
Dans les zones rurales du Sénégal, les femmes jouent un rôle essentiel dans la production agricole et la sécurité alimentaire des ménages. Pourtant, elles continuent de faire face à de nombreuses inégalités, notamment en matière d’accès à la terre et au financement. Dans le cadre de ce reportage, nous avons recueilli les témoignages de femmes qui s’activent dans le secteur agricole. Par ailleurs, les données recueillies par des organismes tels que l’Initiative prospective agricole (Ipar) mettent en lumière le décalage entre la contribution des femmes à l’agriculture sénégalaise et les ressources dont elles disposent pour développer leurs activités.
Il est 18 heures et poussière à Kaffrine. En cette période de récolte, Fana Touré est assise sur un divan en briques, comme on en retrouve beaucoup à l’intérieur des maisonnées dans le quartier Diamaguène. Après une longue journée consacrée aux travaux champêtres, Fana tient entre ses deux jambes deux grands bols remplis de mil. Comme elle, de nombreuses femmes du milieu rural n’ont pas accès à la terre. Leur quotidien se résume à travailler au profit de leurs maris ou de tierces personnes. « Nous qui vivons ici n’avons que la terre comme source de revenus. Avec mes coépouses, j’ai l’habitude d’aller aux champs de notre mari pour l’appuyer », explique-t-elle. La femme, âgée d’une quarantaine d’années, estime que les difficultés auxquelles sont confrontées les femmes des zones rurales ne manquent pas. À sa gauche, Ami Touré, sa coépouse, souligne, quant à elle, le manque de moyens pour développer des activités de transformation agricole ou acquérir des machines à coudre. « Parfois, il y a des initiatives qui nous sont offertes grâce à certains regroupements de femmes, mais nous peinons à obtenir suffisamment de matériel », renseigne-t-elle.
À Kaffrine, comme dans de nombreuses localités du Sénégal, les femmes occupent une place centrale dans les travaux agricoles. Elles participent aux semis, au désherbage, aux récoltes, à la transformation des produits et à leur commercialisation. Pourtant, lorsqu’il est question de propriété foncière ou de gestion des exploitations, elles restent peu représentées.
À Darou Khoudoss, dans le département de Tivaouane, Aïda Cissé suit ces questions depuis plus de trois décennies. Ancienne élue locale durant six mandats et présidente du Réseau national des femmes rurales du Sénégal, elle coordonne aujourd’hui un réseau de 36.000 membres répartis dans 42 associations issues du secteur primaire.
Selon elle, les campagnes de sensibilisation commencent à produire des résultats, même si du travail reste à faire. « Aujourd’hui, grâce à l’appui des partenaires et à la sensibilisation, nous pouvons dire que 60% des femmes rurales comprennent les enjeux de l’accès à la terre », affirme-t-elle.
Dans ce même sillage, à l’échelle du continent, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (Fao) estime que 66 % des emplois occupés par les femmes en Afrique subsaharienne relèvent des systèmes agroalimentaires.
Toutefois, d’après Aïda Cissé, les progrès restent variables selon les régions du Sénégal en ce qui concerne l’accès à la terre. « Par exemple, dans les Niayes et dans certaines localités de la région de Thiès, les femmes obtiennent plus facilement des parcelles qu’auparavant », explique-t-elle.
Toutefois, elle ne manque pas de souligner que, dans plusieurs autres zones, les pratiques coutumières continuent d’influencer l’accès au foncier. « Dans certaines parties de Kaolack, on a l’habitude de dire que les terres salées appartiennent aux femmes. C’est une manière de les cantonner à la culture du sel et de les exclure des terres les plus fertiles », constate la présidente des groupements féminins de Darou Khoudoss.
Durant son parcours de militante de la cause des femmes rurales, Aïda Cissé a notamment été touchée par le cas de femmes rencontrées dans une localité de Koussanar, contraintes de parcourir plusieurs kilomètres avant d’atteindre leurs champs. « Ces femmes arrivent déjà fatiguées au moment de commencer leur travail et s’exposent à des problèmes de sécurité parce que les terres qui leur ont été allouées se situent à plusieurs kilomètres de leur village. Quand j’ai eu à les rencontrer, ça m’a fait beaucoup de peine», indique-t-elle. Pour elle, les efforts engagés doivent désormais porter sur la mise en œuvre effective des droits reconnus par la loi.
Dans ce sillage, les données produites par l’Initiative prospective agricole et rurale (Ipar), l’Agence nationale de la statistique et de la démographie (Ansd), Onu-Femmes et la Direction de l’analyse, de la prévision et des statistiques agricoles (Dapsa) confirment, comme le souligne Aïda Cissé, que les femmes jouent un rôle majeur dans l’économie agricole, sans bénéficier du même accès que les hommes aux ressources productives.
Interrogées, les chercheuses de l’Ipar, Dr Marame Cissé Sow et Dr Ndèye Yandé Ndiaye, soulignent que la situation de la femme rurale sénégalaise ne reflète pas sa réelle contribution dans ce domaine, car la place des femmes dans l’agriculture est longtemps restée sous-estimée. « Les femmes rurales sont au cœur de l’agriculture sénégalaise. Elles assurent une part considérable de la production vivrière, de la transformation agroalimentaire et de la sécurité alimentaire des ménages », indique Dr Marame Cissé Sow, coordonnatrice de la thématique « Jeunes, femmes et stratégies entrepreneuriales et mobilité » à l’Ipar Think Tank.
Cependant, ces difficultés ne se présentent pas partout avec la même intensité. Pour la chercheuse de l’Ipar, les difficultés d’accès au foncier ne constituent pas un problème isolé. « L’accès limité au foncier produit un effet domino dont les conséquences se renforcent mutuellement », estime-t-elle. De son côté, Dr Ndèye Yandé Ndiaye estime que l’absence de droits fonciers sécurisés réduit les capacités d’investissement, limite l’accès au crédit et freine l’acquisition d’équipements agricoles. «Les données disponibles montrent que 68% des équipements motorisés, dont les tracteurs, motopompes et matériels de mécanisation, sont détenus par des hommes contre 32% seulement par des femmes. Les femmes restent en effet principalement présentes dans les activités de transformation post-récolte, mais elles disposent de peu de débouchés commerciaux structurés », précise-t-elle.
N’empêche, les femmes vivant dans les zones rurales au Sénégal représentent un poids économique important dans les évaluations agricoles. « L’analyse conjointe de l’Ansd et d’Onu-Femmes, en 2022, sur la contribution de l’entrepreneuriat et du leadership féminins à la valeur ajoutée du secteur agricole révèle que l’entrepreneuriat féminin dans l’agriculture informelle a généré 458,4 milliards de Fcfa, soit 27 % de la valeur ajoutée totale du secteur, alors même que les femmes contrôlent proportionnellement moins d’exploitations agricoles que les hommes », souligne Ndèye Yandé Ndiaye, coordonnatrice de la thématique «Gouvernance inclusive des ressources naturelles et foncières ».
Pour elle, il existe des inégalités structurelles dans l’accès et le contrôle du foncier, malgré un cadre juridique sénégalais qui reconnaît formellement l’égalité entre hommes et femmes en matière d’accès à la terre. « Le Sénégal dispose d’un arsenal juridique progressiste, mais son effectivité reste largement insuffisante sur le terrain. La coutume entre fréquemment en contradiction avec la loi et fait obstacle à son application », constate-t-elle.
Elle en veut pour preuve que « au niveau national, l’indice de parité mesurant la proportion de femmes parmi les responsables de parcelles agricoles s’établit à 0,2, ce qui signifie que, pour dix responsables de parcelles, à peine deux sont des femmes », ajoute-t-elle.
Ce chiffre connaît toutefois des variations régionales notables, précise l’experte. Selon elle, il est plus élevé dans le sud du pays, notamment en Casamance, avec 0,6 à Sédhiou et 0,3 à Ziguinchor, « où les configurations socioculturelles accordent historiquement aux femmes un rôle plus affirmé dans la gestion des terres ». Ce qui fait que, dans la grande majorité des régions sénégalaises, les femmes n’accèdent à la terre que par l’intermédiaire de leur mari, de leur famille ou de la communauté, sans sécurité foncière propre.
Par Marième Fatou DRAMÉ
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