Boukhalfa Amazit, au Jeune Indépendant: «Le 17 octobre 1961, une omerta, un vaste complot du silence»
Soixante-cinq ans après le massacre du 17 octobre 1961 à Paris, la responsabilité de l’État français reste au cœur du combat mémoriel. Le journaliste et historien Boukhalfa Amazit revient dans cet entretien sur les mécanismes d’occultation de cette répression, le rôle des chercheurs dans l’établissement des faits et la transmission de cette page majeure de […] The post Boukhalfa Amazit, au Jeune Indépendant: «Le 17 octobre 1961, une omerta, un vaste complot du silence» appeared first on Le Jeune
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Soixante-cinq ans après le massacre du 17 octobre 1961 à Paris, la responsabilité de l’État français reste au cœur du combat mémoriel. Le journaliste et historien Boukhalfa Amazit revient dans cet entretien sur les mécanismes d’occultation de cette répression, le rôle des chercheurs dans l’établissement des faits et la transmission de cette page majeure de la guerre de Libération nationale.
Comment expliquer que le massacre d’Algériens commis en plein Paris, le 17 octobre 1961, soit resté si longtemps occulté, et que révèle ce silence sur la mémoire coloniale française ?
Le 18 octobre au matin, une fois les hyènes repues du sang des innocents, seuls deux quotidiens ont fait état des événements de la veille au soir : L’Humanité et Libération. Les autres ? Silence radio. Ce n’est plus de l’occultation. C’est une omerta, un vaste complot du silence. C’est de la complicité dans un crime d’État. « Ni vu ni connu, je t’embrouille ».
Bien plus tard, on a trouvé le baudet de la fable. Mais oui, bien sûr, c’est le préfet, auteur du décret instaurant le fameux couvre-feu discriminatoire. Le Premier ministre, Michel Debré, ouvertement partisan de l’Algérie française, lui apporte une couverture en kevlar et couvre les épaules du fonctionnaire. Le ministre de l’Intérieur en fait autant.
Ce n’est qu’en 1998, lors du procès, et dans le seul but de couvrir l’État, qu’on le couvrira d’opprobre. La tâche est aisée : on lui impute sa responsabilité dans les crimes contre l’humanité, mais seulement pour son rôle sous le régime de Vichy. Seulement !
Comment les historiens ont-ils pu reconstituer les faits malgré les silences institutionnels, des archives difficiles d’accès et des versions contradictoires ?
En 1991, Jean-Luc Einaudi a ouvert toute grande la porte jusque-là close d’une chambre jaune, dans laquelle l’État français, comme Polichinelle, cachait un secret « grand public ». En fait de confidentialité, les gardiens du silence s’évertuaient à dissimuler un crime d’État qui boursouflait le tapis maladroitement jeté dessus, comme lorsqu’on veut invisibiliser gauchement un tas de poussière. Mais le tas était trop gros. Chez nous, on dit b’ghaou yghtiwe chem’s bel gherbal (cacher le soleil avec un tamis). On ne s’opère pas la conscience comme on se fait opérer d’une appendicite.
Les cris des noyés de la Seine, les râles des pendus de Vincennes, les plaintes des suppliciés de la préfecture de la Goutte-d’Or, celles du Palais des sports et du stade Coubertin… Aux centaines de tués sur le champ, il y a lieu d’ajouter plus de 12 000 arrestations. Autant que lors de la rafle du Vél’ d’Hiv, en 1942, qui a concerné environ 13 000 personnes, lesquelles seront déportées.
Les Algériens auxquels l’État a imposé un couvre-feu discriminatoire ont été, pour leur part, arbitrairement internés en métropole pour certains, et massivement renvoyés vers les camps d’internement et de concentration, pudiquement appelés camps de regroupement dans les archives, après, bien sûr, un généreux passage à tabac systématique.
Les langues se sont déliées à mesure que les questions ont commencé à se multiplier. Les auteurs, en particulier les historiens et les chercheurs, ont tout simplement adopté la méthode Einaudi. Comme lui, ils ont enquêté et se sont adressés aux témoins, nombreux parmi les acteurs et les manifestants encore vivants. Les responsables de la Fédération de France du Front de libération nationale étaient également encore en vie. Plusieurs militants ont écrit leurs mémoires et livré leurs archives personnelles dans leurs ouvrages. Les documents de la police, de la gendarmerie et de la préfecture, dont certains ont été rendus publics, parcimonieusement certes, ont, même borgnes, permis de faire avancer les recherches à la godille, c’est vrai, mais les contours se précisaient.
Il fallait compter aussi sur les archives des hôpitaux et les minutes du parquet. La plupart des livres ont été publiés après celui de Jean-Luc Einaudi. Je signalerai toutefois le livre de Michel Lévine,
intitulé Les Ratonnades d’octobre : un meurtre collectif à Paris en 1961, paru aux éditions Ramsay, à Paris, en 1985. Il y a également lieu de citer celui d’Anne Tristan, Le Silence du fleuve : ce crime que nous n’avons toujours pas nommé, publié la même année aux éditions Au nom de la mémoire. Ce sont les premiers. Suivront plusieurs ouvrages, parmi lesquels ceux d’auteurs algériens, dont celui de Linda Amiri, La Bataille de France (Robert Laffont, 2004). Que tous les auteurs qui ont témoigné m’excusent de ne pas les avoir cités : ils sont si nombreux !
Que nous apprend cet événement sur la manière dont la guerre de Libération nationale algérienne s’est aussi déroulée sur le sol français ?
La particularité de la guerre de Libération nationale algérienne, qui n’en était pas à une audace près, a été de porter le fer sur le territoire même du pays colonisateur, en mettant la France face à ses propres paradoxes. Parmi ceux-ci figurait le discours officiel qui proclamait, sur toutes les tribunes internationales, que le conflit qui ravageait l’Algérie n’était nullement une guerre, mais une simple opération de maintien de l’ordre, une affaire interne.
Pourtant, les affrontements ne se réglaient pas à coups de canon à eau, de grenades lacrymogènes ou de balles en caoutchouc. Les réservoirs ovoïdes largués sur les populations civiles par les quelque 500 000 soldats mobilisés, toutes armes confondues, contenaient du napalm. Quant aux champs de mines, ils ne semaient pas des truffes blanches, mais provoquaient parfois des centaines de morts en une seule journée.
En étendant la guerre au territoire métropolitain, les Français qui s’illusionnaient sur la mission des appelés envoyés en masse en Algérie prenaient conscience que la guerre ne peut pas être floutée. On peut utiliser tous les artifices verbaux des démagogues sans parvenir à l’escamoter comme un truc d’illusionniste.
L’autre élément qui a présidé à l’implantation du Nidham, ou Organisation, en France et, dans une moindre mesure, dans une perspective diplomatique, dans toute l’Europe, a été le souci de préserver l’unité de notre communauté laborieuse dans les villes de France.
Dès le début de la guerre, en novembre 1954, la politique qui a émergé consistait à semer les brandons de la discorde au sein de l’émigration. Le travail de formation politique n’était pas encore suffisamment étendu. Les services psychologiques ont mis les Algériens en opposition. Après avoir encouragé et armé, en décembre 1954, une faction dite messaliste, ils ont suscité et organisé des attentats dans les cafés et les lieux de rencontre des travailleurs. Immédiatement, ils ont appelé ces désordres « la guerre civile ».
Pour contrer ces divisions, le FLN s’est attaché à élargir sa base militante et à rétablir la cohésion au sein de l’émigration algérienne. Dans cette entreprise, le rôle politico-militaire de la « septième wilaya », désignation de l’organisation du FLN en France, a été déterminant.
Les reconnaissances officielles de 2012 puis de 2021 ont-elles marqué un véritable tournant dans la prise en compte de cette tragédie ?
Le moonwalk auquel se livrent périodiquement les gouvernements français successifs ne permet pas de faire évoluer durablement la situation dans le sens souhaité : dépolitiser l’histoire, échanger autour des moyens de l’écrire et aller de l’avant. Ainsi, pour Emmanuel Macron, enseigner leur histoire aux jeunes Algériens reviendrait à « utiliser à des fins politiques la rente historique ». Mais qui exerce un chantage lorsqu’il s’agit de restituer les archives de l’Algérie ? Le moindre document fait l’objet de négociations. Tout est lié à la récupération de notre patrimoine archivistique, auquel seuls les « poissons d’argent » ont accès.
De la gauche à l’extrême droite, le révisionnisme et, désormais, le négationnisme sont devenus des instruments de campagnes politiques ouvertement hostiles. Menaces, intimidations et injures sont proférées par des candidats à la présidence de la République ! Vous rendez-vous compte ? Ils insultent l’avenir et rêvent de revenir au « bon vieux temps des colonies ». On serait tenté de leur faire sonner les horloges. Réveillez-vous donc ! Qui peut raisonnablement avoir peur de tous ces guignols gesticulants ?
Pour revenir à votre question, oui, des gestes ont été accomplis. Mais sont-ils suffisants ? Déposer chaque année, à pareille date, une couronne de glaïeuls, d’œillets, de chrysanthèmes et de lys dans la Seine contribue certes au devoir de mémoire. Mais faut-il s’en contenter et s’en féliciter ?
Soixante-cinq ans après les faits, quel travail historique reste-t-il à accomplir pour transmettre cette mémoire aux jeunes générations et dépasser les conflits mémoriels ?
Tout reste à faire. Il suffit d’observer vers quoi s’achemine la France. Certes, la fille du député-lieutenant-tortionnaire Le Pen n’est pas encore à l’Élysée. Mais wait and see. La question mérite d’être reposée l’année prochaine, afin d’y apporter une réponse plus circonstanciée.
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About this article
- Length
- 1,457 words · 7 min read
- Published
- October 17, 2026
- Byline
- Kamel Mansari
- Source
- Le Jeune Indépendant