L’agence de notation Moody’s a abaissé, vendredi, la note du Sénégal à Caa2. Pour le doctorant en finances publiques Mor Thiam, même si l’absence de partenariat avec le Fonds monétaire international est une réalité, il juge excessif de « pénaliser le pays jusqu’au rang Caa2 ». Ce qui remet sur la table le débat sur la perception du risque en Afrique, souvent jugée élevée par rapport à celle d’autres régions.
Le 28 août 2026, Moody’s a abaissé la note souveraine du Sénégal de Caa1 à Caa2, avec une perspective négative. Les facteurs invoqués par l’agence sont précis : la montée des pressions sur le refinancement, la détérioration de la capacité de service de la dette, des perspectives limitées de réduction de l’endettement et, surtout, l’absence prolongée d’un programme avec le Fmi. S’y ajoutent, selon Moody’s, des facteurs tels que les tensions politiques, le risque de paralysie institutionnelle, les pressions sociales et les risques sécuritaires régionaux. Pour le doctorant en finances publiques Mor Thiam, il faut distinguer deux niveaux d’analyse. D’une part, les indicateurs quantitatifs – dette/Pib, besoins de financement, absence de programme avec le Fmi – relèvent de facteurs objectivables et vérifiables. « Ce ne sont pas des éléments contestables en tant que tels », explique Mor Thiam.
D’autre part, il estime que l’intégration de facteurs qualitatifs, comme le « risque de paralysie institutionnelle » ou les « tensions politiques », relève d’une appréciation dont le degré de subjectivité est, par nature, plus difficile à objectiver. « Une analyse empirique de Thomas Loussouarn et Thibault Vasse, publiée par l’Afd en 2025, soulignait d’ailleurs que ces évaluations qualitatives sont précisément celles qui sont les plus enclines à la subjectivité et les plus susceptibles d’être à l’origine de biais systématiques », cite Mor Thiam. À l’en croire, cela ne signifie pas que le jugement de Moody’s est erroné dans le cas sénégalais, mais que la marge d’appréciation qualitative constitue structurellement un point d’entrée pour des divergences d’interprétation entre l’agence et l’État noté. Pour lui, pénaliser le pays jusqu’au rang Caa2 paraît excessif pour deux raisons.
D’abord, dit-il, la transparence financière est sanctionnée au lieu d’être perçue comme un signe de courage politique et d’intégrité institutionnelle. Aux yeux de Mor Thiam, Moody’s le mentionne à peine, mais le Sénégal bénéficie de la solidité monétaire de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa), avec ses réserves régionales collectives et la stabilité du Fcfa, ce qui réduit fortement le risque d’une crise classique de balance des paiements. « Appliquer une grille “Caa2” – équivalente à celle d’un pays au bord immédiat de la faillite sans filet de sécurité – à une économie intégrée à une zone monétaire stable démontre la rigidité des grilles d’évaluation de l’agence », soutient Mor Thiam. Une perception exagérée du risque Selon Mor Thiam, trois éléments empiriques ressortent de la littérature économique récente. Premièrement, l’écart de notation entre les économies avancées et les pays en développement est substantiel, de l’ordre de neuf crans en moyenne, selon l’étude publiée en 2025 par l’Agence française de développement (Afd).
L’Afrique subsaharienne est, en moyenne, notée plus bas (B-/B) que les autres régions en développement, qui se situent autour de BB. Des disparités qui interrogent Deuxièmement, indique Mor Thiam, les mouvements de notation sont structurellement moins favorables à l’Afrique. Le ratio dégradations/rehaussements y est, selon lui, le plus élevé de toutes les régions du monde, se situant entre 1,44 et 3,92, contre des ratios proches de l’équilibre ou favorables ailleurs. «Lors de la crise de Covid-19, 55 % des pays notés d’Afrique subsaharienne ont subi au moins une dégradation en 2020, contre 16 % pour les économies avancées, alors même que l’impact budgétaire de la crise y avait été relativement plus contenu», regrette Mor Thiam.
Troisièmement, et sur le point le plus rigoureux méthodologiquement, explique le doctorant en finances publiques, l’analyse des taux de défaut montre que l’Afrique subsaharienne affiche des taux de défaut souvent inférieurs aux taux mondiaux pour une même notation, ce qui questionne la calibration relative du risque. « Un rapport de Moody’s cité dans le rapport de Development Reimagined (2025) montre ainsi que le taux de défaillance des projets d’infrastructure en Afrique était inférieur à celui de l’Europe, de l’Amérique latine et de l’Asie. Cela dit, l’étude de l’Afd est rigoureuse sur un point important : ces disparités ne prouvent pas en elles-mêmes l’existence d’un biais discriminatoire », souligne Mor Thiam. À l’en croire, elles peuvent refléter des différences légitimes de fondamentaux : vulnérabilité aux chocs externes, dépendance aux matières premières, moindre flexibilité budgétaire et monétaire ou encore qualité institutionnelle.
Poursuivant son analyse, Mor Thiam estime que l’échantillon des défauts souverains reste, par ailleurs, statistiquement restreint, ce qui limite la robustesse de toute inférence causale. « Ce que la littérature identifie avec plus de solidité, ce sont des mécanismes susceptibles de désavantager structurellement l’Afrique : un indice de proximité géopolitique, économique et culturelle avec les États-Unis, qui capte à lui seul environ 20 % de la variance des notations souveraines dans l’étude de l’Afd, situe l’Afrique subsaharienne parmi les régions les moins “proches” (score de 34/100, contre 55/100 pour les économies avancées) », cite en exemple Mor Thiam. À l’en croire, il existe également des asymétries d’information liées à la moindre disponibilité et à la fiabilité parfois insuffisante des données statistiques et budgétaires, ainsi qu’un sous-investissement analytique des agences dans les marchés générant peu de revenus, l’Afrique et l’Amérique latine représentant ensemble une fraction marginale du chiffre d’affaires de Moody’s et de S&P.
Pour faire face à cette perception élevée du risque en Afrique, Mor Thiam estime que plusieurs axes peuvent être envisagés, dont trois demeurent urgents. Le premier consiste à réformer les méthodologies existantes, en particulier en repondérant les variables qui pénalisent structurellement les économies africaines – facteurs liés à l’historique des défauts postajustement structurel, sous-pondération de la croissance économique réelle – et en explicitant la part quantitative et la part qualitative de chaque notation, comme le fait déjà Fitch en distinguant une notation « préliminaire » modélisée des ajustements relevant de l’appréciation des experts. Le deuxième consiste à investir dans la donnée locale et à créer des instances de recours et de régulation.
Sur le modèle de l’Esma européenne, cette instance superviserait les agences et imposerait davantage de transparence ainsi que des procédures de correction des erreurs. « Actuellement, il me semble que seule Moody’s dispose d’un mécanisme de recours interne », relève-t-il. Le troisième consiste à développer les agences de notation africaines et l’Afcra, l’Agence africaine de notation de crédit portée par l’Union africaine et le Maep. Son lancement pourrait constituer une solution dans la mesure où elle viserait à produire des méthodologies permettant de mesurer le « risque africain réel plutôt que perçu », en s’appuyant sur des données locales – actifs naturels, secteur informel, notamment – largement absentes des modèles des Big Three. « Le cas de Bloomfield est, par exemple, une avancée majeure en ce sens. Ces axes doivent être combinés avec une pression coordonnée pour la réforme des méthodologies des trois grandes agences, notamment via des forums comme le G21 ou les institutions de Bretton Woods », propose Mor Thiam.
Par Demba DIENG
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