Guinée-Russie : 68 ans de partenariat entre influence, intérêts stratégiques et tensions diplomatiques

**Deux jours après son accession à l’indépendance, le 2 octobre 1958, la Guinée établissait ses relations diplomatiques avec l’Union des Républiques socialistes soviétiques (URSS). Soixante-huit ans plus tard, les liens entre Conakry et Moscou restent solides, même s’ils n’ont plus l’intensité qu’ils avaient durant les 26 années du régime de Sékou Touré. **
« Le 4 octobre 1958, il y a 68 ans, les relations diplomatiques entre la Russie et la Guinée ont été établies ! », a rappelé l’ambassade de Russie à Conakry.
« Comme nous nous connaissons depuis les premiers jours de l’indépendance de la Guinée, ces liens ont parcouru des décennies tout en maintenant leur force. Ils reposent, aujourd’hui comme autrefois, sur l’égalité, le respect de la souveraineté et la solidarité entre nos peuples », a-t-elle ajouté dans un communiqué.
Côté guinéen, l’ancien ministre de la Défense, Aboubacar Sidiki Camara, devenu ambassadeur de Guinée à Paris, a également souligné l’importance de la coopération russo-guinéenne lors d’une cérémonie organisée le vendredi 1er mai 2026 à la base aérienne principale de Conakry. La cérémonie s’était déroulée en présence du président Mamadi Doumbouya, du haut représentant du ministère russe de la Défense, également envoyé spécial de Vladimir Poutine, ainsi que de l’ambassadeur de Russie en Guinée.
« C’est en tenant compte de toutes ces réalités historiques et de la qualité des relations sans cesse dynamiques entre les deux États que le commandement militaire a tendu la main aux forces armées russes et que, par la volonté de M. Vladimir Poutine, ces matériels sont arrivés à la haute attention de Son Excellence M. le Président de la République, Chef suprême des armées, afin de renforcer les capacités opérationnelles de nos forces, soucieuses de la paix et de la sécurité dans nos pays respectifs, mais également dans le monde. (…) la Fédération de Russie demeure un partenaire privilégié en matière de coopération militaire », avait-il déclaré.
Deux jours après son indépendance, la Guinée a donc établi, le 4 octobre 1958, des relations diplomatiques et de coopération avec l’URSS dans plusieurs domaines. Cette coopération s’est concrétisée quelques années plus tard avec la première visite du président Ahmed Sékou Touré à Moscou, le 6 septembre 1960.
Les liens entre les deux pays ont traversé les différents régimes qui se sont succédé à Conakry. En 2001, le général Lansana Conté effectuait à son tour une visite d’État en Russie afin de redynamiser les relations existantes entre Moscou et Conakry.
Plusieurs accords bilatéraux ont alors contribué à relancer la coopération dans des secteurs aussi variés que l’économie, les domaines technique et militaire, la culture ou encore les mines.
En juin 2016, l’ancien président Alpha Condé participait au Forum économique international de Saint-Pétersbourg. En marge de cette rencontre, il avait échangé avec son homologue russe Vladimir Poutine sur plusieurs dossiers liés à la coopération bilatérale.
« La République de Guinée est notre partenaire fiable de longue date en Afrique», avait déclaré Poutine.
Un an plus tard, Conakry accueillait la cinquième session de la commission mixte de coopération entre la Guinée et la Russie. Les deux parties avaient alors redéfini les principaux axes de leur partenariat, avec un accent particulier sur l’éducation, la santé, la défense et l’économie.
De nouvelles pistes avaient également été évoquées, notamment dans l’agriculture, la pêche, la lutte contre le trafic illicite de stupéfiants et la géologie.
Sur le plan militaire, la coopération russo-guinéenne a toujours occupé une place importante. En octobre 2018, en marge du Forum de Rhodes, l’ancien Premier ministre guinéen Ibrahima Kassory Fofana déclarait à Sputnik que Conakry souhaitait renforcer ses acquisitions d’équipements militaires russes.
« Soixante pour cent de nos soldats sont entraînés en Russie et 60% de leur équipement militaire vient de la Russie. Nous achetons donc quotidiennement des armes auprès de la Russie ». a déclaré le premier ministre.
Les tentatives d’ingérence russe
Cette proximité n’a cependant pas toujours été exempte de controverses. Le 9 janvier 2019, au palais présidentiel Sékoutouréya, le corps diplomatique accrédité en Guinée présentait ses vœux de nouvel an au président Alpha Condé.
L’ambassadeur de Russie de l’époque, Alexandre Bregadzé, alors doyen du corps diplomatique, avait profité de cette tribune pour appeler le chef de l’État guinéen à modifier la Constitution, ouvrant ainsi la voie à un troisième mandat.
« Les Constitutions, ne sont ni dogmes, ni Bible, ni Coran. Les Constitutions s’adaptent à la réalité, mais les réalités ne s’adaptent pas aux Constitutions », avait-il déclaré.
Une sortie qui avait été largement interprétée comme un soutien à la volonté d’Alpha Condé de se maintenir au pouvoir au-delà de 2020.
Alexandre Bregadzé avait d’ailleurs conclu son intervention en affichant ouvertement son soutien au président guinéen : « Nous vous soutenons, monsieur le président (…) La Guinée a besoin de vous, surtout aujourd’hui ! Et comme dit le dicton populaire russe : on ne change pas les chevaux au passage du cours d’une rivière. Actuellement, la Guinée est à ce passage. Soyez avec Elle, cette belle et riche Femme ! La vie continue… ».
Cette intervention avait suscité de nombreuses réactions en Guinée, certains observateurs y voyant une intrusion inhabituelle d’un diplomate étranger dans un débat politique interne.
Au-delà de la politique et de la défense, les intérêts économiques constituent l’un des piliers de la relation entre les deux pays.
La Russie est particulièrement présente dans le secteur minier guinéen, une présence qui remonte aux années 1970. Plusieurs entreprises russes ont, au fil des décennies, participé à l’exploitation, au développement et à la recherche minière dans le pays.
Le principal acteur russe reste Rusal, qui dispose de plusieurs filiales de droit guinéen actives dans la bauxite et l’alumine.
À Kindia, Rusal opère à travers la Compagnie des bauxites de Kindia (CBK), qui exploite environ trois millions de tonnes de bauxite par an. À Fria, Rusal ACG Friguia exploite et transforme la bauxite en alumine grâce à une raffinerie dont la capacité de production tourne autour de 500 000 tonnes par an.
Dans la région de Boké, Rusal est également présente à travers sa filiale COBAD, chargée du complexe de bauxite et d’alumine de Dian-Dian, dont la production a démarré en 2018.
Cette présence économique donne à Moscou un intérêt particulier pour l’évolution du secteur minier guinéen, alors que le pays cherche aujourd’hui à attirer davantage d’investissements et à développer la transformation locale de ses ressources.
Lavrov à Conakry, puis le Forum Russie-Afrique
Le 3 juin 2024, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, s’est rendu à Conakry dans le cadre d’une visite de travail. Il avait été reçu par le président Mamadi Doumbouya et avait eu des échanges avec son homologue guinéen de l’époque, Morissanda Kouyaté.
Les discussions avaient porté sur le renforcement des relations entre les deux pays, qualifiées de traditionnellement amicales. Moscou et Conakry avaient également confirmé leur volonté d’approfondir leur dialogue politique et de renforcer leur coordination sur les grandes questions internationales et régionales, notamment au sein des Nations unies et d’autres instances multilatérales.
Quelques mois plus tard, en novembre 2024, le ministre guinéen des Affaires étrangères, Morissanda Kouyaté, conduisait la délégation guinéenne au Forum de partenariat Russie-Afrique, organisé à Sotchi.
Ces différentes rencontres témoignent de la volonté des deux capitales de maintenir un dialogue politique régulier, malgré les évolutions du contexte international.
En mars 2026, les relations entre Conakry et Moscou ont connu un épisode de tension après l’interception, en Belgique et au Venezuela, de deux pétroliers arborant illégalement le pavillon guinéen.
Dénonçant une usurpation de pavillon par la « flotte fantôme » russe, les autorités guinéennes avaient demandé des explications à l’ambassadeur de Russie à Conakry.
Cet épisode rappelle que, malgré la profondeur historique des relations entre les deux pays, celles-ci ne sont pas à l’abri de différends ponctuels.
Soixante-huit ans après l’établissement de leurs relations diplomatiques, la Russie demeure néanmoins l’un des partenaires historiques de la Guinée. De Sékou Touré à Mamadi Doumbouya, en passant par Lansana Conté et Alpha Condé, Moscou a su préserver une relation avec les différents pouvoirs qui se sont succédé à Conakry.
Aujourd’hui, cette relation repose principalement sur trois piliers : la coopération militaire, les intérêts miniers et le dialogue politique. Mais son évolution dépendra aussi de la capacité des deux pays à élargir leur partenariat à d’autres secteurs et à préserver, au-delà de leur héritage historique commun, les principes d’égalité et de respect de la souveraineté régulièrement mis en avant par les deux capitales.
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- 1,422 words · 7 min read
- Published
- October 5, 2026
- Byline
- Abdoul Malick DIALLO
- Source
- Guinee360