« Tomba d’Ivoire », recueil de Jules Marie Ndane Diouf : le retour aux sources d’un jeune poète
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Lauréat du deuxième Prix Ibrahima Sall, le recueil « Tombe d’Ivoire » de Jules Marie Ndane Diouf plonge dans les terres de l’enfance, les mythes, l’amour, la mort et les oubliés de la société. Sous l’ombre tutélaire de Senghor, le jeune poète cherche à reprendre un fil rompu. Une poésie de la mémoire, de l’enracinement et de l’inquiétude, traversée par le désir de faire du vers autre chose qu’un ornement.
« Tombe d’Ivoire » ressemble à une lampe allumée dans une maison abandonnée. On ne sait pas exactement qui l’a laissée là. La lumière tremble, éclaire mal, découpe des silhouettes, fait surgir des visages que le temps avait effacés. Et soudain, la maison recommence à respirer. Voilà comment comprendre Jules Marie Ndane Diouf.
Son recueil, composé d’une trentaine de poèmes, lui a valu le deuxième Prix Ibrahima Sall à l’occasion de la quatrième édition du concours. Une distinction obtenue au terme d’une sélection réunissant plus de 40 candidats et 10 finalistes. Fatimata Diallo Bâ, professeur de lettres classiques et écrivaine, ainsi que Djiby Guèye Ndiaye, ont accompagné cette quatrième édition du Printemps des poètes organisé par le collectif « Parlons poésie », en collaboration avec le magazine « Sénégal Njaay ».
Mais, un prix ne suffit jamais à dire un livre. Il désigne, tout au plus, un endroit où la poésie a rencontré un regard. Pour comprendre « Tombe d’Ivoire », il faut donc revenir à son titre. Il faut pousser cette porte. « Tombe d’Ivoire », l’expression pourrait d’abord faire penser à la mort. De toute façon, elle est partout dans le recueil.
Les cercueils, les tombeaux, les aïeux, les revenants, les veillées, les cimetières et les départs composent une sorte de géographie funèbre. « C’est en quelque sorte le passé enseveli, la mémoire amnésique des contemporains à l’égard de la littérature sénégalaise », explique le poète. Le livre naît d’un oubli. Ou plutôt d’une colère contre l’oubli. Senghor en est la figure centrale, l’ombre tutélaire qui traverse le recueil.
Le royaume revenu de l’enfance
Le poète veut revenir à l’œuvre du premier président de la République du Sénégal, mais aussi à ce qu’elle charrie de mémoire, de langue, de terroir, de mythes et de valeurs : « Nous avons tous failli en oubliant Senghor ou bien en le dénigrant parce qu’il a été mauvais président ».
Pour lui, l’homme politique appartient à l’histoire politique. Le poète, lui, demeure dans la bibliothèque, dans les classes, dans les mémoires, dans les voix qui reprennent ses images. Jules ne demande pas que Senghor soit sanctifié. Il souhaite simplement que son œuvre soit relue. Le premier mouvement du recueil installe immédiatement cette tension entre disparition et résurrection.
Dans « Les nuits de Palmade », le poète retourne vers les nuits anciennes. Le feu, les collines, les savanes, les étoiles, les chacals, les tambours, les guerriers et les revenants peuplent une enfance. Le poème avance comme quelqu’un qui marche dans la nuit avec une lampe faible, retrouvant à tâtons les objets de son ancienne maison.
Le poète le dit lui-même : « Ce poème est un ensemble cohérent de souvenirs d’un lieu sacré, mais aussi d’une divinité oubliée ». Senghor traverse le livre comme un mort qui aurait refusé de se taire. Dans « Tombe d’Ivoire », qui donne son nom au recueil, le poète s’adresse directement à lui. La tombe est salie par les pluies, mais le mort n’est pas effacé. « Les torrents printaniers ont sali ta vieille tombe », écrit Ndane.
Le poète regarde les descendants du défunt, ceux qu’il appelle « les courtisans aux yeux noirs et aux rêves blancs », et s’inquiète de leur rapport à l’héritage. Aux yeux de Jules Marie Ndane Diouf, la nature n’est pas un décor. Elle a une peau, une haleine, une mémoire. Les caïlcédrats, les fromagers, les palmiers, les baobabs, les rônniers, les figuiers, les prosopis, les lianes, les herbes, les savanes, les bolongs et les collines forment une véritable cosmogonie.
Dans « Les Fastes du Levant », un simple coup de pilon suffit à réveiller toute une enfance. Dans « Mère Nature », les plaines, les roses, le givre, les papillons, les libellules, les antilopes et les félins composent une scène presque animiste. Le monde vivant est partout aussi. Même lorsqu’il parle de la mort, Ndane revient à la terre. Dans « Les Murmures d’un cercueil », l’homme enterré retrouve la terre mère.
Dans « Funérailles », le départ vers le tombeau est accompagné par les chants et les danses. Dans « Ton pas mon pas », le deuil devient désir de rejoindre celui qui est parti. Il serait pourtant réducteur de faire de « Tombe d’Ivoire » un recueil uniquement tourné vers le passé et les ancêtres. L’amour y occupe une place réelle, parfois douce, parfois charnelle, souvent inquiète.
« Le cœur représente cette tombe où viennent mourir les joies, peines, chagrins et angoisses de l’amour éternel », confie le poète. Dans le recueil, il y a une sensualité qui ne cherche pas nécessairement le spectaculaire. Elle appartient au langage du poète, à ses images, à cette manière de faire entrer le désir dans une liturgie personnelle.
« Érotis » poursuit cette veine avec une écriture plus tactile. La salive, la bouche, les racines, les doigts, le souffle. Le voyage continue. « Par-delà le bien » ramène l’amour vers la figure maternelle. Le fils refuse d’être « le fardeau de tes peines ». Il voudrait être « le soleil de tes jours noirs ».
Le cri des enfants laissés derrière
Le recueil change de température lorsqu’il arrive à « Complainte d’un enfant de la rue ». La voix n’est plus seulement celle du poète adulte regardant son passé. « Aujourd’hui mon pot est vide/J’ai la dalle, J’ai peur ; mon maître sera furieux ». Au tour des parents absents, la faim, les quelques pièces, le maître, la mendicité, les souvenirs d’école. L’enfant ne possède presque rien. Il garde pourtant quelques mots : « Bonjour, bonsoir, au revoir… »
L’auteur explique lui-même avoir consacré cette partie aux talibés : « Ces petits enfants que l’on envoie mendier dans les rues sans aucune raison valable ». C’est une des ambitions qu’il revendique après son prix : « Le renouvellement de mon appréhension de la poésie : la mettre au service de la société ». Le poète revendique l’art pour le progrès.
Il veut regarder ce qui fait mal. Il y a également, dans presque toutes les pages, un adversaire que personne ne peut vaincre : le temps. « Que me veut le temps ! » demande le poème « Fugacité ». La question revient sous différentes formes. Dans l’enfance perdue. Dans le deuil. Dans l’amour. Dans les départs. Dans les retours. Dans les corps qui vieillissent. Dans les tombes. Dans les souvenirs. Le temps pour le poète n’avance jamais tranquillement.
Il « galope », il dévore, il ensevelit, il ramène, il égare. Dans « Les Nuits de Palmade », Jules revient vers l’enfant qu’il a été. Dans « L’Enfance, l’âge d’or », le passé apparaît comme un territoire définitivement inaccessible. Dans « Le Retour du guerrier », l’absence, une matière sonore. Et dans « Complainte d’un enfant de la rue », le temps finit par accomplir son œuvre la plus terrible : l’enfant grandit. « Au coin de la vie/Les âges s’agrippent aux minutes ».
La rue est toujours là. Mais, l’enfant a désormais les cheveux blancs. La misère, elle aussi, vieillit avec lui. Il faut sans doute lire « Tombe d’Ivoire » avec ses aspérités, ses excès, ses images parfois vertigineuses, ses associations inattendues, ses mots qui semblent chercher leur propre chemin.
La poésie de Jules Marie Ndane Diouf n’est pas une mécanique parfaitement huilée. Elle avance par secousses, par visions, par reprises, par accumulations. Entre le village et le monde. Entre l’enfance et l’âge adulte. Entre la vie et la mort. Entre l’amour et l’oubli. Entre Senghor et la voix propre du jeune poète. Jules Marie Ndane Diouf ne prétend pas avoir retrouvé Senghor. Il cherche à retrouver ce qui, dans Senghor, pourrait encore parler à sa génération.
Par Adama NDIAYE
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- Length
- 1,351 words · 7 min read
- Published
- September 26, 2026
- Byline
- Mariama Diémé
- Source
- Soleil