Kèlèfa Sall: huit ans après, l’histoire présente la facture

Quand les fauteuils changent de maîtres et que l’histoire convoque les anciens gardiens du temple.
Il est des morts qui continuent de déranger les vivants. Et des vivants que l’histoire finit par rappeler à la barre, longtemps après qu’ils ont cru leurs dossiers définitivement classés. Feu Kèlèfa Sall appartient à la première catégorie. Mohamed Lamine Bangoura vient de découvrir les désagréments de la seconde.
14 décembre 2015, devant Alpha Condé, Kèlèfa Sall, président de la Cour constitutionnelle, prononce cet avertissement historique :
« Gardez-vous de succomber à la mélodie des sirènes révisionnistes… »
Il rappelait qu’une Constitution n’est pas un costume que l’on retaille selon l’embonpoint des ambitions présidentielles.
Septembre 2018, le magistrat est évincé dans des conditions controversées. Huit conseillers lui indiquent la sortie. Son vice-président, Mohamed Lamine Bangoura, récupère le fauteuil. Le gardien du temple venait d’être congédié. Son successeur pouvait commencer l’inventaire.
En 2020, sous la présidence de Bangoura, la Cour constitutionnelle valide les résultats du référendum ouvrant la voie au troisième mandat d’Alpha Condé, proclame sa réélection contestée et reçoit son serment le 15 décembre.
Mais un détail donne aujourd’hui à cette histoire les dimensions d’une comédie judiciaire. Lors de cette investiture, Mohamed Lamine Bangoura exhorte Alpha Condé à combattre la corruption et l’enrichissement illicite.
L’enrichissement illicite ! Il fallait une confiance exceptionnelle dans la discrétion de l’avenir pour prononcer une telle recommandation. Car l’avenir avait conservé le procès-verbal.
Le 5 septembre 2021, la junte renverse Alpha Condé. La Constitution est suspendue, les institutions dissoutes. Le 1er octobre, Mamadi Doumbouya prête serment devant la Cour suprême, présidée par Mamadou Sylla. La Cour constitutionnelle de M Bangoura n’est plus au rendez-vous. Les anciens certificats de conformité ont perdu leur valeur.
Sidy Souleymane N’Diaye, procureur de Dixinn sous Alpha Condé, est remplacé en décembre 2021 par Algassimou Diallo. En août 2026, retournement de situation, N’Diaye préside la formation disciplinaire qui révoque Algassimou Diallo. Quelques semaines plus tard, en tant que procureur général près la Cour suprême, il représente le ministère public dans la procédure pénale engagée contre son ancien successeur. Hier remplacé, aujourd’hui chargé de requérir dans une procédure visant celui qui lui avait succédé.
Kèlèfa Sall en 2018, Algassimou Diallo en 2026. Deux procédures distinctes, mais une même interrogation. « Que devient l’indépendance de la magistrature lorsque les carrières judiciaires croisent les intérêts du pouvoir ? »
Les régimes passent, les robes restent et l’indépendance judiciaire attend toujours qu’on cesse de la conjuguer au conditionnel.
Puis arrive octobre 2026, la CRIEF condamne Mohamed Lamine Bangoura à sept ans d’emprisonnement, deux milliards de francs guinéens d’amende, cinq ans d’inéligibilité et à la confiscation de biens.
Sept ans ! L’homme qui recommandait de combattre l’enrichissement illicite vient d’être condamné notamment pour cette infraction. Le prédicateur de la probité est devenu le sujet de son propre sermon. Après avoir proclamé les résultats électoraux, le voici confronté à la proclamation de son propre verdict. Après avoir examiné les recours des autres, il lui reste à exercer les siens.
Certes, cette condamnation susceptible de recours ne constitue pas un jugement sur l’éviction de Kèlèfa Sall. Mais l’histoire politique possède cette liberté de rapprocher les actes, les dates et les destins. Kèlèfa Sall s’est éteint en juillet 2019, sans assister à l’aboutissement du troisième mandat contre les dérives duquel il avait mis en garde. Son successeur aura connu ce mandat, la chute d’Alpha Condé, l’installation du CNRD et désormais une lourde condamnation judiciaire.
Aujourd’hui, Khaïté Sall, fille du défunt magistrat, est ministre de la Santé. Sans lui prêter des sentiments qu’elle n’a pas exprimés, sa présence au gouvernement rappelle combien les trajectoires familiales et institutionnelles peuvent se croiser au fil de l’histoire.
Dans ‘’Le Zéro et l’Infini’’, Arthur Koestler écrit : « L’Histoire se fiche pas mal que vous vous rongiez les ongles. »
Chez Koestler, N.S Roubachof, ancien dignitaire révolutionnaire, découvre les rigueurs d’un système dont il avait accompagné la mécanique. Le parallèle littéraire ne confond pas les situations, mais rappelle combien les retournements de l’histoire peuvent surprendre ceux qui ont longtemps exercé le pouvoir.
Mohamed Lamine Bangoura peut méditer cette formule sans que cela préjuge de l’issue de ses recours. Kèlèfa Sall n’est plus là pour commenter le verdict, Algassimou Diallo poursuit son combat judiciaire et Sidy Souleymane N’Diaye continue encore d’exercer des responsabilités.
L’histoire ne distribue pas nécessairement les récompenses aux vertueux ni les châtiments aux autres. Elle a cependant cette insolence, elle avance sans demander la permission à ceux qui se croyaient indispensables.
Huit ans après l’éviction de Kèlèfa Sall, les fauteuils ont changé de propriétaires, les régimes de discours et les magistrats de fonctions. Mais une question demeure : « Quand la Guinée disposera-t-elle d’une justice dont l’indépendance ne dépendra plus des circonstances politiques ? »
Car l’histoire, elle, ne se ronge pas les ongles. Elle tourne les pages et parfois, elle présente la facture.
Alpha Issagha Diallo Expert agréé en fouilles archéologiques des engagements publics.
Follow the story
About this article
- Length
- 818 words · 4 min read
- Published
- October 24, 2026
- Byline
- guineelive.com
- Source
- Guineelive