Le théâtre algérien, arme du combat anticolonialiste
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Sur les réseaux sociaux, les hommages rendus à Sid Ahmed Agoumi, décédé le dimanche
20 septembre 2026, en France, et enterré le mardi 22 septembre au cimetière d’El Kettar, à Alger, ont fait remonter dans la mémoire des Algériens des noms prestigieux liés au théâtre national.
Parmi eux, il y a ceux qui accompagnèrent le 4ème art alors qu’il prenait son essor en Algérie, en 1947, sous le nom de théâtre d’expression arabe, en liaison étroite avec le mouvement national qui œuvrait à mobiliser les Algériens pour libérer le pays du colonialisme français.
Dans la période qui précéda le déclenchement de la Guerre de libération nationale, le 1er novembre 1954, les partis politiques algériens et les organisations de jeunes mettaient à profit les activités culturelles et de loisirs pour diffuser leurs idées et élever le niveau de conscience de la population. Pour leur part, les artistes savaient, par de subtiles formules, contourner les interdits et la censure et faire passer les messages. Quant au pouvoir colonialiste, il ne sous- estimait pas la puissance du théâtre dans le domaine de l’éducation et de l’éveil des masses.
La surveillance des spectacles par la police française ne se relâchait pas. Toute représentation jugée subversive pouvait être arrêtée. Un haut fonctionnaire dans l’administration coloniale, Pierre-René Gazagne, était particulièrement vigilant dans ce domaine. Il a été dénoncé par Mohamed Dib qui écrivait dans Alger républicain puis Liberté (organe central du Parti communiste algérien, PCA) des articles sur les pièces de théâtre. Pour Mohamed Dib, « le théâtre est par excellence l’art qui créé le plus de solidarité entre les hommes en se fondant sur leur besoin vital de participer à la vie de tous, de partager profondément leurs préoccupations communes. Mais il faudrait, pour en arriver là, que n’existent pas la censure de M. Gazagne et les sanctions à l’égard des artistes ». (Mahieddine Bachtarzi Mémoires T. 3, citant Alger républicain du 14 avril 1951).
Au service de la cause nationale
A la fin des années 1940 et au début des années 1950, la
« cause nationale » était présente dans les activités culturelles, les représentations théâtrales mais aussi les concerts de musique, grâce aux artistes-militants dont beaucoup étaient membres du MTLD (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques).
En 1951, raconte Mahieddine Bachtarzi dans ses Mémoires, à l’occasion des fêtes de l’Aid el Kebir, le comité MTLD du quartier de Belcourt organisa une soirée où « Hassan-el-Hassani et ses camarades triomphaient dans leurs sketches anti-colonialistes ». En février 1953, Mahieddine Bachtarzi, directeur du théâtre d’expression arabe à l’Opéra d’Alger, était membre du Comité de lutte contre la répression et pour la libération des détenus politiques, avec d’autres personnalités algéroises. L’été suivant, en août, grâce à Mustapha Kateb et Bachir Hadj Ali, se souvient-il, il était l’invité d’honneur du Festival mondial de la jeunesse qui s’est déroulé à Bucarest (Roumanie). C’était une grande manifestation anti-colonialiste organisée par la Fédération mondiale de la jeunesse démocratique (FMJD) dont faisait partie l’Union de la jeunesse démocratique algérienne (UJDA), au cours de laquelle, raconte Mahieddine Bachtarzi, les spectacles de théâtre montés par Mesrah el Djazair ont mis à nu tous les méfaits du colonialisme français en Algérie (Mémoires T. 3).
Mesrah El Djazairi était animé par Mustapha Kateb. Son local était une cave formant deux pièces contiguës, rue Marengo (rue Arbadji, aujourd’hui, dans La Casbah). En été, les répétitions se faisaient au Môle nord du port, en maillot de bain, utilisant la plate-forme du phare comme scène. Les séances étaient entrecoupées de baignades au large, avait raconté Mustapha Kateb dans une interview à Alger républicain (26 juillet 1950).
C’était une troupe d’amateurs qui n’avait aucune subvention publique. Lui-même, disait-il, espérait être recruté comme acteur par l’Opéra d’Alger dirigé par Mahieddine Bachtarzi, depuis 1950. Sid-Ali Kouiret, Ahmed Debbah et Yahia Benmabrouk étaient dans cette troupe. En juin 1954, Mustapha Kateb fit une tournée dans le Constantinois avec sa troupe El Masrah El Djazairi.
El Masrah El Djazairi se produisait souvent dans des soirées organisées par le PCA ou par l’UJDA, avec lesquels les acteurs de la troupe entretenaient de bons rapports. Sid Ali Kouiret fréquentait le cercle El Mokrani de l’UJDA, qui se trouvait au 44, rue Marengo. Mustapha Kateb allait fréquemment au siège de l’UJDA à la rue Bab Azzoun (Alger). Lors de sa 2ème Conférence nationale tenue en mai 1952, l’UJDA avait décidé d’allier harmonieusement les activités de loisirs, culture et sports à la lutte contre le régime colonial. Mustapha Kateb était de ce combat. Il faisait des déclarations publiques contre la répression qui frappait les militants du mouvement national et participait également aux campagnes pour la paix dans le monde. Est-ce un hasard ? Il fut parmi les trois premiers « amis algériens » que Henri Alleg connut en débarquant à Alger en octobre 1939. C’est par eux qu’il apprendra ce qu’est la situation de l’Algérie sous occupation coloniale.
La naissance du théâtre algérien
Les numéros de Liberté de janvier et février 1947 sont pleines d’informations sur « la naissance du théâtre algérien ». Un article signé Naceur Eddin nous apprend qu’à Alger, « la musique andalouse était la seule en vedette entre 1920 et 1930. Elle était prépondérante mais le public commençait à manifester de la lassitude. Les concerts n’étaient pas suivis aussi assidûment qu’à l’habitude ». Les organisateurs décidèrent d’ajouter à leur programme musical une partie théâtrale. « Le résultat était fort concluant ».
Mais « ceux qui étaient appelés à se produire sur scène pour compléter la manifestation musicale étaient toujours sous la coupe des musiciens ; aussi, décidèrent-ils de créer une troupe dramatique évoluant dans un cadre spécifiquement théâtral ».
C’est ainsi qu’est née la troupe dirigée par Allalou. Il raconte ce fait dans un article qu’il a publié dans Liberté (21 février 1947) : «En collaboration avec mon ami Dahmoune, qui était un esprit très cultivé et doué d’un talent merveilleux de comédien, nous formons une équipe bien homogène sous le nom de ‘’Zahia Troupe’’ », et ils présentent au Kursaal d’Alger (qui se trouvait à Bab El Oued, démoli à l’époque déjà) une grande comédie en trois actes, ‘’Djeha’’. Les principaux rôles étaient tenus par Rachid Ksentini et Mustapha Benchoubane (ce dernier est présenté comme un des pionniers du théâtre algérien, comédien de grande valeur). « L’accueil fut triomphal et, à la demande générale, cinq représentations consécutives furent données ; chaque fois, il y avait salle comble », écrit Allalou. C’était en 1926.
Par la suite, les pièces de théâtre avaient une partie concert « sinon le public n’irait jamais au théâtre », avait expliqué un journaliste. Pour la pièce ‘’Djeha’’, la partie lyrique était assurée par « la fameuse cantatrice Cheikha Yemna ». D’après Naceur Eddin, « une foule dense avait assisté à ce spectacle. Le succès fut net. Cette soirée révéla au public le théâtre. La glace était rompue ». A propos de Rachid Ksentini, Allalou fait observer que « les véritables génies ne laissent pour fortune que leurs éloges posthumes : pour Rachid Ksentini, il en a été de même ». (Liberté 20 février 1947)
Le premier « théâtre indigène »
Dans la préface du livre de Chebbah Mekki ‘’Souvenirs d’un militant aurésien’’, Abdelhamid Benzine a mis en évidence la synthèse entre la lutte politique et l’activité culturelle réalisée par Chebbah Mekki, entre son appartenance au PCA et ses liens avec les Oulémas et avec le mouvement du Docteur Saâdane. En 1929, Chebbah Mekki ouvre un café maure à Sidi Okba et créé une association sportive, et surtout, une association culturelle, le premier « théâtre indigène », affirme-t-il dans son livre, dont le secrétaire général était l’écrivain Ahmed Reda Houhou. Chebbah Mekki raconte comment il a présenté à Biskra sa pièce de théâtre ‘’Le pharaon arabe chez les Turcs’’, malgré l’intervention de la police française et les menaces d’un féodal local.
A Alger, il avait demandé à Roland Rhaïs, secrétaire de la Maison de la Culture, de faire imprimer un millier d’invitations pour les démocrates et les progressistes de Biskra ; il a loué un bus pour ramener les artistes d’Alger, sans les informer que la pièce était interdite.
Il a eu l’aide du Nadi du Dr. Saâdane qui a envoyé un député algérien accompagné de Roland Rhaïs au commissariat de police de Biskra pour informer le commissaire que la pièce allait être présentée. Chebbah El Mekki a demandé à Roland Rhaïs de se poster devant la porte et de ne laisser entrer que les personnes qui ont l’invitation. Au lever du rideau, la salle était pleine.
Le commissaire et des policiers sont venus mais n’ayant pas d’invitations, ils ont été empêchés d’entrer. La pièce a été jouée et le bus a ramené ensuite les artistes vers Alger sans qu’ils sachent que la pièce a été présentée alors qu’elle était interdite. Par la suite, les artistes ont reproché à Chebbah Mekki de ne pas leur avoir dit que la pièce était interdite. Il leur a expliqué que s’il les avait informés ils n’auraient pas accepté de jouer la pièce. Roland Rhaïs a avoué à Chebbah Mekki que lui aussi ne pensait pas que la pièce allait finalement être jouée malgré l’interdiction de la police. En janvier 1951, une pièce écrite et mise en scène par Chebbah Mekki, « Les héros du désert », est passé à l’Opéra d’Alger (actuel TNA, square Port Saïd)
Encourager toutes les initiatives
Alors qu’il était rédacteur en chef de Liberté, Bachir Hadj Ali réserva un grand espace en dernière page à la rubrique culturelle avec une bonne cohabitation entre le théâtre et l’art lyrique. Il avait, lui-même, défini la ‘’ligne’’ de la rubrique : « Nous nous fixons comme règle de faire des comptes-rendus de manifestations artistiques données en notre capitale ou ailleurs, avec le souci constant d’encourager toutes les initiatives qui tendent, dans un pays que 116 ans de colonialisme ont maintenu dans l’ignorance une partie de la population, à élever le niveau artistique et culturel des masses populaires ». Sur cette base, Bachir Hadj Ali avait été sévère dans sa critique d’une comédie en deux actes, ‘’La fille sauvage’’, de Mahieddine Bachtarzi et Hattab Mohamed, donnée par la troupe Keltoum, sur la scène du théâtre municipal d’Alger (deviendra après l’indépendance le Théâtre national algérien Mahieddine Bachtarzi), devant une salle comble, avait-il précisé. Le sujet de la pièce ne lui avait pas plu. « Comme si, expliqua-t-il, dans la vie quotidienne de notre pays, dans sa lutte pour la liberté, pour plus de bien-être, contre l’ignorance, la superstition, les fléaux sociaux et tous les maux dont nous souffrons, on ne pouvait pas trouver de qui écrire de solides pièces ».
C’est cette ‘’ligne’’ que suivirent les journalistes de Liberté chargés de faire les comptes rendus des pièces théâtrales. D’abord Mohamed Dib, qui signait du pseudonyme Mohamed Tlemçani que lui avait inspiré le lieu où il écrivait ses articles, le café Tlemçani, à Alger. Ensuite, Aziz Belmiloud et Nour Eddine Rebah prirent le relais de Mohamed Dib, en conservant son pseudonyme, Mohamed Tlemçani, et en respectant la ligne définie par Bachir Hadj Ali, pour rendre compte pièces de théâtre jouées à Alger. La consultation des éditions d’Alger républicain et Liberté d’avant septembre 1955 (date de leur interdiction en même temps que le PCA, par les autorités coloniales) offre de précieuses informations sur la contribution du théâtre et de ses animateurs à la prise de conscience du peuple algérien et à sa mobilisation pour l’indépendance.
M’hamed Rebah
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- 1,921 words · 10 min read
- Published
- September 26, 2026
- Byline
- Rédaction LNR