Une artiste algérienne qui a fait de la couleur un langage
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Née Fatma Haddad en 1931 près de Bordj el Kiffan, Baya s’est imposée comme l’une des figures singulières de l’art algérien du XXe siècle.
Orpheline très jeune, sans formation artistique classique, elle a construit un univers personnel peuplé de femmes, d’oiseaux, de fleurs, d’animaux et d’instruments de musique. Son œuvre, reconnue en Algérie comme à l’étranger, demeure marquée par une liberté d’expression et une profusion de couleurs qui ont traversé les décennies.
Une enfance difficile, entre Kabylie et Alger
Baya naît le 12 décembre 1931 dans les environs de Bordj el Kiffan, alors appelé Fort-de-l’Eau. Elle perd son père, Mohammed Haddad ben Ali, en 1937, puis sa mère, Bahia Abdi, en décembre 1940. Entre ces deux disparitions, elle connaît une enfance marquée par les déplacements et le travail.
Après le décès de sa mère, sa grand-mère maternelle, Fatma, la prend en charge ainsi que son frère Ali. La jeune fille n’est pas scolarisée et travaille aux champs aux côtés de sa grand-mère, ouvrière agricole, dans les fermes exploitées par des colons. Elle séjourne également en Kabylie, où elle découvre les couleurs des vêtements féminins, le travail de l’argile et les formes de l’artisanat traditionnel. Après la disparition de sa mère, Baya choisit d’ailleurs de prendre son prénom, Bahia, sous la forme de « Baya », comme nom d’artiste. Ce choix deviendra indissociable de son identité artistique.
La rencontre décisive avec Marguerite Caminat
Le tournant de sa vie survient au début des années 1940 lorsqu’elle rencontre Marguerite Caminat, une artiste française installée à Alger. Celle-ci remarque les capacités de la jeune fille et l’accueille auprès d’elle à partir de 1943. Elle lui fait également donner des cours afin qu’elle puisse apprendre à lire et à écrire.
Dans cet environnement rempli de fleurs, d’oiseaux, de peintures et d’objets artistiques, Baya commence à modeler des figurines en argile avant de s’initier à la gouache. Elle ne suit aucune école d’art et développe son langage plastique de manière instinctive. Ses premières créations représentent déjà des personnages féminins, des animaux imaginaires et des compositions très colorées.
En 1947, le sculpteur Jean Peyrissac présente certaines de ses œuvres au galeriste Aimé Maeght, de passage à Alger. Quelques mois plus tard, Baya expose à Paris dans la galerie Maeght. L’exposition attire l’attention du milieu artistique et littéraire. André Breton, Jean Peyrissac et Émile Dermenghem participent notamment à la publication consacrée à son travail dans Derrière le miroir.
Une artiste remarquée par les grands noms
Cette reconnaissance précoce propulse Baya dans un univers artistique auquel elle n’avait jusque-là pas accès. Elle découvre Paris, fréquente les artistes de la galerie Maeght et rencontre notamment Georges Braque.
En 1948, elle séjourne à Vallauris, dans le sud de la France, où elle réalise des sculptures en céramique dans l’atelier Madoura. Elle y croise Pablo Picasso, qui travaille dans un atelier voisin. Cette rencontre s’inscrit dans une période particulièrement riche pour l’artiste, qui poursuit parallèlement son travail à la gouache.
Son univers séduit par sa spontanéité. Ses personnages féminins, ses paons, ses oiseaux, ses fleurs et ses instruments de musique semblent appartenir à un monde imaginaire où les formes se répondent et se mêlent. Ses compositions sont souvent dépourvues de perspective traditionnelle, laissant davantage de place à la couleur, au rythme et à l’imagination.
Dix années loin de la peinture
En 1953, Baya épouse le musicien arabo-andalou El Hadj Mahfoud Mahieddine. Après son mariage, elle cesse progressivement de créer et reste éloignée de la vie artistique pendant près d’une décennie. Entre 1955 et 1970, elle donne naissance à six enfants et se consacre largement à sa famille. La guerre d’Algérie contribue également à l’isolement du milieu culturel. Baya vit alors à Blida, loin des cercles artistiques qu’elle avait connus à Alger et en France. Elle expliquera plus tard que les responsabilités familiales et son éloignement du monde extérieur rendaient difficile la poursuite de son travail.
Le retour à la création après l’indépendance
Baya reprend finalement la sculpture puis la peinture au début des années 1960. Le Musée national d’Alger acquiert certaines de ses œuvres anciennes, ce qui contribue à relancer son activité artistique. Des proches, notamment Mireille et Jean de Maisonseul, l’encouragent également à reprendre les pinceaux.
À partir de 1963, ses œuvres sont régulièrement présentées en Algérie. Elle participe à plusieurs expositions collectives et personnelles et prend part, à partir de 1967, aux manifestations du groupe Aouchem, fondé par Denis Martinez et Choukri Mesli.
Après la mort de son mari en 1979, Baya se consacre davantage à son art et à ses enfants. Elle poursuit son travail malgré les difficultés et multiplie les expositions en Algérie et à l’étranger.
Une reconnaissance internationale durable
À partir des années 1980, la notoriété de Baya dépasse largement les frontières algériennes. Une importante rétrospective est organisée au musée Cantini de Marseille en 1982. Ses œuvres sont ensuite présentées à Paris, Bruxelles, Londres, Washington et dans plusieurs autres villes.
Baya continue à peindre jusqu’à la fin de sa vie, conservant son langage visuel fait de couleurs éclatantes, de silhouettes féminines, d’oiseaux, de fleurs et de formes imaginaires. Elle refuse de quitter sa maison et sa région durant les années difficiles de la décennie noire.
Elle meurt à Blida le 9 novembre 1998, à l’âge de 66 ans.
Aujourd’hui, ses œuvres sont conservées dans plusieurs institutions prestigieuses, notamment en Algérie, en France, en Suisse, aux États-Unis, au Liban et en Tunisie. Décorée de l’Achir de l’ordre du Mérite national algérien, Baya reste considérée comme une figure majeure de l’art moderne algérien. Son parcours exceptionnel, construit sans formation académique et malgré les épreuves de son époque, continue de nourrir l’intérêt des musées, des chercheurs et du public.
R.C
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- 962 words · 5 min read
- Published
- September 19, 2026
- Byline
- Rédaction LNR