner dans les différentes régions du pays.
Une ambition qui appelle surtout de la transparence
Le Sénégal veut manifestement accélérer le développement de son tourisme. L’objectif de trois millions de visiteurs traduit cette ambition. Mais plus l’objectif est élevé, plus les données qui servent à le mesurer doivent être solides. La question n’est donc pas de contester par principe le chiffre de deux millions. Elle est beaucoup plus simple : quelle est sa définition, quelle méthode a permis de l'obtenir et quelle part correspond réellement au tourisme ? C’est cette clarification qui permettra de savoir si le Sénégal est réellement sur une trajectoire de croissance touristique ou s’il mesure principalement l’augmentation des flux de voyageurs. Pour les investisseurs comme pour les professionnels du secteur, la différence est loin d’être secondaire. Un pays qui veut attirer davantage de touristes doit savoir combien il en reçoit, mais aussi qui ils sont, pourquoi ils viennent, combien de temps ils restent et ce qu’ils dépensent. Au terme de cette vérification, une chose apparaît clairement : le chiffre de deux millions avancé sur TV5 ne peut pas être présenté, sans autre précision, comme le nombre de touristes accueillis par le Sénégal. Il mélange au minimum des catégories de voyageurs que les statistiques touristiques internationales distinguent. Le problème n’est donc pas seulement celui d’un chiffre imprécis. C’est celui de la qualification du chiffre. En présentant ces deux millions comme des touristes, le ministre donne aux téléspectateurs une image du tourisme sénégalais que les données disponibles ne permettent pas, à ce stade, d’établir. Autrement dit, sur TV5,
Alpha Thiam
a présenté comme un chiffre touristique établi une donnée dont le périmètre n’est pas démontré. Et tant que le ministère ne précise ni la source, ni la méthode de comptage, ni la définition retenue, les « deux millions de touristes » restent un chiffre à expliquer, plutôt qu’une statistique incontestable.
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About this article
- Length
- 1,202 words · 6 min read
- Published
- September 20, 2026
- Byline
- Ibrahima Aliou Sow
- Source
- Senenews