Burkina Faso - Sankara : l'homme qui dérangeait la France et ses alliés

Il y a 39 ans, Thomas Sankara était assassiné à Ouagadougou. Retour sur le complot, le procès historique et l'héritage vivant du Che africain. Récit.
Le 15 octobre 1987, le président du Burkina Faso Thomas Sankara était abattu à Ouagadougou. Trente-neuf ans plus tard, son héritage panafricaniste reste une boussole pour des millions d'Africains.
Le 15 octobre 1987, vers 18 heures, un commando militaire fait irruption dans la salle du conseil du président Thomas Sankara à Ouagadougou. L'homme et douze de ses proches sont assassinés à l'arme automatique. Le lendemain, la radio nationale annonce cyniquement une "mort naturelle". Trente-neuf ans après, la vérité judiciaire a éclaté, mais le mystère des commanditaires demeure.
Quatre années de révolution
Thomas Sankara arrive au pouvoir le 4 août 1983, porté par une insurrection populaire. Il rebaptise la Haute-Volta en Burkina Faso, "Patrie des hommes intègres". En quatre ans, il engage une révolution radicale : lutte contre la corruption, alphabétisation massive, promotion des femmes, réforme agraire, refus de la dette.
Il refuse de payer une dette qu'il juge coloniale. Il nationalise les richesses. Il prône l'autosuffisance alimentaire. "Consommons burkinabè", martèle-t-il. Il interdit l'excision, nomme des femmes aux plus hauts postes de l'État, plante des arbres pour lutter contre la désertification. La Haute-Volta est le pays le plus pauvre du monde. Sankara veut inverser la logique.
Les faits : 15 octobre 1987, le jour du silence
Vers 18 heures, ce jour-là, une réunion doit commencer au siège du Conseil de l'entente. Sankara y est présent. Un commando surgit. Des hommes sortent de la bâtisse et s'écroulent. Le jeune président de 37 ans est criblé de balles, comme ses douze compagnons.
Alouna Traoré, compagnon de route de Sankara, est présent. Il sera le dernier à sortir de la salle avant de faire le mort. La capitale plonge dans un silence long, profond, qui traverse les frontières. Le lendemain, la radio annonce que le président est décédé de mort naturelle.
Dans la nuit, on recrute de force des bagnards pour l'enterrer dans une fosse commune.
Un complot aux ramifications internationales
Blaise Compaoré, ancien compagnon d'armes de Sankara, prend le pouvoir. Il restera 27 ans à la tête du Burkina Faso. En avril 2022, le tribunal militaire de Ouagadougou le condamne par contumace à la prison à perpétuité pour "attentat à la sûreté de l'État" et "complicité d'assassinat".
Le commandant Hyacinthe Kafando, soupçonné d'avoir mené le commando, et le général Gilbert Diendéré, un des chefs de l'armée lors du putsch, écopent de la même peine. Huit autres accusés sont condamnés à des peines allant de trois à vingt ans de prison. Trois sont acquittés.
Sankara dérangeait. Son discours anticolonialiste, son refus de la dette, son panafricanisme radical inquiétaient. La France de François Mitterrand et la Côte d'Ivoire de Félix Houphouët-Boigny, ses voisins, étaient préoccupés par son influence grandissante.
Selon plusieurs sources, ces puissances ont soutenu tacitement le coup d'État. Le procès de 2022 a établi la culpabilité des exécutants, mais la question des commanditaires étrangers reste posée.
Citations : Les mots qui brûlent encore
"Je parle au nom de tous ceux qui ont mal quelque part", déclarait Sankara à l'ONU en 1984.
"Nous sommes étrangers à la dette, nous ne pouvons donc la payer", disait-il, défiant les institutions financières internationales.
"Le safari de la misère, c'est cela que nous contestons, c'est cela que nous combattons", lançait-il en 1985.
"Je me retrouve comme un cycliste qui grimpe la pente raide d'une montagne. Il y a, à gauche comme à droite, des précipices. Je suis obligé de continuer à pédaler. Sinon, je tombe".
Conséquences : Un mythe vivant
L'assassinat de Sankara n'a pas tué son idée. En Afrique et dans la diaspora, son nom est synonyme de révolution et d'engagement panafricaniste. Pour beaucoup, il incarne "un modèle achevé de leader noir".
Chaque premier jeudi du mois, un hommage militaire lui est rendu au Mémorial Thomas Sankara à Ouagadougou. Des films révolutionnaires y sont projetés en plein air pour "tenir en éveil l'esprit révolutionnaire des Burkinabè".
Le capitaine Ibrahim Traoré, actuel homme fort du Burkina Faso, se présente comme son héritier. Il reprend ses thèmes : souveraineté, valorisation des ressources endogènes, autonomie économique.
L'héritage en débat
Sankara est-il récupéré ou prolongé ? La question divise. Certains y voient une continuité logique. D'autres, une instrumentalisation politique. Une chose est sûre : 39 ans après sa mort, son nom mobilise encore.
Le procès de 2022 a mis fin à des décennies d'impunité. Les familles des victimes ont obtenu un franc symbolique et des dommages allant de deux à cinquante millions de francs CFA. Mais les commanditaires étrangers n'ont jamais été jugés.
Qui a assassiné Thomas Sankara ?
Le commando a été mené par Hyacinthe Kafando, selon la justice burkinabè. Blaise Compaoré et le général Gilbert Diendéré ont été condamnés pour complicité. Tous trois ont été condamnés à la perpétuité en 2022.
Pourquoi Sankara a-t-il été tué ?
Il dérangeait. Son discours anticolonialiste, son refus de la dette et son panafricanisme radical inquiétaient la France et la Côte d'Ivoire. Des puissances étrangères auraient soutenu le coup d'État, selon plusieurs sources.
Quel est l'héritage de Sankara aujourd'hui ?
Son esprit continue d'inspirer les luttes pour la souveraineté et la justice en Afrique. Le capitaine Ibrahim Traoré se réclame de son héritage. Chaque premier jeudi du mois, un hommage lui est rendu à Ouagadougou.
Blaise Compaoré a-t-il été jugé ?
Oui, par contumace. Il a été condamné à la prison à perpétuité en avril 2022. Il vit en exil en Côte d'Ivoire depuis 2014.
Follow the story
About this article
- Length
- 919 words · 5 min read
- Published
- October 15, 2026
- Byline
- Paul Moutila
- Source
- Camer.be