Le temps d’écouter
Il arrive que l’Histoire se joue moins dans le décompte des foules que dans l’identité de ceux qui les composent. En ce 17 octobre, la capitale a vu défiler, sous le slogan « La Tunisie d’abord », un cortège dont la composition vaut davantage que le chiffre. La bataille des estimations, habituelle entre partisans du pouvoir et organisateurs, n’y changera rien : le signal est envoyé.
Le choix de la date n’a rien d’anodin. Le monde célèbre, ce jour-là, la Journée internationale pour l’élimination de la pauvreté, et cette mobilisation, loin d’être le fruit du hasard, s’inscrit dans un moment hautement symbolique, alors que le coût de la vie et la précarité pèsent sur un nombre croissant de foyers. L’UGTT, le SNJT, l’ONAT, la LTDH, le FTDES, l’UGET, l’OTJM, l’ATFD et l’UDC ne constituent pas un front d’opposition ordinaire. Plusieurs de ces organisations avaient salué, voire soutenu, le tournant du 25 juillet 2021 et l’éviction des islamistes. Les voir aujourd’hui marcher côte à côte pour dénoncer les dérives politiques, économiques et sociales traduit l’érosion d’une confiance : ce sont les compagnons de route d’hier qui expriment leur déception, voire leur ras-le-bol, et c’est précisément ce qui donne à leur voix un poids singulier.
La rupture avec les mobilisations antérieures est évidente. Ni le Front de salut national ni les partisans du Parti destourien libre et d’Abir Moussi n’ont donné le ton.
L’appel est venu de structures professionnelles, syndicales et associatives, celles qui font vivre le pays au quotidien et dont l’action irrigue la justice, la santé, l’éducation, l’industrie et le monde du travail. Avocats, jeunes médecins, enseignants, étudiants, ouvriers et diplômés chômeurs y ont porté une même exigence. Ces organisations ne se définissent pas par une ambition partisane, mais par leur rôle au sein de la société. Les réduire à de simples adversaires politiques serait une erreur d’appréciation, et peut-être la plus coûteuse.
Les jeunes, fidèles à ce genre de rendez-vous, étaient nombreux. Ils ont exprimé, dans le calme et avec civilité, loin de toute violence, leur lassitude envers des politiques qui ne leur parlent plus et ne tiennent pas leurs promesses. Cette manière de manifester mérite d’être saluée : elle prouve que la colère peut s’exprimer sans heurts et que la rue peut être un espace de parole responsable. Cette impatience dépasse, d’ailleurs, nos frontières : partout, une génération réclame d’être entendue. Sur l’autre rive de la Méditerranée, les signes en sont visibles, et l’ignorer serait un pari risqué.
Le président Kaïs Saïed a toujours affirmé vouloir être à l’écoute du peuple. Au moment où ces lignes sont écrites, aucune réponse officielle n’est venue. Un tel silence se prête à plusieurs lectures, mais rarement à celle de l’apaisement : quand le dialogue s’efface, la défiance s’installe, et les positions se raidissent. Chaque jour sans réponse laisse prospérer la suspicion et rend plus difficile le retour à la confiance.
Pourtant, les chantiers qui attendent le pays sont immenses : redressement économique, tensions sociales, équilibres financiers, cohésion nationale. Dans un contexte aussi sensible, où les défis sont colossaux, aucun pouvoir, aussi légitime se croit-il, ne peut les affronter seul. Il y faut tout le pays, y compris ceux qui pensent autrement. Dialoguer n’est pas céder à ses détracteurs, c’est garantir l’efficacité de l’action publique. Cela implique de renoncer au déni comme à l’anathème, d’ouvrir de vrais canaux de discussion et de poser un geste capable de débloquer la situation. La force d’un État se mesure aussi à sa capacité d’écouter ceux qui l’interrogent.
Les organisateurs ont formulé leurs exigences et affiché leur position. Ils ont dit leur mot, et ils l’ont dit clairement. Il revient désormais au pouvoir de trancher : y voir une alerte salutaire, qui appelle à rouvrir le dialogue, ou une provocation à écarter, au risque d’aggraver le blocage. De ce choix dépendra, en grande partie, le visage de l’après-17 octobre.
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- Length
- 654 words · 3 min read
- Published
- October 24, 2026
- Byline
- M. A. Sghaïer