« Changer de méthode » : le Sénégal vers une politique de résilience hydrologique

Dans les deux premiers volets de ce triptyque, nous avons défendu deux idées complémentaires : l’inondation n’est pas un phénomène exclusivement météorologique, mais un fait territorial ; et sa prévention exige une doctrine d’aménagement fondée sur la connaissance du risque, la responsabilité, l’anticipation et la solidarité. Reste à franchir une étape décisive : traduire ces principes en décisions, en investissements et en résultats vérifiables. Car une doctrine sans mise en œuvre demeure un vœu. Et une politique qui ne sait ni mesurer ses résultats ni capitaliser ses expériences est condamnée à recommencer. Le Sénégal doit donc passer d’une gestion essentiellement réactive des inondations à une politique nationale de résilience hydrologique. Il ne s’agit pas de substituer un nouveau programme aux précédents, encore moins de proclamer une réforme supplémentaire. Il s’agit de changer de méthode, de mieux organiser les responsabilités et de faire de l’eau une donnée structurante de l’aménagement du territoire.
Gouverner l’eau sans empiler les structures
La première exigence est institutionnelle. La gestion des inondations mobilise plusieurs ministères, des agences, les collectivités territoriales, les services techniques, les opérateurs et les partenaires au développement. Cette pluralité est légitime : l’eau concerne simultanément l’urbanisme, l’assainissement, l’environnement, la sécurité civile, les infrastructures et le développement local. Mais la diversité des acteurs ne doit pas se traduire par une dilution des responsabilités. La tentation de créer une autorité unique est compréhensible. Elle peut toutefois conduire à ajouter une structure à une architecture déjà fragmentée, sans résoudre les problèmes de coordination qui la traversent. La véritable question n’est donc pas : « Qui allons-nous encore créer ? », mais : « Qui coordonne réellement, qui décide, qui exécute et qui rend compte ? » Une gouvernance efficace devrait s’organiser autour de trois fonctions complémentaires. Au niveau national, un cadre d’arbitrage placé auprès de la Primature pourrait fixer les orientations, harmoniser les priorités interministérielles et suivre les engagements pris. Au niveau technique, une capacité nationale de coordination et d’expertise devrait consolider les données, produire les référentiels, élaborer les scénarios et accompagner les territoires. Cette fonction pourrait s’appuyer prioritairement sur les compétences et les organismes existants, après évaluation de leurs missions et de leurs moyens. Enfin, à l’échelle territoriale, des plateformes organisées autour des bassins versants permettraient de coordonner les collectivités, les services déconcentrés, les opérateurs, les chercheurs et les usagers. Car l’eau ne connaît ni les limites communales ni les frontières administratives. Une décision prise en amont peut aggraver les difficultés en aval ; une intervention localement pertinente peut déplacer le risque vers un territoire voisin. L’enjeu est donc d’organiser la subsidiarité : à l’État, la définition des règles communes, les arbitrages stratégiques et la solidarité financière ; aux territoires, la planification et la mise en œuvre dans le respect de ces règles ; aux scientifiques, la production de connaissances utiles à la décision ; aux opérateurs, la réalisation et l’entretien ; aux citoyens, une participation éclairée et effective. Cette architecture ne produira de résultats que si chaque responsabilité est assortie d’un mandat explicite, de moyens identifiés et d’une obligation de rendre compte. Ainsi, un rapport national sur la résilience hydrologique devrait être publié chaque année après l’hivernage. Il rendrait compte de l’évolution des zones exposées, des investissements engagés, de l’état des ouvrages, des espaces naturels protégés et des progrès accomplis dans la préparation des populations. Ce document ne serait pas un rapport administratif supplémentaire, mais un instrument de redevabilité publique : la mémoire des décisions prises et la mesure des progrès réalisés.
Connaître le risque pour transformer les décisions
On ne peut aménager durablement un territoire que l’on connaît imparfaitement. La connaissance hydrologique doit donc constituer le premier investissement de la stratégie nationale. Dans les deux premières années, le Sénégal devrait engager la constitution d’un Atlas national des risques hydrologiques, accompagné d’un registre unifié des inondations. L’objectif serait de croiser les informations sur les pluies, les écoulements, les sols, les dépressions, les réseaux d’assainissement, l’occupation du sol et les populations exposées. Le registre documenterait les événements, leurs conséquences et les interventions réalisées, afin que chaque crise enrichisse la connaissance collective plutôt que de disparaître dans les archives administratives. Cette démarche suppose de renforcer les dispositifs de mesure. Des réseaux de capteurs (pluviomètres, piézomètres), associés à des modèles numériques de terrain et à des outils de simulation, devraient être déployés progressivement dans les bassins prioritaires. Les universités et les centres de recherche auraient vocation à contribuer à la production, à l’interprétation et à la validation des données. Il ne s’agit pas de couvrir immédiatement tout le territoire d’équipements coûteux, mais de commencer là où la connaissance du risque est la plus urgente, tout en garantissant la maintenance des installations et le partage des informations entre institutions. Cette connaissance doit également servir à mieux préparer les populations. Un système d’alerte hydrologique territorialisé, associant les services météorologiques, la Protection civile et les collectivités, permettrait de diffuser des informations adaptées aux réalités locales. Des exercices réguliers de simulation aideraient à vérifier les délais d’alerte, les itinéraires d’évacuation et la capacité des services à agir de manière coordonnée. Mais connaître le risque ne suffit pas. Encore faut-il accepter qu’il transforme les décisions. En effet, la connaissance hydrologique doit devenir un critère effectif de planification, d’investissement et d’autorisation d’urbanisme. Une carte qui n’influence aucune décision foncière demeure un document. Un diagnostic qui ne modifie aucune pratique d’aménagement reste une expertise sans portée opérationnelle. C’est pourquoi une loi d’orientation sur l’eau, les territoires et la résilience hydrologique mérite d’être étudiée. Elle devrait clarifier les responsabilités, consacrer les principes de prévention et de solidarité, organiser le partage des données et fixer les obligations minimales applicables aux projets et aux territoires. Cette initiative devrait toutefois s’appuyer sur un examen préalable du droit existant, afin de déterminer ce qui relève d’une nouvelle disposition législative, de l’application effective des textes en vigueur ou d’une meilleure coordination institutionnelle.
Faire de l’urbanisme un instrument de prévention
La résilience hydrologique ne se construit pas uniquement dans les canalisations, les bassins de rétention ou les ouvrages de drainage. Elle se joue aussi dans les choix fonciers, les lotissements, les extensions urbaines, la localisation des équipements et la manière dont nous concevons les espaces publics. L’urbanisation modifie les sols, accélère parfois les écoulements et peut réduire les espaces naturels qui stockent ou ralentissent l’eau. Lorsqu’un projet transforme un terrain perméable en surface imperméabilisée, ses effets ne s’arrêtent pas à sa clôture. Ils peuvent se répercuter sur tout un système hydraulique. Il devient donc nécessaire de rendre progressivement opposable un zonage du risque hydrologique, accompagné d’une protection juridique effective des zones humides, des dépressions naturelles, des couloirs d’écoulement et des espaces nécessaires à l’expansion des eaux. Les documents d’urbanisme devraient intégrer ces contraintes, tandis que les autorisations de construire et les opérations d’aménagement devraient être examinées à la lumière de leurs conséquences hydrologiques. Pour les projets de grande ampleur, un bilan hydrologique préalable devrait démontrer les effets de l’aménagement sur les écoulements, avant et après sa réalisation. Des exigences adaptées de perméabilité, de rétention et de gestion des eaux pluviales permettraient de prévenir l’aggravation des risques. Ces prescriptions devraient reposer sur des méthodes communes, tenir compte des caractéristiques locales des sols et être proportionnées à la nature des projets. Une telle réforme ne sera cependant crédible que si les collectivités et les services instructeurs disposent des compétences nécessaires pour appliquer les règles. Une norme exigeante sans capacité d’instruction risque de devenir une formalité. La formation des agents, l’assistance technique aux collectivités et la mise à disposition d’outils de décision doivent donc accompagner la réforme dès son lancement. Cette transformation doit également être socialement juste. Les quartiers déjà exposés ne sauraient pas payer seuls le prix de décennies d’urbanisation insuffisamment maîtrisée. Selon le niveau de risque, les réponses pourront relever de la sécurisation des sites, de l’amélioration des réseaux, de l’adaptation du bâti ou, lorsque le danger ne peut être raisonnablement réduit, d’un relogement accompagné assorti de garanties sociales et foncières. La prévention ne doit ni abandonner les populations vulnérables ni faire de la régularisation une réponse automatique lorsque la sécurité des personnes est en jeu. L’objectif n’est pas d’opposer la rigueur de l’urbanisme aux réalités sociales. Il est de rendre compatibles la sécurité des habitants, la dignité du logement et la responsabilité collective dans l’occupation du territoire.
Réconcilier l’aménagement avec les cycles de l’eau
la transformation urbaine ne saurait se limiter à interdire et à réglementer. Elle doit également ouvrir des possibilités nouvelles. Le Sénégal pourrait engager, dans plusieurs villes de tailles différentes, des programmes pilotes de quartiers éponges. Il s’agirait de concevoir des rues capables de mieux gérer les pluies, des cours d’école désimperméabilisées, des espaces publics multifonctionnels, des terrains temporairement inondables et des aménagements végétalisés qui ralentissent ou retiennent les eaux. L’intérêt de ces dispositifs est double : ils contribuent à réduire certains ruissellements tout en améliorant le cadre de vie. L’espace public ne serait plus seulement un lieu de circulation ou de représentation, mais également un élément actif de la régulation hydrologique. Ces projets pilotes devraient être évalués scientifiquement. Leur généralisation ne pourrait intervenir qu’après mesure des volumes retenus, de la performance dans le temps, des besoins d’entretien et des effets sur les secteurs situés en aval. La résilience ne se décrète pas à partir d’une intention paysagère ; elle se vérifie par des résultats. Cette logique appelle également une évolution de notre modèle de financement. Trop souvent, les interventions sont organisées autour de projets distincts et d’ouvrages identifiables, alors que les études, la préservation des espaces naturels, la maintenance, la formation et les systèmes d’alerte sont tout aussi déterminants. La création d’un Fonds national de résilience hydrologique pourrait être envisagée pour financer ces besoins insuffisamment couverts par les mécanismes classiques. Alimenté par des ressources publiques, les collectivités, les partenaires techniques et financiers et, lorsque les conditions le permettent, des mécanismes de finance climatique ou des contributions privées, ce fonds devrait disposer de règles transparentes d’allocation et de contrôle. Une attention particulière serait accordée à la prévention, à l’entretien et à l’accompagnement des territoires disposant de faibles capacités financières. Il faudrait également introduire progressivement une logique de financement par la performance. L’enjeu n’est plus seulement de vérifier qu’un ouvrage a été construit dans les délais et conformément au marché, mais d’évaluer ce qu’il permet effectivement : réduire les populations exposées, augmenter les volumes d’eau retenus, protéger des services essentiels ou améliorer le délai d’anticipation des alertes. La question doit ainsi évoluer de « Combien avons-nous dépensé ? » vers « Combien de risque avons-nous réduit ? ». Une telle approche exige des états de référence fiables et des évaluations indépendantes.
Faire contribuer ceux qui aggravent le risque
Une politique de résilience ne peut reposer exclusivement sur la solidarité budgétaire nationale. Elle doit aussi interroger la responsabilité des décisions qui augmentent les coûts collectifs. Lorsqu’un aménagement imperméabilise des sols, réduit un espace d’expansion des eaux ou accroît les ruissellements, une partie de ses conséquences peut être supportée par des populations qui n’en tirent aucun bénéfice. Il est légitime de rechercher des mécanismes permettant de mieux prendre en compte ces effets dans les décisions d’investissement. Un dispositif de compensation hydrologique pourrait ainsi être étudié, avec des règles précises sur les obligations des aménageurs, les modalités de calcul, l’utilisation des ressources et le contrôle des opérations. Il ne saurait toutefois devenir un droit d’aggraver le risque moyennant paiement. Les atteintes qui compromettent des fonctions hydrologiques essentielles doivent d’abord être évitées ; la compensation ne peut intervenir que lorsque les impacts concernés sont effectivement compensables. Cette exigence est fondamentale : on ne peut prétendre protéger un territoire tout en autorisant, par un mécanisme financier mal conçu, la disparition des espaces dont il a besoin pour absorber, stocker ou laisser circuler l’eau. La responsabilité doit donc précéder la compensation. Et l’investissement doit être apprécié à l’échelle de ses effets territoriaux, non à celle de sa seule emprise foncière.
Investir dans les compétences et la continuité
Aucune réforme ne peut durer sans les femmes et les hommes capables de la concevoir, de l’appliquer et de l’évaluer. La résilience hydrologique exige des compétences qui se situent au croisement de l’hydrologie, de l’urbanisme, de l’ingénierie, de l’environnement, de la gestion publique et de l’analyse territoriale. Le Sénégal devrait engager dès les premières années un programme national de formation et d’expertise, associant universités, écoles d’ingénieurs, collectivités et services techniques. La création, à plus long terme, d’un Institut sénégalais de l’eau urbaine et de la résilience territoriale pourrait être envisagée si l’évaluation des capacités existantes démontre la nécessité d’un établissement spécialisé. L’essentiel n’est pas de créer une institution supplémentaire, mais de combler durablement les lacunes en matière de formation, de recherche appliquée et d’assistance aux territoires. Le calendrier doit obéir à cette logique. Les deux premières années devraient permettre d’établir les références, de sécuriser les zones prioritaires, d’organiser la gouvernance, de lancer les alertes et les projets pilotes. Les années suivantes seraient consacrées à l’application progressive des règles d’urbanisme, à la protection juridique des infrastructures naturelles, à la mise en place des mécanismes de financement et à l’extension des dispositifs dont l’efficacité aura été démontrée. Sur un horizon de cinq à dix ans, l’ambition serait de généraliser les pratiques éprouvées et de consolider les compétences nationales. Ces horizons sont des phases de déploiement, non des délais qui imposeraient d’attendre pour agir. La formation, l’entretien des ouvrages, la préparation des populations et la protection des espaces les plus menacés doivent commencer dès maintenant. Surtout, un tel agenda doit survivre aux alternances politiques. La résilience hydrologique ne peut être enfermée dans le calendrier d’un mandat, ni dépendre de la durée de vie d’un programme. Son ancrage juridique, la stabilité des indicateurs, la publication annuelle des résultats et la continuité des financements doivent permettre de préserver les acquis, d’évaluer les choix et de corriger les erreurs. C’est à cette condition que le Sénégal pourra passer d’une succession d’interventions à une véritable politique de transformation territoriale.
Conclusion générale : pour un Sénégal bleu
Nous avons appris à parler d’un Sénégal vert. Nous devons aussi imaginer un Sénégal bleu : un pays dont les villes connaissent leurs bassins versants, dont les documents d’urbanisme prennent au sérieux les risques hydrologiques. Le Sénégal n’a pas à choisir entre infrastructures et nature, entre croissance et résilience, entre urbanisation et eau. Il doit apprendre à les penser ensemble. Cette ambition ne se réalisera ni par une loi seule, ni par un fonds, ni par une nouvelle institution. Elle dépendra de notre capacité à relier la connaissance à la décision, la règle à son application, l’investissement à son entretien et la dépense publique à ses résultats. Elle exigera de la constance, des arbitrages parfois difficiles et une responsabilité mieux partagée entre l’État, les collectivités, les aménageurs et les citoyens. La ville de demain ne sera pas celle qui aura réussi à faire disparaître l’eau, mais celle qui aura appris à lui faire une place. Réconcilier le Sénégal avec l’eau ne sera donc pas seulement une politique de prévention des inondations. Ce sera une nouvelle manière d’habiter le pays : connaître les chemins de l’eau, respecter les équilibres du territoire et faire de la prévention une responsabilité collective.
Ndox du bayyi yoon’am : l’eau ne renonce pas à son chemin. À nous de ne plus construire contre le sien. À nous d’apprendre à vivre avec elle.
FIN DU TRIPTYQUE
- Volet 1 · Pourquoi : L’inondation n’est pas tombée du ciel
- Volet 2 · Quoi : Une doctrine pour le territoire
- Volet 3 · Comment : Le Sénégal à l’épreuve de l’eau
Par Oumar Ba
Urbaniste / Citoyen sénégalais
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About this article
- Length
- 2,590 words · 13 min read
- Published
- October 27, 2026
- Byline
- Thierno Gueye
- Source
- Senenews