Avant Diomaye et Macky, les réconciliations les plus spectaculaires de l’histoire de la politique sénégalaise

Le soutien de Bassirou Diomaye Faye à la candidature de Macky Sall au secrétariat général de l'ONU a surpris jusque dans leurs propres camps. Pourtant, l'histoire politique du Sénégal est jalonnée de retournements tout aussi inattendus, où les adversaires les plus acharnés ont fini par se serrer la main. Retour sur ces volte-face qui ont marqué la vie publique du pays. Il y a deux ans, tout les opposait. Arrivé au pouvoir en 2024 avec la promesse d'une rupture totale avec le régime précédent, Bassirou Diomaye Faye a pourtant choisi, en juillet 2026, de soutenir son prédécesseur dans la course à la tête des Nations unies, après des mois de relations tendues entre les deux hommes. La décision est intervenue quelques jours après une rencontre au palais présidentiel qui a ouvert la voie à ce rapprochement. Le gouvernement avait jusque-là refusé d'appuyer Macky Sall, qui a dirigé le pays de 2012 à 2024. De son côté, l'ancien président a qualifié ce soutien d'honneur et décrit leurs échanges comme cordiaux et constructifs. Ce virage ne s'explique pas sans le contexte. Le chef de l'État a lancé le 25 juillet son propre parti, « Kiiraay – Les Patriotes Républicains », officialisant sa rupture avec son ancien mentor Ousmane Sonko. Leurs relations s'étaient progressivement dégradées jusqu'au limogeage du Premier ministre en mai. Plusieurs analystes y voient un calcul électoral : face à un Pastef qui contrôle l'Assemblée nationale, le président aurait besoin de soutiens venus de l'APR, voire du PDS, d'autant qu'il a également rencontré Karim Wade lors d'un déplacement au Qatar. Mais Diomaye n'invente rien. Il s'inscrit dans une longue tradition sénégalaise.
Wade au gouvernement de Diouf : l'opposant historique change de rôle
Le précédent le plus célèbre remonte au début des années 1990. Après avoir affronté Abdou Diouf aux présidentielles de 1983 et 1988, et avoir été arrêté à la suite des contestations post-électorales, Abdoulaye Wade accepte l'impensable. En avril 1991, lui et quatre autres cadres du PDS entrent dans un gouvernement d'union nationale aux côtés du Parti socialiste, et Wade devient ministre d'État. L'expérience tourne court : en octobre 1992, les ministres libéraux claquent la porte, reprochant au PS sa mainmise sur l'exécutif. Le plus surprenant reste à venir. En février 1994, Wade est emprisonné pour la troisième fois de sa vie après les émeutes. qui suivent la présidentielle de 1993. Libéré quelques mois plus tard, il déroute pourtant ses partisans en rejoignant à nouveau un gouvernement Diouf en 1995, toujours avec le rang de ministre d'État. Ses détracteurs l'accusent alors d'être « allé à la soupe ». L'histoire leur donnera tort : cinq ans plus tard, en mars 2000, c'est ce même Wade qui battra Diouf dans les urnes.
Moustapha Niasse, l'art de choisir son camp
Figure majeure du Parti socialiste, Moustapha Niasse en claque la porte en 1999 pour fonder l'AFP.. Au second tour de 2000, son ralliement à Wade pèse lourd dans la première alternance du pays, et il devient le premier Premier ministre du nouveau président, avant d'être limogé moins d'un an plus tard et de retourner dans l'opposition. Douze ans après, le scénario se répète avec un autre libéral : en 2012, il soutient Macky Sall contre Wade et prend la présidence de l'Assemblée nationale, qu'il conservera une décennie entière au sein de Benno Bokk Yakaar, coalition où il retrouve d'ailleurs ses anciens camarades socialistes.
Wade et Idrissa Seck : du fils spirituel au prisonnier, puis au retour
Aucune relation n'illustre mieux les montagnes russes de la politique sénégalaise que celle d'Abdoulaye Wade et d'Idrissa Seck. Premier ministre de 2002 à 2004, celui qu'on présentait comme le dauphin est limogé, puis placé en détention en juillet 2005 pour corruption présumée et atteinte à la sûreté de l'État. Dans la foulée, le PDS l'exclut de ses rangs. Libéré début 2006 sans jamais avoir été jugé, il fonde son propre parti, Rewmi. Pourtant, dès janvier 2007, Wade annonce que son ancien protégé a accepté de revenir au PDS. Après la présidentielle, un rapprochement s'engage entre les deux hommes et leurs formations. Le fils prodigue rentre au bercail, avant de repartir à nouveau quelques années plus tard. Une relation faite de ruptures et de retrouvailles, à l'image de toute une génération politique.
Macky et Wade : la paix des braves sous l'égide du Khalife
Formé à l'école libérale, Macky Sall avait succédé à Idrissa Seck à la Primature en 2004, avant de rompre à son tour avec Wade et de le battre en 2012. S'ensuivent sept années de brouille profonde, marquées notamment par le dossier judiciaire de Karim Wade. Le dégel se produit en un lieu symbolique. Le 27 septembre 2019, lors de l'inauguration de la mosquée Massalikoul Djinane, les deux hommes se congratulent devant le Khalife général des mourides, Serigne Mountakha Mbacké. Le guide religieux demande même à Wade d'être comme un père pour Macky Sall. Main dans la main, poings levés, les deux présidents repartent ensemble dans la voiture présidentielle, Macky Sall raccompagnant son prédécesseur jusqu'à son domicile. Deux semaines plus tard, ils se retrouvent au palais pour un tête-à-tête de près de trois heures.
Idrissa Seck chez Macky : le séisme de novembre 2020
Un an plus tard, c'est Idrissa Seck qui crée la sensation. Arrivé deuxième à la présidentielle de 2019 et farouche opposant du régime, il est nommé en novembre 2020 à la tête du Conseil économique, social et environnemental, après sept ans de séparation avec Macky Sall. La surprise est d'autant plus grande que les deux hommes entretenaient des relations tendues depuis 2004, quand Macky avait pris sa place à la Primature. Le leader de Rewmi devient ainsi la troisième personnalité de l'État dans l'ordre protocolaire, et ses critiques dénoncent une trahison. L'alliance tiendra jusqu'en avril 2023, lorsqu'Idrissa Seck quittera le CESE pour se porter candidat à la présidentielle, tout en qualifiant encore Macky Sall de « précieux frère ». De Wade à Diomaye, le schéma se répète. Les réconciliations naissent rarement d'une amitié retrouvée. Elles répondent presque toujours à un besoin : élargir une base électorale, contrer un nouveau rival, apaiser une crise ou préparer une échéance. Les guides religieux jouent souvent le rôle de facilitateurs, et les électeurs, eux, sont régulièrement pris de court. Il y a une ironie dans le rapprochement actuel. Diomaye Faye et
Ousmane Sonko
avaient fait campagne ensemble sur le slogan « Diomaye mooy Sonko ». Aujourd'hui, le président tend la main à l'homme contre lequel ils s'étaient unis, tandis que son ancien compagnon de lutte, désormais président de l'Assemblée nationale, se retrouve dans le camp adverse. La politique sénégalaise vient de rappeler une nouvelle fois une vieille vérité : ici, il n'y a ni ennemis éternels, ni alliés définitifs.
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- Length
- 1,114 words · 6 min read
- Published
- September 28, 2026
- Byline
- Diack Sall
- Source
- Senenews