Le peuple était préparé à la Guerre de libération
Le quotidien français Le Monde le reconnaît dans son édition du 7 mai 1955 (citée par Alger républicain du 9 mai 1955) en rapportant ce que son journaliste André Blancher a constaté dans les Aurès : « N’est-ce pas pour les hors-la-loi une autre victoire psychologique que de s’être acquis la complicité soit active, soit…
Le quotidien français Le Monde le reconnaît dans son édition du 7 mai 1955 (citée par Alger républicain du 9 mai 1955) en rapportant ce que son journaliste André Blancher a constaté dans les Aurès : « N’est-ce pas pour les hors-la-loi une autre victoire psychologique que de s’être acquis la complicité soit active, soit silencieuse de la population… ».
La volonté du peuple algérien
Bien avant, en avril 1950, en réaction à la répression qui frappait ses militants qui subissaient la torture à l’électricité durant les interrogatoires, un communiqué du MTLD (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques, qui succéda au PPA, Parti du peuple algérien) lançait comme un avertissement : « le colonialisme pense, par les arrestations, annihiler la volonté du peuple algérien et se trompe lourdement ». La répression frappait également le PCA (Parti communiste algérien) qui avait opéré un tournant lors de son Comité Central du 10-11 juillet 1946 en s’engageant résolument dans la voie de l’indépendance nationale.
Malgré leur propagande sur l’isolement des « hors-la-loi », les autorités coloniales ne se faisaient pas d’illusion sur la position du peuple algérien. Moins d’un an après le déclenchement de la guerre de libération, parlant de l’offensive menée par Zighoud Youcef dans le nord-constantinois le 20 août 1955, un haut fonctionnaire du ministère français de l’Intérieur rapportait que, « à Oued Zenati, des centaines de personnes précédées de jeunes femmes brandissant des drapeaux verts et rouge ont attaqué en particulier le P.C du bataillon ». Fin août, le journaliste de l’AFP constatait que « des milliers de fellahs ont rejoint les groupes armés » (Alger Républicain 25 août et 1er septembre 1955).
Comme un poisson dans l’eau
Dès le début, les premiers moudjahidines étaient « comme un poisson dans l’eau ». Ils avaient trouvé un terrain globalement acquis à la cause. La majorité écrasante de la population était politiquement préparée à la guerre de libération nationale, surtout en milieu rural. C’est ce qui était attendu par le peuple algérien. Mohamed Dib a traduit ce sentiment dans son livre « L’incendie », deuxième de sa trilogie, paru en janvier 1954, où on peut lire : « (…) Et depuis, ceux qui cherchent une issue à leur sort, ceux qui, en hésitant, cherchent leur terre, qui veulent s’affranchir et affranchir leur sol, se réveillent chaque nuit et tendent l’oreille. La folie de la liberté leur est montée à la tête. » Qui te délivrera Algérie ? Ton peuple marche sur les routes et te cherche ». En mars de la même année, clôturant la session du Comité central du PCA (parti communiste algérien) dont il était le premier secrétaire, Larbi Bouhali déclarait : « … notre peuple, dans ses éléments les plus exploités et les plus pauvres, les plus férocement soumis à l’exploitation colonialiste, notre peuple, dans ses masses ouvrières et paysannes, reste ardemment attaché, comme tous les peuples coloniaux et dépendants, à l’idéal de liberté et d’indépendance. Mais il ne voit pas encore clairement le chemin qui doit y conduire. » Les comptes rendus d’Alger républicain indiquaient clairement que, pour les ouvriers agricoles, il ne pouvait y avoir d’amélioration radicale de leur sort sans « la disparition du régime colonial d’oppression et de surexploitation ». Les Algériens avaient fini par comprendre qu’ils n’avaient rien à attendre des autorités coloniales qui les avaient privés de quasiment tout. Les Européens ne laissaient aucune chance aux Algériens d’avoir quoi que ce soit. Le Monde du 10 mars 1954 (huit mois avant novembre) en avait fait état implicitement : « Ce sont les Occidentaux, écrivait-il, qui détiennent les richesses de l’économie moderne, la puissance administrative, les capacités d’action sociale et de progrès intellectuel ».
Un travail politique systématique
Dans les premières années 1950, malgré la répression, le travail politique intense mené dans la légalité par les partis et organisations syndicales et de jeunes a préparé la population rurale à la « lutte finale », après une longue série, commencée dès 1830, d’actions de résistance, inabouties, visant à chasser le colonialisme. Le fil conducteur de leurs activités diverses était la lutte anticoloniale. En mai 1952, la 2ème Conférence nationale de l’Union de la jeunesse démocratique algérienne (UJDA), dirigée par Hamou Kraba, appelait à « allier harmonieusement les activités de loisirs, culture et sports à la lutte contre le régime colonial ».
L’engagement des jeunes de l’UJDA pour la libération nationale se manifestait dans les activités qu’ils organisaient chaque 22 février à l’occasion de la Journée de lutte contre le colonialisme. Toutes les occasions de rassemblement étaient saisies par les militants pour expliquer et mobiliser, qu’il s’agisse de représentations théâtrales, de fêtes familiales, de veillées de ramadhan …
Dans son livre « Guerre dans les djebels » (Chihab Editions 2024), Neil Macmaster, historien britannique, spécialiste de la guerre de libération en Algérie, a fait ressortir le soutien crucial apporté aux moudjahidines par la paysannerie qui « fournissait une réserve inépuisable de combattants, de guides, d’approvisionneurs, de messagers, de guetteurs et de muletiers, en même temps qu’elle offrait une parfaite connaissance interne ou des renseignements précis sur l’organisation quotidienne de chaque famille, sur ses réseaux d’armes et de clans, ses ressources propres à l’environnement montagneux, ses sentiers secrets » jusqu’à « ses grottes et ses sources ».
L’historien parle de l’esprit de contestation qui a commencé à gagner la paysannerie nourrie au contact de « militants radicaux basés dans les villes » qui ont rejoint les djemaâs et exploité l’énergie et les ressources de ces assemblées traditionnelles et autonomes qui gouvernaient de petites communautés. Il montre comment les idées nationalistes ont réussi à se propager, par exemple, parmi les populations des montagnes dans le Dahra et l’Ouarsenis. Il évoque « l’extraordinaire coïncidence de la catastrophe du tremblement de terre (9 septembre 1954 à Orléansville, Chlef, actuellement) et de l’insurrection qui a suivi quelques semaines plus tard à l’Est », marquée par le mécontentement des populations sinistrées face à l’inefficacité des autorités coloniales qui n’ont pas pu les secourir. Le PCA et le MTLD en ont profité pour créer dans les douars un réseau de contacts « qui allait bientôt servir de base à la formation des premières guérillas », écrit Neil Macmaster. Il rapporte qu’une grande partie du matériel collecté pour l’aide aux sinistrés fut stockée pour les futurs maquis.
Pas de surprise
Henri Alleg, Boualem Khalfa et Abdelhamid Benzine, auteurs du livre « La grande aventure d’Alger républicain » (Messidor et Dar El Ijtihad, 1987), soulignent que les premiers coups de feu qui éclatent dans la « nuit de la Toussaint » (31 octobre-1er novembre) ne sont pas « un fracas de tonnerre dans un ciel serein », comme le pensaient des personnalités officielles françaises qui croyaient en leurs propres illusions de calme dans le pays. Les dirigeants du MTLD ne sont pas surpris bien qu’ils avaient été laissés dans l’ignorance de ce que préparait le FLN (Front de libération nationale, qui a revendiqué ces actions armées). Le PCA, également, pas surpris, selon ses dirigeants, mais non informé, lui aussi.
A la veille du 1er novembre 1954, militants et dirigeants des partis nationaux vaquaient, si l’on peut dire, à leurs occupations habituelles faites d’actions politiques ou syndicales, et même professionnelles. Ainsi, fin octobre 1954, une délégation du PCA composée de Rachid Dali Bey, conseiller général, Ahmed Akkache, secrétaire du PCA, Abdelkader Babou secrétaire régional de Blida et Ali Longo, membre du secrétariat du PCA Blida, se trouvait dans les petites montagnes de la région de Bouinan pour aider les paysans à défendre leurs terres menacées par un projet d’aménagement prévu par les autorités coloniales.
A la même période, Nour Eddine Rebah, 22 ans, militant du PCA et responsable au niveau de l’UJDA, est instituteur à Ain Rich, à 300 km d’Alger, au sud de Bou Saada. En 1954, le 1er novembre tombait un lundi. Les écoliers et leurs enseignants avaient eu un week-end prolongé de 4 jours, qu’il passa chez ses parents à Saint-Eugène, et c’est là qu’il apprit ce qui s’était passé, en écoutant à la radio, le communiqué des autorités coloniales. « Il n’était pas surpris », écrit son frère, Mohamed Rebah, dans le livre « Des Chemins et des Hommes » (Mille-Feuilles, Alger 2009) qu’il lui a consacré ainsi qu’à son camarade de parti, Mustapha Saadoun.
Jusqu’à sa dissolution le 12 septembre 1955, « le Parti communiste est dans une situation ambiguë », écrit André Moine, dans « Ma guerre d’Algérie » (Editions sociales, Paris, 1979). Il est légal alors que ses militants des Aurès et du sud-constantinois sont dans les maquis. C’est le cas de Hamma Lakhdar, jeune fellah de 25 ans, membre du PCA à El Oued, qui a rejoint les moudjahidines dès le déclenchement de la lutte armée et que la police coloniale a présenté comme « le chef des hommes armés du Souf ». Il est mort lors d’un accrochage avec l’armée française au lieu-dit El Adharia (près d’El Oued), le 9 août 1955.
Autre fait significatif : le 3 avril 1955, profitant de la campagne électorale pour un candidat communiste aux élections cantonales, Ahmed Akkache (membre du bureau politique du PCA) et Nour Eddine Rebah, qui l’accompagne dans un meeting tenu au marché à bestiaux d’El Harrach, incitent les jeunes à rejoindre les rangs des moudjahidines. Ils seront poursuivis par la justice coloniale pour avoir appelé l’assistance à « soutenir la lutte armée » et à « réclamer l’indépendance » (Alger républicain, 2 septembre 1955).
Auparavant, le 2 mars 1955, Mohamed Guerrouf, maitre d’école coranique, membre du Comité central du PCA, avait été arrêté par la police française à Biskra, accusé d’avoir rencontré le 4 novembre 1954 Mostefa Benboulaid à Ouled El Amrane, dans les Aurès. La presse coloniale ajoute que Mohamed Guerrouf avait guidé, en février 1955, une délégation de dirigeants du PCA (Rachid Dali Bey, Alice Sportisse, Azzedine Mazri, Laid Lamrani, Dr Jean-Marie Larribère et René Justrabbo) en visite aux Aurès, soupçonnée d’avoir rencontré les moudjahidines. En réponse, René Justrabbo avait affirmé : « Notre parti est du côté des opprimés contre les oppresseurs ». Mohamed Guerrouf fera deux ans de prison; à sa libération en 1957, il rejoint l’ALN dans les Aurès et meurt au maquis en 1961. A cette date, l’évolution vers l’indépendance nationale était irréversible sous la forte pression populaire qui n’a cessé, depuis le 1er novembre 1954, de s’exercer sous diverses formes et avec une grande efficacité. En effet, durant la guerre de libération nationale, le peuple a toujours été présent d’une façon déterminante : soutien aux actions armées dès les premiers coups de feu, grève scolaire et universitaire lancée en mai 1956, grève générale d’une semaine en janvier 1957, manifestations massives de décembre 1960 en Algérie et le soir du 17 octobre 1961 dans les rues de Paris, en France même. « Un seul héros, le peuple » : ce slogan peint sur les murs d’Alger en été 1962 était parfaitement justifié.
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- October 30, 2026
- Byline
- Rédaction LNR