Journalisme : l’engloutissement
Depuis sa naissance le 22 juillet 1860, avec la parution de son «péché originel», le premier journal «Arra’id Attunissi», le journalisme tunisien suscite l’envie autant que le mépris. Mais après le 14 janvier 2011, tout a déraillé complètement dans ce secteur, et nous voilà face à une machinerie de l’échec bête, pesant, obstiné, l’échec bas du front et absurde où les charlatans, qui ont envahi le domaine comme les sauterelles, sont satisfaits de leur ratage, entêtés dans leurs nullités. Ils furent experts dans l’«art» de manipuler les passions tristes, d’inventer des complots imaginaires pour en fomenter de réels et d’exercer un pouvoir de «médiocratie».
Le quatrième pouvoir, ou ce qu’il en reste, a du vague à l’âme. Il est en crise. Une crise insidieuse et infiniment profonde qui a pris la forme d’une inexorable montée en puissance de défiance de l’opinion publique à l’égard des journalistes. On sait que la confiance du public dans le journalisme est, depuis longtemps, au plus bas. On sait aussi que les gens préfèrent le contourner pour aller directement chercher les informations sur les réseaux sociaux, mais faute de stratégie et parce qu’ils récusent tout mécanisme d’arbitrage et de discipline, les journalistes ont transformé leur secteur en petit marais où peuvent prospérer en toute impunité les poisons. Et là, leurs ennemis pourraient être eux-mêmes «le vice et la vertu (qui )sont des produits, comme le vitriol et le sucre», écrivait le philosophe et historien français Hippolyte Taine.
Plongés dans la tempête, accaparés par leurs luttes intestines, gagnés par le doute, les journalistes ont ajouté une autre dimension à leur désarroi : la colère y a donné libre cours au corporatisme banalisé. C’est se tromper de combat et desservir une cause. Il y a suffisamment de problèmes dans ce secteur pour ne pas en inventer d’autres. Qui sont très souvent imaginaires.
Je me demande, toujours, pour quelle raison on considère le journalisme, dans ses significations les plus communes, comme le domaine le plus accessible et le plus galvaudé. Cet art difficile qui exige de ses usagers beaucoup de savoir, une riche expérience culturelle et une certaine audace intellectuelle, devient l’apanage de certains déclassés et semi-analphabètes, des commerçants de la médisance et des magasiniers du mensonge, le jouet des vaincus et des déshérités, ceux qui cherchent à se tailler une place dans les gouffres noirs de l’aigreur et du ressentiment. L’engloutissement ne semble pas près de s’arrêter. Les attaques tous azimuts contre les valeurs journalistiques se sont multipliées à un rythme très alarmant.
De l’accablement à l’écœurement, en passant par la honte, l’humiliation, la stupeur, plusieurs militants de ce métier ne se retrouvent plus dans cet univers où ils ont passé des dizaines d’années de leur vie. Comment peuvent-ils promouvoir les valeurs journalistiques alors que se lève, dans le secteur, une sous-caste du charlatanisme qui sème à tout vent ignorance, complaisance, népotisme, compagnonnage et analphabétisme ? Et elle jouit d’avoir rallié à sa cause un pouvoir mercantiliste mafieux, qui se présente comme le sacré collège d’un nouveau culte envahissant.
Ce désastre est exacerbé par deux facteurs. Le premier réside dans l’espace offert par les médias écrits, électroniques et audio-visuels à cette horde sauvage, au mépris de toute éthique intellectuelle et professionnelle. Le deuxième est la désaffection, voire la démission des vrais journalistes qui ont abandonné la scène aux folles humeurs des trublions et des salves immondes des enragés.
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- 572 words · 3 min read
- Published
- October 24, 2026
- Byline
- Mustapha Attia