Au cœur du deuil à Sam Ndiaye (Thiès) : les derniers instants de Cheikhou Omar Ndiaye, racontés par ses proches
Entre un père totalement dévasté, qui a eu la force surhumaine de barrer la route à ses petits-fils voulant venger la mort de leur oncle ; une mère racontant avec effroi comment la lame s’est brisée dans le corps de la victime ; et un frère témoin des derniers soupirs de son cadet murmurant « Je vais mourir » […]
Entre un père totalement dévasté, qui a eu la force surhumaine de barrer la route à ses petits-fils voulant venger la mort de leur oncle ; une mère racontant avec effroi comment la lame s’est brisée dans le corps de la victime ; et un frère témoin des derniers soupirs de son cadet murmurant « Je vais mourir » avant de s’éteindre, etc., c’est toute une famille qui a été anéantie par la mort tragique de Cheikhou Omar Ndiaye, survenue le jeudi 8 octobre 2026. Sa seconde épouse, Asta Dia, âgée d’une vingtaine d’années et enceinte de leur premier enfant, a été arrêtée pour assassinat. Au village de Sam Ndiaye, à Fandène (Thiès), les proches de Cheikhou Ndiaye demeurent inconsolables face à cette cruelle tragédie.
Le paisible village de Sam Ndiaye, situé dans la commune de Fandène à environ 15 km du centre-ville de Thiès, a été secoué, dans la nuit du jeudi 8 au vendredi 9 octobre, par un drame d’une rare violence. Cheikhou Omar Ndiaye, né en 1977, chauffeur et cultivateur, a été mortellement poignardé. Il a reçu un premier coup de couteau dans le dos, puis un second, lorsqu’il s’est retourné pour faire face à son assaillante.
La principale suspecte n’est autre que sa seconde épouse, Asta Dia, une jeune femme d’une vingtaine d’années, enceinte de leur premier enfant. Après les faits, la mise en cause s’était réfugiée chez des voisins avant d’être extirpée par les gendarmes de la Brigade de Fandène. Elle a été placée sous mandat de dépôt pour assassinat. Lundi 12 octobre 2026. Notre véhicule quitte la route de Tivaouane pour s’engager sur une piste en latérite. Un vendeur de lits et de tabourets artisanaux nous indique le chemin.
Après une vingtaine de minutes de route, un homme portant un sac de foin désigne du doigt la concession du chef de village, père de la victime. Dans les herbes encore hautes de cette fin d’hivernage, un cheval, un âne et quelques chiens errent paisiblement. À gauche de l’entrée, une femme tamise du sable tandis qu’une charrette, stationnée devant la maison, est chargée d’une centaine de chaises louées pour le deuil.
À l’intérieur, la grande cour dessert deux bâtiments en construction qui se font face. Sous un arbre, une vingtaine de femmes s’activent autour de marmites posées sur des foyers à bois. Une jeune fille puise de l’eau d’un fut bleu pour la verser dans une bassine, tandis que les cris et chamailleries des enfants viennent briser le lourd silence du deuil. Dans l’aile droite, l’espace familial s’ouvre sur quatre pièces.
Le film de la tragédie Assise sur un matelas aux côtés de deux autres femmes, Kéne Niang, la mère de la victime, teint sombre, chapelet à la main, est au téléphone : « Ma chère, je sais que tu es malade et que tu ne peux pas être à mes côtés, mais je sais que tu partages notre peine », souffle-t-elle à son interlocutrice. La nuit du drame, se remémore-t-elle, on l’informe que Cheikhou et sa seconde épouse sont en train de se disputer. Elle se rend aussitôt à leur domicile, situé à quelques mètres de la concession familiale, pour s’enquérir de la situation.
Sur place, l’un des enfants de Cheikhou la tire à l’écart pour la prévenir que sa belle-fille dissimule un couteau. « Asta a fermement nié en avoir un. Mais Modou Ndiaye a fini par le lui arracher. Convaincus que la tension était retombée, Modou et moi sommes rentrés. C’est après qu’on m’a raconté la suite : ma belle-fille a pris mon fils par surprise et lui a porté un premier coup », a-t-elle confié, entre deux sanglots.
Avant de poursuivre : « Lorsqu’il s’est retourné pour lui dire qu’elle l’avait blessé, elle lui a planté un second coup. Mon fils a tenté de retirer l’arme, mais la lame s’est brisée à l’intérieur de son corps ». Le défunt était son fils aîné… Il était tout pour elle et ne lui refusait jamais rien.
« Je m’en remets à Dieu, mais la manière dont il est parti me fend le cœur », se résigne Kéne Niang. Khalifa Ndiaye, cousin de la victime, explique que, plus tôt dans la journée, le couple était pourtant allé travailler ensemble aux champs. Le soir venu, dès qu’il a entendu les cris, il s’est précipité sur les lieux et a découvert Cheikhou gisant au sol dans une mare de sang, touché au cœur et aux côtes. Prise de panique, Asta s’est alors réfugiée chez lui. Il l’a gardée à l’abri jusqu’à l’arrivée des gendarmes.
Les remords de la suspecte : « J’espère qu’il n’est pas mort, je ne l’ai pas fait exprès »
Poursuivant son récit, Khalifa Ndiaye, cousin de la victime, confie que la mise en cause n’arrêtait pas de répéter en pleurant : « J’espère qu’il n’est pas mort, je ne l’ai pas fait exprès ». S’il lui arrivait d’assister à quelques disputes du couple, il assure que rien ne laissait présager une telle tragédie.
« Certaines personnes n’arrivent tout simplement pas à contrôler leur colère », souffle-t-il, secouant la tête d’un air dépité. De son côté, le chef du village, Mansour Ndiaye, qui vient de recevoir des voisins venus présenter leurs condoléances, préfère laisser la parole à son fils Modou Ndiaye, demi-frère de la victime.
Ce jeudi 8 octobre, vers 21h, il rentrait à peine de la mosquée lorsque la mère de Cheikhou Ndiaye est venue les alerter d’une violente dispute entre son fils et sa seconde épouse, précisant que cette dernière dissimulait un couteau. Sommé par son père d’intervenir, toutes affaires cessantes, il s’est aussitôt exécuté. Sur place, il trouve son cadet assis sur une natte, tandis que sa femme, installée sur une chaise, ne cesse de l’invectiver.
Connaissant le profond respect que lui voue son cadet de 5 ans, Modou n’a aucun mal à le convaincre de garder son calme, d’autant plus qu’Asta Dia est enceinte. Modou se tourne alors vers sa belle-sœur pour lui demander de se taire. Mais la jeune femme refuse catégoriquement de s’apaiser et se dit prête à en découdre avec son mari, lui reprochant d’avoir levé la main sur son fils de 2 ans, né d’une précédente union. « Mon frère m’a juré : « Sama loxo laal u ko » (Je ne l’ai pas touché) », rapporte Modou.
Il demande ensuite à Asta Dia de lui remettre le couteau qu’elle cache. Face à son déni obstiné, il inspecte les lieux et aperçoit le manche de l’arme dissimulée sous un pan de son pagne. Modou lui saisit alors le poignet et le serre fermement jusqu’à ce que le couteau tombe au sol. Après l’avoir récupéré et glissé quelques mots d’apaisement à son frère, il quitte les lieux, pensant la crise désamorcée.
Le râle qui précéda la mort
À peine cinq minutes après son retour chez lui, Modou Ndiaye entend la première épouse de Cheikhou hurler : « Woy, jam na ko ! » (Elle l’a poignardé !). Il se précipite à nouveau sur les lieux et découvre son frère effondré devant son domicile, gisant dans son sang.
« Il était couché sur le ventre, les bras écartés. Son jeune fils tentait désespérément de le soulever, mais il n’en avait pas la force. Cheikhou respirait encore, mais je sentais que la situation était critique. Pris de panique, je ne savais plus quoi faire. J’ai couru chez moi. Tout le village était dehors. Dans la précipitation, je n’arrivais plus à retrouver les clés de ma voiture. Un voisin est alors arrivé avec son véhicule. Dans le désarroi, nous en avons oublié l’ambulance du poste de santé et nous l’avons évacué en urgence à l’hôpital régional », explique-t-il.
Dans la voiture, le souffle de Cheikhou s’amenuise. Ses derniers mots sont à peine perceptibles lorsqu’il murmure : « Da may dé (Je suis en train de mourir) ». À hauteur de la mairie de Thiès, il s’étire dans une ultime convulsion, pousse un râle et rend l’âme. Malgré tout, ses proches poursuivent leur course contre la montre jusqu’à l’hôpital. Aux urgences, le corps est rapidement installé sur un chariot, puis transporté dans une salle d’examen, avant qu’un médecin confirme le décès.
Dehors, c’est la consternation : la famille fond en larmes. Harcelé par les appels téléphoniques incessants des proches restés au village, Modou leur cache d’abord la vérité, affirmant que Cheikhou est entre les mains des médecins. À son retour à Sam Ndiaye, il trouve son père assis sur une chaise devant la concession où Asta Dia, la suspecte, s’est réfugiée, montant la garde pour éviter tout acte de vengeance populaire.
« Je suis convaincu que s’il n’avait pas fait cela, nous aurions enregistré un second mort cette nuit-là », confie-t-il. Ce n’est qu’après l’intervention des gendarmes et le départ de la suspecte que la foule finit par se dissiper. « Cheikhou laisse derrière lui six enfants. Tout ce qu’il nous reste à faire aujourd’hui, c’est de nous en remettre à Dieu et de prier pour le repos de son âme », conclut le grand frère, le cœur lourd.
Par Hadja Diaw GAYE (Envoyée spéciale)
Follow the story
About this article
- Length
- 1,515 words · 8 min read
- Published
- October 17, 2026
- Byline
- Mariama Diémé
- Source
- Soleil