Guinée : la Banque mondiale appelle à transformer la croissance en emplois et à diversifier l’économie
La croissance économique de la Guinée devrait s’accélérer avec la montée en puissance du projet minier de Simandou. Mais cette dynamique risque de profiter insuffisamment à la population si le pays ne parvient pas à développer son secteur privé non minier, à améliorer la productivité agricole et à créer davantage d’emplois formels. C’est l’un des principaux constats de la troisième édition du rapport de suivi de la situation économique de la Guinée, publiée par la Banque mondiale il y a quelques jours.
L’économie guinéenne a enregistré une croissance de 7,4 % en 2025, portée principalement par les performances du secteur minier et le redressement des services. Pourtant, cette progression ne garantit pas une amélioration durable des conditions de vie de la population. Dans son rapport intitulé « Au-delà de l’exploitation minière : transformer la richesse des ressources naturelles en croissance du secteur privé et en emplois », la Banque mondiale estime que le pays doit engager des réformes importantes pour convertir ses richesses naturelles en emplois productifs et en prospérité partagée.
Selon les estimations de l’institution, le produit intérieur brut (PIB) réel a progressé de 7,4 % en 2025, soit une croissance de 4,8 % par habitant. Le secteur minier a enregistré une expansion de 13,9 %, soutenue notamment par la hausse de la production de bauxite, passée de 135 millions de tonnes en 2024 à 175 millions de tonnes en 2025, soit une augmentation de 30 %. L’agriculture a progressé de 5,8 %, tandis que les services ont bénéficié d’une reprise de l’activité commerciale, des transports et des services financiers.
Autre évolution positive relevée par la Banque mondiale : le ralentissement de l’inflation. Celle-ci est passée de 5,1 % en 2024 à 3,2 % en 2025, notamment grâce à la baisse des prix des transports et à l’atténuation des effets de l’explosion du dépôt de carburant survenue à Conakry en décembre 2023.
Cette amélioration de la croissance et des prix aurait contribué à réduire la pauvreté. Le taux national est estimé à 36,8 % en 2025, contre 43,3 % en 2024, selon les projections de la Banque mondiale. L’institution rappelle toutefois que les performances macroéconomiques ne se traduisent pas automatiquement par une amélioration généralisée du niveau de vie. Entre 2019 et 2022, malgré la croissance économique, environ 1,2 million de personnes supplémentaires étaient passées sous le seuil national de pauvreté.
Simandou, une opportunité économique à saisir
Les perspectives économiques guinéennes sont particulièrement favorables à court terme, avec le démarrage des exportations de minerai de fer de Simandou à la fin de l’année 2025. La Banque mondiale prévoit une croissance du PIB de 8,8 % en 2026, puis de 11,6 % en 2027, à mesure que la production et les exportations du projet monteront en puissance.
Cette accélération pourrait placer la Guinée parmi les économies affichant les plus fortes croissances au monde au cours de cette période. Le programme Simandou 2040 constitue, à cet égard, un cadre destiné à orienter les investissements vers les infrastructures, le développement des compétences, l’agriculture et le secteur privé. Les investissements envisagés dans ce programme sont estimés à environ 200 milliards de dollars entre 2026 et 2040.
Mais les retombées de cette manne minière pourraient rester limitées si les liens entre les grandes entreprises extractives et l’économie nationale ne sont pas renforcés. La Banque mondiale estime que Simandou devrait générer entre 15 000 et 18 000 emplois directs et indirects. Un apport qui demeure modeste au regard des besoins du marché du travail guinéen.
Le rapport souligne également les risques liés à une économie trop dépendante des exportations minières. L’afflux de revenus issus des ressources naturelles peut entraîner une appréciation du taux de change réel et réduire la compétitivité d’autres secteurs, notamment l’agriculture, l’industrie manufacturière et certains services. Ce phénomène, connu sous le nom de « syndrome hollandais », pourrait freiner la diversification économique que le pays cherche précisément à accélérer.
À ces risques s’ajoutent les incertitudes internationales, notamment les répercussions du conflit au Moyen-Orient sur les prix du pétrole, les coûts du transport maritime et les échanges mondiaux. Une hausse durable de ces coûts pourrait renchérir les importations et les dépenses de production, tout en accentuant les pressions inflationnistes.
Le marché du travail, principal défi de la croissance
Au-delà des perspectives économiques, la Banque mondiale insiste sur la faiblesse de la création d’emplois de qualité. Le marché du travail reste largement dominé par les activités informelles, l’emploi indépendant et les entreprises familiales, souvent caractérisés par une faible productivité et des revenus insuffisants.
D’après le rapport, l’emploi salarié formel ne représente que 8,5 % de la main-d’œuvre. Plus de 81 % des Guinéens ont recours au travail indépendant ou aux entreprises familiales, dans lesquelles l’incidence de la pauvreté atteint environ 48,8 %, contre 25,5 % dans les ménages ayant à leur tête un salarié.
La situation des jeunes et des femmes demeure particulièrement préoccupante. Près de 80 % de la population guinéenne a moins de 35 ans, tandis qu’un jeune sur trois âgé de 15 à 24 ans n’est ni en emploi, ni en études, ni en formation. Cette proportion atteint un jeune sur deux chez les filles vivant en milieu rural.
Les femmes restent également moins présentes sur le marché du travail. Leur taux d’activité est estimé à 43 %, contre 63 % pour les hommes. Plus de 95 % des emplois féminins sont considérés comme vulnérables, tandis que les tâches domestiques non rémunérées continuent de peser lourdement sur leur participation à l’activité économique.
Pour la Banque mondiale, l’enjeu ne consiste donc pas seulement à augmenter le nombre d’emplois, mais aussi à favoriser des emplois plus productifs, mieux rémunérés et offrant davantage de sécurité.
Des obstacles persistants pour les entreprises
Le développement du secteur privé non minier apparaît comme une condition essentielle pour absorber une main-d’œuvre en pleine expansion. Les entreprises guinéennes disposent d’un potentiel de croissance, mais leur développement reste entravé par plusieurs contraintes structurelles.
Les entreprises interrogées par la Banque mondiale citent notamment les difficultés liées au transport et à la logistique, les charges douanières et l’instabilité politique. Les problèmes de transport constituent un obstacle particulièrement important, dont la fréquence de citation est environ trois fois supérieure à la moyenne observée en Afrique subsaharienne.
L’accès au financement reste également limité. Les taux d’intérêt élevés et la préférence des banques pour les titres publics au détriment des prêts aux entreprises réduisent les possibilités de financement des petites et moyennes entreprises. Par ailleurs, 79 % des entreprises interrogées déclarent faire face à la concurrence d’entreprises informelles.
Dans ce contexte, la Banque mondiale recommande d’améliorer l’accès à l’électricité, aux routes et aux télécommunications, de simplifier les démarches d’enregistrement des entreprises et de renforcer l’exécution des contrats. Elle préconise aussi d’élargir les possibilités de financement à des conditions abordables pour les entreprises locales.
La politique de contenu local constitue un autre levier important. La Bourse de sous-traitance et de partenariat (BSTP) a déjà facilité l’attribution de plus de 236 millions de dollars de marchés miniers à des entreprises guinéennes. Pour l’institution, il faut désormais renforcer les capacités de ces entreprises, améliorer leur accès au financement et développer les programmes d’accompagnement des fournisseurs, notamment dans les régions minières et le long du corridor de Simandou.
L’agriculture au cœur de la diversification
Le rapport accorde une place importante à l’agriculture et aux chaînes de valeur agroalimentaires, considérées comme des moteurs essentiels de la création d’emplois et de la réduction de la pauvreté rurale.
Plus de 60 % des Guinéens travaillent dans l’agriculture. Pourtant, le secteur reste confronté à une faible productivité, à des pertes importantes après les récoltes et à des difficultés d’accès aux marchés. L’amélioration des infrastructures rurales, des équipements de stockage et de la logistique apparaît donc indispensable pour accroître les revenus des producteurs.
La Banque mondiale identifie plusieurs filières présentant un potentiel commercial et exportateur, notamment le fonio, la mangue, l’anacarde, l’ananas et les produits de la pêche. Elle estime également que le corridor ferroviaire et portuaire de Simandou pourrait faciliter l’acheminement des productions agricoles vers les marchés nationaux, régionaux et internationaux, à condition que son accès soit organisé au bénéfice de plusieurs catégories d’utilisateurs.
L’institution recommande notamment de rendre opérationnels les mécanismes de garantie des prêts destinés aux petites entreprises agricoles, de renforcer les infrastructures de conservation après récolte et de mieux relier les producteurs aux débouchés commerciaux.
Un déficit budgétaire en forte hausse
Malgré l’amélioration des recettes publiques, la situation budgétaire s’est détériorée en 2025. Les recettes totales de l’État ont atteint 18,2 % du PIB, contre 15,2 % en 2024, grâce notamment au renforcement de l’administration fiscale, à la numérisation des procédures douanières et à une meilleure mobilisation des recettes minières.
Cependant, l’augmentation des dépenses d’investissement et des dépenses liées aux élections a creusé le déficit budgétaire, passé de 4,9 % du PIB en 2024 à 8,9 % en 2025. La dette publique a, pour sa part, atteint 51,5 % du PIB, selon les estimations présentées dans le rapport.
La Banque mondiale appelle ainsi à une gestion plus rigoureuse des finances publiques et de la dette, ainsi qu’à la mise en place d’un cadre budgétaire à moyen terme fondé sur des règles claires. Elle recommande également d’intégrer le futur Fonds souverain de la Guinée dans ce cadre, avec des mécanismes transparents de gouvernance et de contrôle.
Des réformes nécessaires pour une croissance inclusive
Pour transformer les perspectives économiques en progrès durables, la Banque mondiale préconise une stratégie articulée autour de plusieurs priorités : préserver la stabilité macroéconomique, renforcer la gestion des recettes minières, améliorer l’environnement des affaires, développer les compétences professionnelles et faciliter l’accès au financement.
L’éducation, la formation technique et professionnelle, l’autonomisation économique des femmes ainsi que les investissements dans la santé et la protection sociale figurent également parmi les leviers identifiés. L’institution recommande, en outre, de mieux cibler les investissements publics en fonction des besoins des régions les plus touchées par la pauvreté.
À long terme, les choix politiques seront déterminants. Selon les scénarios présentés dans le rapport, la croissance économique pourrait atteindre près de 6,9 % à l’horizon 2040 dans un scénario de réformes, contre 5,1 % si les politiques actuelles se poursuivent sans changement majeur. Dans le premier cas, le PIB réel par habitant pourrait être supérieur de 20 % à celui du scénario de référence.
Alpha Fafaya Diallo pour Guineematin.com
Tel. 628 12 43 62
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- 1,741 words · 9 min read
- Published
- October 12, 2026
- Byline
- Mamadou Yaya Diallo
- Source
- Guineematin.com