
Avec « Veiller sur elle », publié en 2023 chez L’iconoclaste, Jean-Baptiste Andrea raconte le destin de Mimo, jeune sculpteur italien, pris entre art, amour et bouleversements politiques. Prix Goncourt 2023, ce roman de 592 pages explore avec finesse la liberté, la création et les liens qui résistent au temps. Dans une abbaye du Piémont, […]
Avec « Veiller sur elle », publié en 2023 chez L’iconoclaste, Jean-Baptiste Andrea raconte le destin de Mimo, jeune sculpteur italien, pris entre art, amour et bouleversements politiques. Prix Goncourt 2023, ce roman de 592 pages explore avec finesse la liberté, la création et les liens qui résistent au temps.
Dans une abbaye du Piémont, un vieil homme veille sur une sculpture. La vie a déjà emporté une grande partie de ceux qui l’ont entouré. Les années ont changé les visages, déplacé les familles, bouleversé l’Italie. Lui reste auprès d’une Pietà dont l’histoire porte encore les traces d’un amour, d’une ambition et d’une existence entière consacrée à l’art. C’est depuis cette vieillesse, au bord de la disparition, que Jean-Baptiste Andrea ouvre « Veiller sur elle », prix Goncourt 2023.
Michelangelo Vitaliani, dit Mimo, a connu une enfance aux antipodes de cette image. Né dans la pauvreté, privé de son père, confié très jeune à un sculpteur, il arrive à Pietra d’Alba avec un corps marqué par la sveltesse et un avenir étroit. Sa petite taille attire les moqueries. Sa naissance le place loin des familles qui gouvernent la région, nonobstant qu’il possède des mains capables de comprendre la pierre et la transformer. L’atelier est son premier territoire de liberté. Sous la poussière du marbre, Mimo découvre une matière qui résiste et qui se laisse pourtant apprivoiser. Il apprend à regarder un bloc autrement, à chercher dans ses veines une forme encore invisible. La sculpture exige de la patience, de la précision et une capacité à retirer sans détruire. Cette relation avec la matière accompagne toute la trajectoire du personnage. Son talent finit par attirer les regards et la reconnaissance lui apporte l’argent, la célébrité et les commandes prestigieuses. Elle l’approche aussi des puissants et des compromissions qui accompagnent le pouvoir. Andrea construit son personnage dans ce tourbillon-là. Mimo porte encore le garçon pauvre derrière le sculpteur célèbre. Il garde la mémoire des humiliations et le désir de revanche. Son ambition possède une part de grandeur et une part d’aveuglement. Son ascension artistique ne parvient pas à le transformer en personnage moralement irréprochable. La réussite lui apporte de nouvelles responsabilités et l’oblige à regarder ses propres choix. Au milieu de cette trajectoire apparaît Viola Orsini. Elle appartient à l’aristocratie de Pietra d’Alba. Son nom lui offre une place enviable dans la société italienne. Sa famille possède la fortune, les terres et les relations. Viola reçoit une éducation privilégiée, mais son intelligence l’empêche de se satisfaire du destin prévu pour elle. Elle veut comprendre le monde, l’apprendre aussi.
Cette volonté prend une résonance particulière dans l’Italie de son époque. Une jeune femme de son milieu peut disposer de privilèges considérables et rester enfermée dans les conventions familiales. Viola refuse cette contradiction. Elle cherche les sciences, les livres, l’aviation, les idées, etc. En un mot, son imagination déborde le cadre dans lequel on voudrait la contenir. La rencontre avec Mimo crée alors une proximité inattendue.
Leur différence sociale frappe immédiatement. Lui vient de la pauvreté. Elle appartient à l’aristocratie. Pourtant, quelque chose les rapproche avec une force qui résiste aux circonstances. Tous deux vivent avec une forme de contrainte. Mimo lutte contre son origine et son corps. Viola lutte contre les règles de son milieu et les limites imposées aux femmes. Andrea prend le temps de la construire. L’amour passe par l’amitié, la complicité, la fascination, les disputes, les séparations et tout le toutim. Mimo et Viola connaissent d’autres existences, d’autres rencontres et d’autres obligations aussi.
Leur lien conserve pourtant une place singulière. C’est cette fidélité qui donne au roman une grande partie de son émotion. Elle donne aussi au titre sa profondeur. « Veiller sur elle », évoque d’abord Viola. La formule contient cependant une autre présence qui est celle de la Pietà, cette sculpture mystérieuse autour de laquelle s’organise le récit. La femme et l’œuvre finissent par se rejoindre dans la mémoire de Mimo. Veiller signifie alors rester auprès d’une présence devenue fragile, protéger une histoire contre l’effacement, conserver quelque chose de précieux lorsque le temps a déjà commencé son travail. La construction du roman renforce cette impression.
Mimo sait ce qu’elle contient et le lecteur doit patienter. Cette attente permet à Andrea de transformer une fresque historique en récit intime. L’Italie du XXe siècle arrive progressivement dans la vie des personnages. Le fascisme s’installe, la violence politique gagne la société, les rapports de pouvoir se durcissent. Mimo, devenu un artiste reconnu, se retrouve proche du régime. Le roman prend alors une inflexion plus sombre. La réussite artistique rencontre la politique. L’ambition individuelle rencontre l’Histoire. Mimo découvre que le prestige possède un prix moral. Sa proximité avec le pouvoir l’oblige à composer avec une réalité qui dépasse son atelier. Le personnage gagne ainsi en épaisseur et en lucidité. Le génie artistique ne supprime pas les faiblesses, encore moins les contradictions. Mimo peut être admirable par son talent et fragile dans ses choix. Son parcours rappelle qu’une réussite sociale ne constitue nullement une victoire absolue. Viola, elle, porte une autre forme de combat. Elle cherche à préserver son autonomie dans une société qui définit encore largement la place des femmes à travers la famille et le mariage. Son intelligence est une force de résistance. Son désir de savoir accompagne son désir de liberté. Le temps passe entre eux sans parvenir à effacer ce qui les unit. Mais, la sculpture revient constamment comme une métaphore de cette résistance. Mimo travaille une matière dure, ancienne, chargée de veines et de fissures. Il ne peut pas lui imposer n’importe quelle forme.
Il doit composer avec ses limites, car son art consiste à révéler une figure cachée dans la matière. Sa propre vie fonctionne de manière comparable. « Veiller sur elle » est un livre généreux ou trop généreux. Les presque six-cents pages permettent à Andrea d’explorer plusieurs périodes historiques, de multiplier les personnages et de développer les trajectoires de Mimo et Viola. Cette abondance produit de beaux moments, mais elle entraîne aussi quelques longueurs. Certaines scènes portent leur émotion avec une insistance qui laisse moins d’espace à l’interprétation du lecteur. Le style reste pourtant porté par une vraie volonté de raconter. Andrea assume une littérature narrative, accessible, attachée au plaisir de la lecture.
Par Amadou KÉBÉ