Emploi • Charte d’investissement : L’usine de Gouaret Mechahla
Venue d’Asie et initialement prévue en Galice, une grande usine de pneus s’est installée dans le Nord grâce à la nouvelle charte d’investissement. Sept cents emplois, une capacité de six millions de pneus par an, et des centaines de trajectoires qui se réécrivent, comme celle d’Abdelali.
Le chemin qui mène Abdelali à son travail est court. Il le fait chaque matin, depuis un peu plus d’un an, et il ne s’en lasse pas. Direction Gouaret Mechahla, dans le Nord, là où une grande usine de pneus s’est posée au milieu des collines comme on poserait un grand vaisseau venu d’ailleurs. Quand il franchit le portail, il y a toujours ce petit moment où quelque chose en lui se réveille. Il y a cinq ans, ce chemin n’existait pas. Ni le chemin. Ni l’usine. Ni l’idée même qu’un jeune du coin puisse se lever le matin pour aller travailler là.
Abdelali a la trentaine, des épaules carrées et une voix qui change quand il parle de son travail. Elle monte d’un cran. Elle prend de l’assurance. Comme si chaque mention de son métier le redressait d’un centimètre. Il est chef d’équipe dans une grande usine de pneus installée dans le Nord du Maroc, une usine d’origine chinoise, vaste comme une petite ville, qui emploie sept cents personnes. Sept cents personnes.
Sept cents familles. Sept cents trajectoires que personne, il y a cinq ans, n’aurait osé imaginer ici, exactement à cet endroit. « Quand je dis aux gens ce que je fais, je vois leurs regards changer. Et moi aussi, mon regard change. C’est plus fort que moi. » Il s’excuse presque de sourire. Mais il ne peut pas s’en empêcher. Avant, il y avait l’angoisse de la fin des études. Cette période vide, étrange, où le diplôme repose sur une étagère et où le téléphone ne sonne pas. Abdelali avait des compétences techniques solides, une formation respectable, et une certitude qui pesait lourd: pour travailler dans une grande entreprise, il faudrait partir. Quitter sa ville. Quitter sa famille. Trouver un studio quelque part, dans une métropole qu’il ne connaissait pas, avec un premier salaire qui suffirait à peine à couvrir un loyer. C’était comme ça. C’était l’équation imposée aux jeunes diplômés des régions longtemps oubliées par l’industrie. Pour travailler, il faut s’éloigner. Le diplôme dans une main, la valise dans l’autre. « Je l’avais accepté. Je m’étais dit : bismillah, on fera comme tout le monde.
Mais à l’intérieur, ça me serrait. Ma mère vieillit. Mon petit frère est encore au lycée. Partir, c’était comme me couper de quelque chose. » Il avait commencé à candidater ailleurs. Il préparait, dans sa tête, le départ. Et puis l’usine est arrivée. Elle s’est posée là, à quelques kilomètres de chez lui, comme tombée du ciel, sauf qu’elle ne tombait pas du ciel. Elle venait de très loin. Initialement, le projet devait s’installer en Galice, dans le nord de l’Espagne. Et puis le Maroc est allé la chercher. Avec sa nouvelle charte d’investissement, ses zones industrielles prêtes à accueillir les projets les plus ambitieux, ses arguments solidement construits, le pays a réussi à convaincre le groupe chinois de revoir sa carte.
« L’usine sera installée, ici, au Maroc. » Une décision prise dans une salle de réunion qui allait changer la vie d’Abdelali sans qu’il le sache encore. Il se souvient du jour de l’entretien comme on se souvient d’un examen. « Mes mains étaient moites. Je les ai gardées dans mes poches presque tout le temps. Ma voix tremblait au début, je l’entendais trembler, et ça m’agaçait, parce que je voulais paraître calme. J’avais envie de ce poste comme je n’avais jamais eu envie de rien. » Dans le bureau du recruteur, à travers les vitres, il entendait déjà le bruit des machines.
Il s’imaginait, en bleu de travail, au milieu des lignes de production. Il essayait de ne pas trop y croire, pour ne pas avoir trop mal si ça ne marchait pas. Quelques jours plus tard, l’appel qu’il espérait tant. Il est pris. Avant de commencer, on l’envoie en Thaïlande pour une immersion dans une usine soeur. Apprendre les gestes. Voir les méthodes. Comprendre l’esprit. Il revient avec un carnet plein de notes et une certitude neuve « Je peux le faire. » Aujourd’hui, Abdelali est chef d’équipe. Il l’est devenu vite, plus vite qu’il ne l’aurait imaginé. Il encadre des collègues qui ont parfois son âge, parfois moins, parfois un peu plus. Il a sa façon à lui d’exercer ce rôle, et il y tient. « Je suis un peu leur grand frère. Je suis fier d’être chef d’équipe, mais je n’aime pas agir comme un chef. Je donne l’exemple. Je guide. J’oriente. C’est comme ça qu’on m’a appris à faire, c’est comme ça que j’ai pu progresser.
Alors je prends le temps de faire pareil avec mon équipe. » Il parle de ses sept cents collègues comme d’une famille élargie. Il dit nous. Il dit chez nous. Et quand il évoque l’usine, il y a dans ses mots quelque chose qui dépasse largement le bulletin de salaire. « Ce travail ne me donne pas qu’un salaire ou un statut. Il m’a redonné confiance en moi. Il a renforcé mon patriotisme. Je sais que ça peut sonner grand, mais c’est vrai. Je travaille dans ma région, mais je travaille pour tout le pays. Et avec le monde entier. Nos pneus partent en Europe, en Afrique, aux États-Unis.
C’est moi, c’est mon équipe, qui les fabrique. » Il ne dit pas que tout est parfait. Il parle des jeunes de sa promotion qui n’ont pas encore trouvé, du chemin qu’il reste à faire pour que des histoires comme la sienne deviennent la norme et non l’exception. Mais il refuse de minimiser ce qui lui arrive. « On nous a donné notre chance. Maintenant, c’est à nous de la mériter. » L’usine où travaille Abdelali a démarré sa production fin 2024 avec une capacité de six millions de pneus par an. Cette capacité est amenée à doubler.
Les pneus partent vers l’Union européenne, vers le continent africain, vers les États-Unis avec lesquels le Maroc dispose d’un accord de libre-échange. L’investissement, qui devait initialement aller en Galice espagnole, a été réaffecté ici, dans le Nord, parce que notre pays a su se rendre incontournable, par sa nouvelle charte d’investissement, par sa stabilité, par la qualité d’une main-d’oeuvre dont Abdelali est l’un des sept cents visages. Mais douze millions de pneus, c’est aussi douze millions de routes possibles, quelque part dans le monde.
Et sept cents emplois, c’est sept cents jeunes qui n’ont pas eu à faire leur valise. Il est six heures cinquante. Abdelali franchit le portail de l’usine. Il vérifie machinalement son badge dans sa poche. Au loin, les premières lignes s’allument. Il y a quelque chose de presque sacré dans ces matins industriels, cette odeur de métal tiède, ce ronflement régulier qui s’éveille, cette équipe qui se prépare. Il pense à sa mère qu’il verra ce soir, comme tous les soirs. À son petit frère qui passe le bac cette année. À la maison, juste à côté. Il enfile sa blouse bleue. Il sourit encore un peu, ce sourire qu’il n’arrive pas à effacer. Et pense à ce pneu qui tourne, sur une route quelque part dans le monde, et porte son empreinte.
REPERES
700
emplois directs
6 millions
de pneus par an (démarrage fin 2024)
Capacité amenée à doubler
Marchés
Union européenne • Afrique • États-Unis
Projet initialement prévu en Galice
Réorienté au Maroc grâce à la nouvelle
charte d’investissement
Un ancrage régional
Des centaines de familles, des territoires
qui se dynamisent.
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About this article
- Length
- 1,272 words · 6 min read
- Published
- September 21, 2026
- Byline
- Sami Jennane
- Source
- Aujourd'hui