
Sa force résidait aussi dans son arsenal mystique. Le «nguimb» qu’il portait n’était pas celui que l’on connaît aujourd’hui. Selon Aliou Baldé, les gris-gris étaient directement intégrés à l’intérieur du petit pagne de façon à rester invisibles, faisant de cet équipement un élément à part entière de sa préparation mystique.
Mais derrière le champion redouté se cachait un homme d’une grande générosité. Samba Baldé insiste sur cette facette moins connue de son aîné. Selon lui, Fodé avait « un cœur d’or ». Lorsqu’un lutteur connaissait des difficultés financières, il n’hésitait pas à proposer de l’affronter afin de lui permettre de toucher un cachet, l’encourageant ainsi à se rapprocher des promoteurs. Samba Baldé cite notamment son combat contre un champion du nom de Ngary comme exemple de cette solidarité peu commune.
Aujourd’hui, son nom survit à travers les récits de ceux qui l’ont connu, de plus en plus rares. Son parcours reste, cependant, difficile à reconstituer avec précision ; ce qui souligne la fragilité de la mémoire sportive lorsqu’elle n’est pas documentée. Contrairement à Double Less ou Falaye Baldé, dont les fils ont prolongé le nom, Fodé n’a pas eu d’héritier direct capable de reprendre son flambeau.
Cela n’a, toutefois, pas empêché de jeunes membres de la famille Baldé de s’intéresser à la lutte : parmi eux, Fils de Fodé (pensionnaire de l’écurie Falaye Baldé de Pikine), ainsi que Séga Baldé et Yemzo Baldé (ce dernier étant présenté comme un technicien hors pair), malheureusement fauché très jeune par une électrocution.
Ainsi, le nom de Fodé continue de circuler dans les « mbapatt » et les discussions des passionnés. Si la relève n’a pas reproduit ses exploits à l’identique, son souvenir demeure intact.
À Pikine, juste derrière l’Arène nationale, se trouve la maison familiale du champion. Pour ses proches, cette proximité géographique appelle un geste symbolique : ils souhaiteraient que l’Arène nationale porte le nom de Fodé Doussouba, lui offrant ainsi une place définitive dans la mémoire officielle de la lutte sénégalaise.
Car Fodé Doussouba fait partie de ces champions dont le parcours dépasse les simples statistiques. Il fut le colosse de 138 kilos venu de Salikégné, celui qui avait parcouru la Casamance, la Gambie et la Guinée-Bissau avant de venir défier Dakar puis de s’incliner face à Demba Thiaw.
Il fut aussi « Fodé Kharal Photo », le lutteur au « nguimb » cousu d’amulettes, le champion craint et l’homme généreux.
Le temps a passé, les témoins disparaissent, les archives restent rares et les versions divergent parfois. Mais une certitude demeure : Fodé Doussouba a profondément marqué son époque.
Et si le mythe est tombé un soir d’avril 1958 sous le pied gauche de Demba Thiaw, la légende, elle, ne s’est jamais éteinte. Elle continue de vivre à Salikégné, à Pikine, au sein de sa famille et dans les récits des anciens.
Fodé Doussouba reste, tout simplement, l’un des plus grands maîtres de l’histoire de l’arène.
Avant de devenir un champion de lutte redouté, Ousmane Baldé, alias Falaye Baldé, a croisé la route d’un aîné qui allait marquer son destin : Fodé Doussouba. Venu du Fouladou, ce champion d’exception n’a pas seulement régné sur les arènes ; il a aussi ouvert la voie à toute une génération de lutteurs venus de la Casamance et de la Guinée-Bissau.
Certains champions restent dans les mémoires pour leurs faits d’armes ; d’autres, discrètement, pour les champions qu’ils ont contribué à faire émerger. Fodé Doussouba appartient à cette seconde catégorie. Son nom est intimement lié à celui d’Ousmane Baldé : le père d’Ama Baldé n’aurait peut-être pas connu la même carrière sans cette rencontre déterminante.
Au milieu des années 1950, à Salikégné (dans la région de Kolda), la lutte traditionnelle rythme la vie des populations. Après les récoltes, les villages se transforment en arènes. Fodé Doussouba y domine déjà largement les débats.
C’est dans cet univers que débarque, en 1956, un jeune homme venu de Gabou (Guinée-Bissau) pour travailler dans les champs d’arachide. Ousmane Baldé, alias Falaye Baldé, n’est pas encore la légende qu’il deviendra, mais son physique et ses aptitudes attirent l’attention.
Ce n’est pas un hasard : chez les Baldé, la lutte est une histoire de famille ; son grand-père, son père et plusieurs de ses oncles ont été de grands champions. « Mes parents pratiquaient la lutte depuis des lurettes. J’ai la lutte dans le sang. Je ne suis pas venu par effraction dans ce sport traditionnel », racontait-il de son vivant.
À Gabou, il avait déjà réalisé un exploit rarissime lors des tournois d’après-récolte : rester invaincu durant près de deux mois. À Salikégné, il confirme rapidement cette réputation en terrassant les champions locaux.
Parmi les observateurs avertis figure Fodé Doussouba. La rencontre entre les deux hommes va changer le cours de leurs histoires respectives.
FODÉ, LE PASSEUR VERS DAKAR
Lorsque Falaye arrive chez Fodé Doussouba, la lutte n’est pas son objectif premier : ses parents l’ont autorisé à partir cultiver l’arachide. Mais la passion de la lutte finit par prendre le dessus.
Fodé Doussouba, de son côté, nourrit d’autres ambitions : après avoir fait ses preuves dans le Fouladou, il passe par Tambacounda puis rejoint Dakar, le grand horizon des lutteurs de l’époque. Il pense rapidement à emmener Falaye dans son sillage.
Mais faire venir le jeune lutteur à Dakar n’est pas simple : la mère de Falaye s’y oppose fermement, souhaitant que son fils termine ses récoltes. Fodé insiste, et le départ est finalement accordé avec un délai d’une semaine.
Le 22 novembre 1957, Falaye Baldé pose le pied à Dakar. Le communicateur traditionnel Ibou Ndiaye « Niokhobaye », témoin de cette période, confirme le rôle déterminant de Fodé Doussouba. « C’est Fodé Doussouba qui a amené Falaye à Dakar. »
Mieux encore, ajoute-t-il, il l’a fait venir dans la capitale « en même temps que Barabara, qu’on surnommait le professeur des arènes. Barabara, Falaye, Mbita Baldé, Demba Baldé et Souleymane Baldé étaient tous des lutteurs de l’entourage de Falaye. Ils ont tous découvert la capitale sénégalaise grâce à leur aîné, Fodé ».
Ainsi se dessine une autre facette de Fodé Doussouba : celle d’un champion capable de servir de guide et de pont entre les jeunes talents du Sud et les arènes mythiques dakaroises.
Son héritage se lit aussi dans le parcours de ceux qu’il a accompagnés, au premier rang desquels Falaye Baldé, père de Jules, Pathé, Papa et Ama Baldé.
Son histoire raconte ainsi, en creux, celle de Fodé : celle d’un champion charismatique dont le plus grand exploit fut peut-être, en fin de compte, d’avoir contribué à en faire naître d’autres.
** Abdoulaye DEMBELE**
Follow the story