Les Maisons russes, simples centres culturels ou bras discrets de l'influence russe en Europe?

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Les Maisons russes, simples centres culturels ou relais discrets de l'influence du Kremlin en Europe?
Accusées depuis plusieurs années de servir les intérêts idéologiques du Kremlin, les Maisons russes de la science et de la culture sont de nouveau pointées du doigt. Si elles sont, pour la plupart, restées ouvertes malgré des sanctions européennes visant depuis 2022 l'agence russe dont elles dépendent, l'annonce de la fermeture prochaine de l'antenne berlinoise, sur fond de soupçons persistants d'espionnage, relance le débat autour de la tolérance de certains gouvernements à leur égard.
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Trente mille mètres carrés en plein cœur de Berlin, à quelques centaines de mètres de l'ambassade russe. Concerts, cours de langue, bibliothèque, projections... Depuis 1984, la Russisches Haus – la Maison russe de la science et de la culture – affiche les attributs classiques d'un centre culturel, à l'image du Goethe-Institut, son équivalent allemand.
Ce mardi 1er septembre 2026, l'Allemagne a pourtant annoncé sa fermeture prochaine, dans le cadre de mesures de rétorsion prises contre la Russie, que Berlin tient pour « responsable » de « l'attaque hybride » à l'aéroport de Leipzig le 4 août. Cette sanction vient finalement clore un feuilleton, en cours depuis plusieurs années.
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De fait, depuis le début de l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la** Russie** en février 2022, le regard porté sur les Maisons russes est devenu plus méfiant, à Berlin et ailleurs en Europe. Officiellement chargées de promouvoir la culture et la langue russes, ces représentations, implantées dans des dizaines de pays à travers le monde, sont régulièrement accusées de servir de relais à l'idéologie du Kremlin, voire, pour certaines, d'abriter des activités de renseignement.
Berlin, repaire d'espions ?
À Berlin, voilà quatre ans que des demandes de fermeture sont régulièrement formulées. Mais l'installation, fin juillet 2026, du ministère allemand du Numérique dans un bâtiment voisin a ravivé les inquiétudes sécuritaires. Au point que certains services sensibles du ministère sont finalement restés à Bonn, selon le média ** Euractiv**.
D'autant qu'une nouvelle accusation, formulée par les autorités françaises, est venue alimenter le débat. Début août, les médias allemands WDR et* Süddeutsche Zeitung *ont fait état d'un document du ministère français de l'Intérieur indiquant que la Maison russe de Berlin était « utilisée comme couverture par les services de renseignement russes ». Cette accusation, qui fait écho à des soupçons déjà évoqués par le passé, figurait dans l'arrêté d'expulsion visant Xenia Fedorova, ancienne directrice de RT France, qui aurait elle-même cherché à prendre la tête de la Maison russe berlinoise.
« Nous savons qu'une centaine de personnes s'y trouvent, dont les missions exactes sont inconnues, indiquait le député Roderich Kiesewetter, expert en sécurité de la CDU dans Euractiv, qui avait déjà parlé de « prolongement » du pouvoir de Vladimir Poutine. Mais nous savons également que la consommation d'énergie y est nettement supérieure à ce que l'on pourrait attendre d'une institution culturelle. »
Malgré ces soupçons, la Maison russe de Berlin continuait de fonctionner. Sur son site internet, une publication datée du 17 juillet montre « cinq jeunes compatriotes russes, originaires d'Allemagne, [qui] se sont rendus en Russie » dans le cadre du projet « Bonjour, Russie ! ». Le programme annonçait également, le 29 août, des cours d'essai gratuits pour les enfants en russe, mathématiques ou art. Une « lecture musicale » de L'espoir de Tchaïkovski était aussi programmée pour le 3 octobre.
Et Berlin est loin d'être une exception : quinze Maisons russes figurent encore sur la ** carte de Rossotrudnichestvo au sein de l'Union européenne**, notamment à Paris, Rome, Bruxelles ou Budapest. Toutes dépendent de cette agence gouvernementale russe, placée sous l'autorité du ministère russe des Affaires étrangères, qui soutient «
explicitement les orientations diplomatiques, les principes géopolitiques et les valeurs mis en avant par les instances gouvernementales» de Moscou, relevait le spécialiste de la Russie, Maxime Audinet, dans un
.
article sur la diplomatie russe publié en 2017 dans la revueHérodoteDepuis juillet 2022, Rossotrudnichestvo est placée sous sanctions européennes et ses avoirs ont été gelés. Dans ** le texte justifiant cette décision**, l'Union européenne décrit la structure comme «
la principale agence d'État chargée de projeter le soft power du Kremlin et son influence hybride». «
Depuis de nombreuses années, elle agit comme une organisation faîtière pour un réseau de compatriotes russes et d'agents d'influence», poursuit l'UE.
Pour autant, le gel des avoirs de Rossotrudnichestvo n'entraîne pas automatiquement la fermeture de ses représentations. Quatre ans après, plusieurs continuent donc leurs activités. À commencer par celle de** Paris**.
À Paris, une influence plus feutrée
Installée au 61 rue Boissière, dans le XVIe arrondissement de la capitale de la France, elle propose toujours, pour l'année 2026-2027, des cours payants de russe, des activités destinées aux enfants, des concerts ou encore des programmes de séjours en Russie, notamment le programme « Nouvelle génération » pour les jeunes professionnels, dont il est stipulé qu'il est organisé et financé par l'agence Rossotrudnitchestvo. Objectif : « Voir la Russie de [ses] propres yeux, faire connaissance avec la jeunesse russe, active et talentueuse comme vous, trouver des amis et des personnes partageant les mêmes idées. »
Cette porosité entre culture, diplomatie et influence est au cœur du travail de Marika Ruggiero. Dans son ** mémoire consacré à la diplomatie culturelle russe et à la Maison russe de Paris entre 2021 et 2024**, elle qualifie explicitement l'antenne française d'«
agent de la propagande russe» en France. Elle montre notamment que le centre reprend et diffuse auprès d'un public déjà réceptif une partie des argumentaires utilisés par Moscou pour justifier la guerre en
Ukraine. «
Ils n'essayent pas de faire en sorte que toute la France soit d'accord avec la Russie. Ils cherchent plutôt à consolider un public qui avait déjà une certaine attirance pour la Russie», explique-t-elle.
Au début de l'invasion, cette propagande est particulièrement frontale. Le 15 mars 2022, la Maison russe diffuse par exemple le témoignage d'une femme du Donbass accusant les soldats ukrainiens de s'en prendre à des écoles et à des orphelinats, avant de remercier Vladimir Poutine et la Russie pour leur intervention. Mais le ton change rapidement. Dès le 26 mars, après s'être félicitée sur Facebook que ses « messages alternatifs » aient trouvé leur public en France malgré une « avalanche d'informations unilatérales », la Maison russe annonce vouloir désormais « se concentrer principalement sur les événements culturels ».
Les prises de position ouvertement pro-russes deviennent ensuite moins directes. « La désinformation n'était plus aussi claire qu'en 2022 ou que dans d'autres Maisons russes plus proches de l'espace postsoviétique », observe Marika Ruggiero, diplômée du master Études russes et post-soviétiques de l'université Paris-Nanterre. La guerre est moins directement évoquée, mais l'histoire, la « Grande Guerre patriotique », la Crimée, la « russophobie » ou les « valeurs traditionnelles » servent de supports à des récits plus indirects. En 2024 encore, la Maison russe relaie ainsi sur son canal Telegram des propos du chef du renseignement extérieur russe Sergueï Narychkine établissant, autour de la mémoire de Normandie-Niémen, un parallèle entre les Français partis combattre le nazisme aux côtés de l'URSS et ceux partis dans le Donbass combattre, selon lui, « le nazisme au XXIe siècle ».
Deux ans plus tard, ce mélange des genres reste visible dans la programmation. ** En juin 2026**, une présentation de livre réunissait ainsi à la Maison russe plusieurs diplomates de pays arabes, le chargé d'affaires russe en
Franceet le représentant permanent de la Russie auprès de l'Unesco. Son auteur, le diplomate russe Oleg Ozerov, y affirmait que la Russie considérait «
traditionnellement la diplomatie comme le principal mécanisme et outil de règlement des conflits».
Sanctions sans conséquences ?
Comment ces activités peuvent-elles continuer, alors que l'agence dont dépendent les Maisons russes fait l'objet d'un gel de ses avoirs dans l'Union européenne ?
En 2024, le ministère allemand des Finances confirmait bien que __la Maison russe de Berlin était une « __partie non autonome** » de Rossotrudnichestvo** et que ses avoirs étaient bien gelés. Des fonds peuvent néanmoins être débloqués dans certains cas, sur autorisation de la Bundesbank, la banque centrale allemande. Le gouvernement allemand assure par ailleurs que l'interdiction de mettre des ressources à sa disposition reste en vigueur et décrit ses activités officiellement déclarées comme «
très limitées».
Du côté français, la communication des autorités concernant l'application effective des sanctions reste pour le moins lacunaire. Interrogée par RFI sur l'application concrète du gel des avoirs à la représentation parisienne et sur d'éventuelles autorisations ou dérogations, la direction générale du Trésor a refusé de commenter le sujet. Également contactée, la Maison russe de Paris n'avait pas répondu concernant les conséquences des sanctions sur ses activités.
Sur la période qu'elle a étudiée, Marika Ruggiero assure n'avoir constaté aucune rupture visible dans l'activité du centre français après l'adoption des sanctions : événements et stages en Russie continuaient notamment d'être proposés.
Réponse européenne
Pourtant, d'autres pays européens ont choisi de couper ce canal. Après la vaste offensive russe de 2022, le Danemark n'a pas directement interdit les activités de la Maison russe de Copenhague, mais a réduit le nombre de diplomates russes sur son territoire. Le centre a alors fermé. Moscou a dénoncé les conséquences d'une politique de pression, de « censure », d'enquêtes et de restrictions financières.
La Roumanie s'est montrée plus directe, actant la fermeture de la Maison russe dans sa capitale dès février 2023. Le motif officiel était explicite : selon Bucarest, le centre s'était engagé à plusieurs reprises dans des actions présentant « de manière déformée la réalité et la vérité historique », et ces dérives s'étaient aggravées après l'invasion de l'Ukraine. Maria Zakharova, la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, avait immédiatement fustigé la décision, qualifiée de « nouvelle étape visant à priver les citoyens roumains de l'accès à un point de vue alternatif qui met en lumière l'absurdité agressive de la propagande de l' Otan et de l'UE ». La
Moldaviea, pour sa part, acté en juillet 2026 la fermeture du centre de Chisinau. Au total, neuf pays européens ont vu les Maisons russes implantées sur leur territoire fermer depuis février 2022.
À l'inverse, la Hongrie, longtemps proche de Moscou sous le régime de l'ancien Premier ministre Viktor Orban, n'a entrepris aucune action à l'encontre du centre russe de Budapest, malgré les promesses du nouveau chef du gouvernement, Peter Magyar, de lutter contre l'influence du Kremlin.
En dehors de l'Europe, ces centres fleurissent aussi en** Afrique**, remarquait Lou Osborn, membre du collectif All Eyes on Wagner, ** auprès de RFI en décembre 2025**. Dans certains pays du continent, «
leur gestion a été déléguée à des entités privées», notamment le
groupe paramilitaire Wagner, note l'enquêtrice. En dehors des expositions culturelles qu'elles accueillent, les Maison russes dans plusieurs États africains «
servent de centres de recrutement» industriel et militaire pour faire venir des travailleurs, attirés par de fausses promesses d'accès aux études et mis au service de l'effort de guerre de Moscou.
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Rien de tel n'a toutefois encore été observé dans les centres européens. Reste que leurs activités documentées de propagande, ainsi que les soupçons de la présence d'agents des renseignements en leur sein, ne semblent pas encore avoir poussé la France à envisager de mesures similaires à certains de ses partenaires du Vieux Continent. Contacté au sujet de l'apparente tolérance de la France à l'égard de la Maison russe de Paris, le ministère des Affaires étrangères n'avait pas donné suite à nos questions avant la publication de cet article.
Selon Marika Ruggiero, il s'agirait en partie pour la France de « maintenir des relations et ne pas fermer totalement la porte à une communication avec la Russie. Fermer les centres culturels pourrait être vu comme une attaque supplémentaire ». Qui plus est, « la culture qu'ils promeuvent dans ces centres est assez aseptisée, ajoute-t-elle,* ce n'est pas une culture qui fait débat* : ce sont les grands compositeurs russes, la littérature, la langue ».
L'Allemagne, elle, a finalement franchi le pas. ** Le 21 août 2026**, l'hebdomadaire allemand
Der
Spiegelrévélait déjà que la dénonciation de l'accord de 2011 régissant la Maison russe n'était désormais «
plus taboue». Onze jours plus tard, après avoir attribué à Moscou l'attaque au drone explosif de l'aéroport de Leipzig, Berlin a annoncé, parmi plusieurs mesures de rétorsion contre la Russie, mettre fin au contrat permettant à la Maison russe d'occuper ses locaux. Une décision qui pourrait toutefois avoir un coût : le Kremlin avait déjà prévenu qu'il pourrait répliquer en fermant le Goethe-Institut de Moscou.
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- 2,131 words · 11 min read
- Published
- September 2, 2026
- Byline
- Aurore Lartigue
- Source
- RFI