Dakar, la ville qui s’est rétrécie (par Samboudian KAMARA)
Il y a une certaine culpabilité à entraîner le lecteur dans des élans de nostalgie. Mais peut-on faire autrement ? La pertinence des souvenirs s’explique en partie par l’apport d’éléments de comparaison. Certes, cela fait ringard, mais les réminiscences ont la force du vécu. Dans Les Bouts de bois de Dieu, Ousmane Sembène ne relate pas […]
Il y a une certaine culpabilité à entraîner le lecteur dans des élans de nostalgie. Mais peut-on faire autrement ? La pertinence des souvenirs s’explique en partie par l’apport d’éléments de comparaison. Certes, cela fait ringard, mais les réminiscences ont la force du vécu. Dans Les Bouts de bois de Dieu, Ousmane Sembène ne relate pas seulement la grève des cheminots du Dakar-Niger. Il donne aussi à voir la ville africaine comme un espace de concentration humaine, de précarité, de solidarité et de confrontation sociale.Dakar fut une belle ville. En atteste le nombre de followers des comptes sur les réseaux sociaux dédiés à la diffusion de vidéos rétro, montrant une ville à hauteur d’homme. Le Dakar des années 1960 était à la fois simple et structuré : un Plateau administratif encore largement monopolisé par les Européens, les Libano-Syriens et quelques vieilles familles léboues. Une Médina, se coupant régulièrement en damier, avait été créée en 1914 à la suite d’une épidémie de peste.
Le reste de la presqu’île du Cap-Vert était occupé par les villages lébous, principalement Ngor, Ouakam, Yoff, Hock, Cambérène et Thiaroye, un peu plus loin. S’y ajoutaient toutefois des quartiers flottants occupés par les premières vagues d’immigration. Pour donner un cadre décent à ces nouveaux arrivants, Pikine fut créée dès 1952. Les anciens rapportent que, partout dans la cité, existait un important service d’hygiène dont les agents avaient la responsabilité de veiller à la bonne tenue du cadre de vie. Une honte était de se faire « marquer » par ces soldats de la propreté…
Au tournant des années 1970 vinrent les Sicap. Une classe moyenne autochtone venait de voir le jour. Grâce à l’intelligence d’une société immobilière dont la politique reposait sur la location-vente, une multitude de familles put accéder à un logement décent. Mais cet engagement de l’État était conditionné au respect de règles d’urbanisme strictes.
Le président Senghor, dans le sillage de sa série des Liberté, parmi ses œuvres majeures, engagea la Sicap dans la création de quartiers portant ce nom. Entre ce qui deviendra l’avenue Bourguiba, la route de Ouakam, le Front de terre et les confins de ce qui était alors un vaste domaine militaire — ce qu’on appelle aujourd’hui Liberté 6 Extension — se développèrent des quartiers qui tenaient autant à une certaine idée de l’urbain qu’à l’expression d’une nouvelle catégorie de Dakarois : Baobabs, Karack, Mermoz, Dieuppeul, Derklé, Liberté 1 à 6…
Ce n’était toujours pas « comme Paris », comme le poète l’avait promis à l’horizon 2000, mais il y faisait bon vivre, dans un brassage fondateur d’une identité qui ne s’est jamais démentie : des plages, des marchés populaires, des feux rouges, des bouches d’égout, des jardins publics, des routes au goudron intact, un système de transport public respectable… Entre-temps, la capitale avait reçu sa part de désagréments à la suite de la sécheresse des années 1970, qui provoqua un afflux important de compatriotes venus y chercher fortune.Les Parcelles Assainies furent alors « découpées », en 1974, par l’État, en partenariat avec la Banque mondiale, pour désengorger le centre-ville face à l’exode rural. Première séquence.
La deuxième ne fut pas le fait de l’immigration, mais d’un changement de mentalité chez les fonctionnaires en charge de l’urbanisme et des domaines. À partir de 2000, ce fut la course à l’immobilier. Les dernières poches foncières furent dépecées. De nouveaux quartiers furent construits dans des zones non aedificandi. Les Sicap changèrent de visage, avec des constructions en hauteur sans rapport avec le réseau d’assainissement, qui avait été pensé pour une ville basse.
Par ailleurs, le flux de nouveaux arrivants ne s’estompait pas. Les derniers « no man’s land » furent rapidement engloutis par le ciment et le béton. Dakar est devenue une masse compacte, grouillante, asphyxiée, régulièrement inondée, prise dans un maelström innommable où des véhicules hippomobiles côtoient, dans la circulation, des berlines de luxe. Où la promiscuité est devenue la règle sur de nombreux sites. Où le service public peine à remplir sa fonction, entre maires dépassés et services centraux de l’urbanisme et des domaines devenus, aux yeux de leurs compatriotes, les coupables tout désignés. Mais un fonctionnaire peut-il enrayer une dynamique orchestrée d’en haut ?
samboudian.kamara@lesoleil.sn
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About this article
- Length
- 696 words · 3 min read
- Published
- October 7, 2026
- Byline
- Arame NDIAYE
- Source
- Soleil