De l’argent à l’influence: Que révèlent les documents sur le réseau de corruption marocain en Afrique ?
Alors que la projection préliminaire du documentaire «My Home of Wind and Sand», qui retrace le parcours de la militante sahraouie Najla Mohamed-Lamin et les souffrances du peuple sahraoui, s’était déroulée sans incident le 29 septembre au Festival du film de Zurich, la première mondiale officielle du documentaire, organisée le lendemain 30 septembre et précédée d’un débat animé par l’activiste suédoise Greta Thunberg, a basculé au cœur d’une vive controverse. Cette deuxième rencontre s’est ainsi transformée en une nouvelle occasion d’interroger la notion d’influence politique et sa capacité à peser sur l’espace public international.
Par Maya L.
La salle, d’une capacité d’environ 300 personnes, affichait complet en ligne. Pourtant, lors de l’ouverture de l’activité, une quarantaine de personnes seulement ont assisté aux débats, laissant 260 sièges vacants. Un porte-parole du Festival du film de Zurich a confirmé que la demande de billets était exceptionnellement élevée et anormale, et que certaines réservations portaient sur un grand nombre de places, ce qui a ultérieurement incité les organisateurs à limiter les réservations à quatre billets par personne. Il a toutefois précisé que la direction du festival n’était pas en mesure de déterminer si ces réservations résultaient d’une opération coordonnée et délibérée.
Greta Thunberg, elle, n’a pas hésité à faire porter au régime d’occupation marocain la responsabilité de ce qu’elle a qualifié de tentative d’entrave au débat sur la cause sahraouie. Elle a estimé que ces sièges vides confirmaient l’existence d’une volonté d’étouffer toute voix évoquant la cause du peuple sahraoui. Au cours de la discussion, elle a établi un lien entre la question sahraouie, la justice climatique et la justice sociale, appelant à dépasser la solidarité symbolique pour adopter des mesures concrètes visant à faire entendre la voix des Sahraouis auprès de l’opinion publique internationale.
Cet incident ne prouve pas, en soi, la responsabilité d’une entité spécifique dans ces réservations massives, le Festival de Zurich n’ayant pas été en mesure d’affirmer l’existence d’une action organisée malgré de fortes suspicions. Il remet cependant au premier plan une question plus vaste : comment se construisent les réseaux d’influence internationale, et comment l’argent, les relations et les avantages personnels peuvent-ils se transformer en instruments de corruption pour infléchir les positions politiques ?
Dans le cas du Makhzen, cette question revêt une importance particulière à la lumière d’une série de documents publiés ces dernières années sous le nom de «Morocco-Leaks». Ces documents contiennent des correspondances attribuées à des responsables du ministère marocain des Affaires étrangères et à des diplomates marocains, traitant notamment de la gestion des relations avec les dirigeants africains et des tentatives d’influence sur les positions relatives au Sahara occidental.
Cinq mille euros pour chaque «ami»
L’un des documents les plus édifiants est une note datée du 5 mai 2014, attribuée à Moha Ouali Tagma, alors directeur des affaires africaines au ministère marocain des Affaires étrangères. La note porte sur les préparatifs du sommet de l’Union africaine à Addis-Abeba et propose la remise d’«enveloppes individuelles d’une valeur de 5 000 euros à chaque ami». La liste comprend les noms de représentants de 25 pays africains.
Ce qui frappe dans la formulation c’est qu’il ne s’agit pas d’un soutien marocain officiel accordé à des États ou de contributions versées à des institutions gouvernementales, mais de sommes d’argent individuelles destinées à des personnes précises. Là réside toute la portée du document : il offre, du moins sous sa forme publiée, l’illustration d’une conception de la diplomatie fondée sur l’établissement de relations de corruption personnelle avec des responsables et des délégations au moyen d’avantages financiers directs.
Sénégal : 140 000 dirhams pour financer les frais du Hadj
Parmi les dossiers qui méritent de s’y arrêter figure également celui concernant un ancien ministre sénégalais des Affaires étrangères. Un document publié dans le cadre de Morocco-Leaks, daté du 9 septembre 2014 et attribué à l’ambassade du Maroc à Dakar, fait état d’un montant de 140 784 dirhams marocains (soit environ 8,2 millions de francs CFA à
l’époque). Le document indique que cette somme a été remise «de main à main» par l’ambassadeur du Maroc au Sénégal au ministre sénégalais des Affaires étrangères, afin de «couvrir les frais du pèlerinage à La Mecque pour trois personnes».
La correspondance inscrit cette assistance dans le contexte des relations politiques entre Rabat et Dakar, mentionnant notamment le Forum sur la paix et la sécurité en Afrique ainsi que plusieurs dossiers liés aux relations maroco-sénégalaises.
L’argent comme instrument d’influence
Les documents publiés révèlent, en outre, une multiplicité de leviers susceptibles d’être actionnés pour façonner l’influence : versements d’argent liquide à titre personnel, prise en charge de frais de déplacement ou de cérémonies religieuses, contributions à des conférences, cadeaux et privilèges individuels, établissement de contacts directs avec des hauts responsables, ou encore obtention d’informations et d’appuis au sein des institutions.
Dans ce schéma, l’influence politique ne prend pas nécessairement la forme d’un marché explicite du type «argent contre vote». Dans le domaine des relations internationales, l’influence peut s’avérer bien plus complexe : tisser un réseau de relations personnelles, créer des canaux de communication informels, accorder des faveurs et des privilèges, puis mobiliser ces liens lorsqu’un enjeu politique surgit au sein d’une organisation régionale ou internationale.
Sous cet angle, le terme «amis» employé dans l’un des documents prend toute sa dimension, car il suggère que l’objectif n’était pas seulement de dialoguer avec des gouvernements, mais de structurer des réseaux de corruption individuelle au sein des délégations et des institutions.
Des «amis» au réseau d’influence
L’argent n’a évidemment pas été le seul vecteur utilisé par le Maroc pour bâtir ses relations africaines. Depuis son retrait de l’Organisation de l’unité africaine en 1984, Rabat s’est attachée à développer un vaste réseau de relations bilatérales avec les États africains, englobant les investissements, l’aide au développement, les bourses d’études, les visites royales, la coopération sécuritaire et militaire, la diplomatie religieuse, les conférences et les projets économiques. Lorsque le Maroc a réintégré l’Union africaine en janvier 2017, il disposait déjà d’un dense maillage de relations bilatérales avec les États membres et avec de individus et hauts fonctionnaires influents.
Les documents de Morocco-Leaks mettent toutefois en lumière un autre aspect de cette politique : la volonté de convertir ces connexions personnelles en leviers d’influence au sein même des instances de l’Union africaine par la cooptation de responsables de l’organisation, parfois instrumentalisés de manière flagrante au service des intérêts marocains, notamment sur le dossier du Sahara occidental ou lors des compétitions électorales.
Quand les interrogations gagnent l’Europe
Les questions relatives aux pratiques de corruption attribuées au Maroc ne se limitent pas au continent africain. Dans le cadre des affaires dites du «Qatar-gate» et du «Morocco-gate» au sein du Parlement européen, un réseau de relations impliquant des responsables, des figures politiques et des parlementaires a fait l’objet d’enquêtes judiciaires en Belgique. Le nom de l’ancien eurodéputé Pier Antonio Panzeri y est apparu comme l’une des figures centrales mises en cause.
Si cette affaire diffère des documents Morocco-Leaks par sa nature et ses éléments de preuve, elle n’en reste pas moins significative à un autre titre. Elle démontre que les accusations de tentatives d’influence illicite associées au Maroc ont atteint une institution européenne et donné lieu à des procédures judiciaires officielles mettant en cause plusieurs décisions prises par cette instance sensée être démocratique et soucieuse de démocratie. Le positions prises par cette dernière depuis plus d’une décennie sur la question sahraouie trahit une régression très visible.
De la diplomatie à la «diplomatie de services»
Dans son discours officiel, Rabat présente ses relations africaines comme un partenariat Sud-Sud, axé sur la coopération économique, le développement et la solidarité continentale.
Cependant, les documents fuités de la diplomatie marocaine dessinent une réalité bien plus complexe en coulisses. On y voit apparaître l’usage d’expressions telles que «les amis», l’octroi de liquidités, de faveurs personnelles et de contacts directs avec des décisionnaires comme rouages essentiels de l’action diplomatique marocaine. C’est ici que surgit une question qui dépasse le seul cadre marocain : à partir de quel moment la diplomatie cesse-t-elle d’être la construction légitime de relations internationales fondées sur des intérêts partagés, le droit et l’intégrité, pour basculer dans des pratiques d’influence illégitimes reposant sur la corruption, le compromis et le chantage ?
Les subventions, investissements, aides et accords de coopération économique constituent des instruments conventionnels de la vie internationale. En revanche, lorsque des fonds ou des avantages personnels sont orientés vers des décideurs dans le but d’infléchir leurs arbitrages, l’action bascule dans un tout autre registre, rendant les exigences de transparence et d’investigation d’autant plus impérieuses.
Entre document et incrimination
L’existence de documents fuités faisant état de scandales ou de pratiques non conventionnelles ne vaut pas, en soi, preuve irréfutable de leur contenu. L’attribution d’une note à un responsable ou à une institution ne suffit pas, à elle seule, à établir juridiquement la matérialité des faits ni la responsabilité pénale des personnes citées. Pour autant, cela ne saurait justifier de faire abstraction de ces pièces et de ce qu’elles révèlent. Dès lors que des correspondances comportent des dates précises, des noms de responsables, des montants financiers, des lieux de rencontre ainsi que des directives ou des propositions liées à la conduite d’affaires politiques, elles, constituent une matière qui mérite d’être examinée, recoupée avec des sources indépendantes et portée à la connaissance du public au nom de la transparence, voire soumise à l’attention des autorités judiciaires compétentes.
C’est à cette lumière que l’événement de Zurich prend un relief nouveau. La scène observée lors de l’initiative soutenue par Greta Thunberg, une billetterie affichant complet, une salle quasi vide, des soupçons de réservations groupées et les accusations portées par la militante suédoise à l’encontre du Maroc quant à une volonté
d’étouffer le débat, ne démontre pas, à elle seule, l’existence d’une opération orchestrée par Rabat. Toutefois, les circonstances de l’incident orientent les soupçons vers le Makhzen et particulièrement vers l’ambassade du Maroc en Suisse, d’autant que cette dernière a refusé de répondre aux demandes d’explication adressées par les organisateurs.
Mis en perspective avec les documents attribués à la diplomatie marocaine, les enquêtes judiciaires européennes liées au «Morocco-gate» et divers autres faits documentés, cet incident cesse de n’être qu’un fait isolé. Il soulève une interrogation plus fondamentale sur l’étendue, les mécanismes et les instruments de la corruption politique marocaine.
En définitive, la question n’est pas seulement de savoir qui détient les capitaux ou les réseaux, mais quel usage en est fait dans l’arène politique internationale : ces ressources servent-elles à bâtir des partenariats transparents et assumés, ou à structurer des réseaux d’influence occultes, capables d’orienter les décisions et les positions à l’abri de tout contrôle démocratique ?
C’est la question que laissent dans leur sillage les documents de Morocco-Leaks et que vient de réactiver l’épisode de Zurich : de l’argent à l’influence, où s’arrête la diplomatie et où commencent la corruption, l’achat de consciences et le chantage politique ?
M. L.
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- 1,807 words · 9 min read
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- October 5, 2026
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- Le jour d'Algérie