
Le retour du Président Paul Biya au Cameroun, le 20 août dernier, après plus de dix
semaines passées à Genève, s’inscrit dans un contexte politique très sensible. À
93 ans, le Président camerounais reste l’un des dirigeants les plus âgés au monde et
celui qui est au pouvoir depuis longtemps (43 ans) sur le continent africain. Élu pour
un huitième mandat à l’issue de l’élection présidentielle d’octobre 2025, il dirige le
Cameroun, depuis novembre 1982. Son absence prolongée du pays a naturellement
suscité des questions légitimes sur la continuité de l’État, sa capacité à exercer
pleinement ses fonctions et surtout sur les modalités de sa succession. Justement
cette question de sa succession n’est plus une hypothèse lointaine ; elle devient
aujourd’hui l’un des principaux problèmes politiques du Cameroun.
En avril 2026, le Gouvernement camerounais a engagé une réforme constitutionnelle
qui rétablit la fonction de Vice‑Président de la République. En principe cette fonction
est censée garantir la continuité de l’État si la Présidence devient vacante. Dès lors,
plusieurs questions se posent : qui pourra succéder à Paul Biya ? Sous quelles
règles ? La succession sera‑t‑elle institutionnelle, politique ou même familiale ? Le
RDPC pourra‑t‑il garder son unité ? Et surtout, le Cameroun peut‑il réussir une
transition pacifique après plus de quatre décennies de pouvoir personnel fortement
centralisé ? L’analyse de ces questions montre cinq enjeux majeurs : l’enjeu
constitutionnel, l’enjeu de la succession au sein du RDPC, l’hypothèse d’une
succession familiale, le risque de fragmentation politique et la nécessité d’une
transition démocratique qui préserve l’unité nationale.
Pendant plusieurs décennies, la succession de Paul Biya est restée théorique.
La longévité exceptionnelle du Président a progressivement créé une situation où le
système politique camerounais tournait autour de lui. Le Président Biya était à la fois
le sommet de l’État, le Chef de la majorité présidentielle et l’arbitre ultime des
équilibres entre les différentes parties de l’appareil politique. Dans ce sens, la
réforme constitutionnelle d’avril 2026 représente un tournant majeur. En effet, le
Parlement camerounais a adopté une modification qui réintroduit la fonction de
Vice‑Président de la République qui sera nommé par Paul Biya.
Le titulaire peut prendre la suite en cas de décès, de démission ou d’incapacité.
Cette reforme qui est bienvenue peut être vu sous deux angles. Dans un premier
temps, elle répond à la nécessité de garantir la continuité institutionnelle au sommet
de l’État. Dans un État moderne, le pouvoir ne doit pas reposer uniquement sur la
santé d’une personne. La désignation d’un successeur constitutionnel avant la fin du
mandat peut éviter un vide politique et empêcher une lutte désordonnée entre les
prétendants à la succession.
Une seconde lecture plus politique, montre que la nomination du Vice‑Président par
Paul Biya lui ouvre une possibilité d’une succession contrôlée voire familiale. Le
débat ne porte donc plus seulement sur l’existence d’un mécanisme constitutionnel,
mais sur l’identité de la personne qui sera choisie pour l’incarner. Plusieurs mois
après la création de cette fonction, le titulaire n’était toujours pas officiellement
désigné. Ce vide alimente les spéculations et montre que la vraie lutte pour la
succession reste encore bien ouverte. La question principale est celle-ci : le
Vice‑Président sera‑t-il vraiment le garant de la continuité de l’État ou simplement
l’instrument principal pour préparer l’après‑Biya ?
Le deuxième enjeu de cette succession au Cameroun concerne directement le
Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais (RDPC), formation politique
au pouvoir depuis 1985. La longévité du système Biya a produit une forte
personnalisation du pouvoir. Dans ce type de configuration politique, la question de
la succession est particulièrement délicate parce que le Chef demeure l'arbitre entre
des réseaux politiques, administratifs, économiques, territoriaux et familiaux. Dans
cette optique, la succession de Paul Biya risque de se transformer en une lutte entre
plusieurs groupes qui veulent prendre le contrôle de l’appareil d’État et du parti
présidentiel. Le vrai enjeu ne sera pas tant de savoir qui veut devenir Président, mais
qui pourra rassembler une coalition assez large pour diriger le RDPC et l’État. Cette
distinction est essentielle.
Le Cameroun dispose d’une administration puissante, d’une classe politique
expérimentée, d’une armée bien structurée et de nombreux réseaux d’influence.
L’équilibre entre ces forces repose depuis longtemps sur l’autorité arbitrale de Paul
Biya. Son départ pourrait libérer des rivalités longtemps contenues. Les
changements de 2026 à la tête des deux chambres du Parlement ont déjà relancé
les questions sur les futurs équilibres du régime. La succession pourrait alors devenir
une compétition entre technocrates, responsables du RDPC, hauts fonctionnaires,
représentants des différentes régions et personnalités proches de la présidence. Le
principal danger donc serait une fragmentation du parti présidentiel.
L’histoire récente de la politique africaine montre qu’un parti dominant peut garder
son influence après la disparition de son fondateur ou de son dirigeant historique, à
condition d’avoir des institutions internes assez solides pour organiser la succession.
Le problème du Cameroun est que la stabilité du régime a longtemps été liée à la
personne de Paul Biya. Après lui le système politique camerounais devra prouver
qu’il peut survivre à son fondateur sans recourir à la violence ni à une rupture des
institutions.
L’hypothèse d’une dynastisation de la succession avec Emmanuel Franck Olivier
Biya.
Un des points les plus sensibles de la succession porte sur la possibilité que Franck
Biya, fils du président, se présente ou soit nommé. Il faut distinguer clairement les
faits avérés des spéculations politiques. Aucun acte officiel ne désigne Franck Biya
comme successeur à ce jour. Toutefois, son nom apparaît régulièrement dans les
analyses sur l’après‑Biya, surtout depuis la création du poste de Vice‑Président de la
République.
Si l’hypothèse se concrétise, elle déclenchera à coup sûr, un débat important sur la
nature du régime camerounais. Les défenseurs de la succession familiale la
présenteront comme un moyen d’assurer la continuité, de préserver la stabilité et
d’éviter une lutte brutale entre factions rivales au du RDPC. Mais elle pourrait aussi
être perçue par une partie de l’opinion comme une dynastisation du pouvoir. Cette
question est particulièrement importante dans un pays où la population est très jeune
: plus de 70 % des Camerounais ont moins de 35 ans. Il existe donc un risque de
décalage entre une génération politique façonnée dans les années 1980 et une
jeunesse camerounaise qui veut davantage de renouvellement des élites, de mobilité
sociale, d’emploi et de participation politique. Une succession familiale peut
déclencher le mécontentement d’une partie de la jeunesse et transformer une
question institutionnelle en crise de légitimité. L’enjeu ne serait plus seulement : «
Qui succédera à Paul Biya » mais il poserait la question de savoir si « Le Cameroun
appartient-il à une génération politique ou à tous les citoyens camerounais ». Cette
question porte directement sur la légitimité démocratique du futur pouvoir.
Le risque visible d’une crise de succession.
Le quatrième enjeu de la succession au Cameroun consiste à assurer la stabilité
politique. En effet ce pays fait face à plusieurs faiblesses : d’abord la menace
permanente de séparatiste dans les régions anglophones, la menace de Boko
Haram dans l’Extrême‑Nord, des difficultés économiques et sociales, le chômage
des jeunes et la méfiance d’une partie de la population envers les institutions. Pour
rappel, la crise anglophone a commencé à la fin de 2016. Des milliers de
Camerounais anglophones étaient descendus dans les rues pour dénoncer la
marginalisation de leurs traditions et systèmes anglophones. Mais ces
manifestations, largement pacifiques, ont été brutalement réprimées par l’État.
Des groupes armés séparatistes sont alors rapidement apparus. Fin 2017, ils ont
proclamé l’indépendance des régions du nord-ouest et du sud-ouest en tant que
« République fédérale d’Ambazonie ». De violents affrontements s’en sont suivis
entre l’armée camerounaise et les séparatistes armés, connus collectivement sous le
nom d’Ambazoniens. Ces affrontements continuent jusqu’à ce jour. Dans ce
contexte, une transition mal préparée peut entraîner des effets graves. Le danger
principal ne sera pas forcément un coup d’État traditionnel. Une crise de légitimité
peut éclater, une lutte entre factions de l’appareil d’État peut surgir, la contestation
électorale peut s’intensifier ou la mobilisation populaire peut se déclencher.
L’élection présidentielle de 2025 a déjà prouvé que la question électorale est très
sensible. Paul Biya avait été déclaré vainqueur avec 53,66 % des voix contre
35,19 % pour Issa Tchiroma Bakary. L’opposition avait contesté ces résultats et les
violences postélectorales. La succession doit d’abord régler un problème essentiel :
créer un successeur qui soit à la fois légal au regard de la loi et légitime aux yeux de
la population. La distinction entre légalité et légitimité est cruciale. Un pouvoir peut
être conforme à la constitution et, en même temps, être contesté politiquement. Dans
une période de transition, cette tension peut rapidement devenir dangereuse.
L’enjeu décisif : passer d’une succession familiale à une transition
institutionnelle.
Le vrai défi du Cameroun consiste à transformer la question de l’après‑Biya en une
question institutionnelle. Le président Paul Biya a été le visage de l’État pendant plus
de quarante ans. Mais une démocratie ne peut jamais dépendre d’un seul dirigeant à
vie. Le retour du Président à Yaoundé ne résout pas la question de sa succession ; il
la repousse. Le véritable défi aujourd’hui est de savoir si le Cameroun pourra
organiser une transition qui respecte la Constitution, la stabilité du pays, la diversité
politique et la volonté du peuple. Une transition réussie doit reposer sur quatre
conditions. Premièrement, la transparence constitutionnelle : les règles de
succession doivent être claires et appliquées sans ambiguïté. Deuxièmement, la
neutralité des institutions : l’administration, l’armée et les organes électoraux doivent
rester au service de l’État, pas d’un parti ou d’une personne. Troisièmement, le
dialogue politique : l’opposition doit pouvoir prendre part au débat sur l’avenir
institutionnel du pays. Enfin, le renouvellement générationnel doit devenir une réalité
politique. La question n’est pas seulement de remplacer un homme de 93 ans par un
homme plus jeune ; il s’agit de renouveler les pratiques de gouvernance, les rapports
entre l’État et les citoyens et les mécanismes de représentation politique.
Pour terminer cette analyse de la situation au Cameroun, il faut dire que le retour de
Paul Biya à Yaoundé, après sa longue absence, peut donner l’impression que la
crise institutionnelle est temporairement résolue. Ce n’est pas malheureusement le
cas. Le retour du Président ne fait pas disparaître le problème successoral ; il le rend
au contraire plus visible. Après quarante‑quatre trois ans de pouvoir, le Cameroun se
trouve à la croisée des chemins. La création du poste de Vice‑Président est censée
répondre à la question de la continuité de l’État, mais elle ne suffit pas à garantir la
légitimité du futur pouvoir. Trois scénarios sont possibles : une succession
institutionnelle préparée par Paul Biya, une succession maîtrisée par les réseaux du
pouvoir, parfois avec une dimension familiale, ou une transition politique plus ouverte
qui permettrait une vraie compétition démocratique.
Le premier scénario apporterait la stabilité. Le deuxième pourrait garder le système
mais déclencher une crise de légitimité. Le troisième serait plus incertain
politiquement, mais il pourrait marquer une rupture historique vers un nouvel
équilibre démocratique. Au fond, la vraie question de l’après‑Biya n’est pas
seulement qui remplacera Paul Biya, mais quel Cameroun succédera au Cameroun
de Paul Biya. C’est là le véritable enjeu historique : passer d’un État fortement
personnalisé à un État bien institutionnalisé où le changement de dirigeant ne
devient ni désastre ni bouleversement, mais simplement un mécanisme habituel de
la vie républicaine.
Dr Ben ZAHOUI DÉGBOU, Géographe-Journaliste, Spécialiste de Géopolitique et
de Commerce International. Doctorant en Théologie, Institut de Théologie
BIBLEDOC, P.O. BOX 118 STAFFORD, VA – USA
(bibledoc.com).