Félicité Mfegué Owona la petite sœur de Mathias Eric Owona Nguini redéfinie la notion de l’intellectuel

La professeure Félicité Mfegué Owona, universitaire et sœur du professeur Mathias Eric Owona Nguini, propose une réflexion sur la notion d’intellectuel dont clame son frère ainé. A travers un texte publié sur les réseaux sociaux. Sans citer directement son frère, elle distingue le chercheur engagé du simple commentateur médiatique, estimant qu’un doctorat ou une forte présence sur les plateaux de télévision ne suffisent pas à faire un intellectuel. « L’intellectuel n’est pas celui qui possède du savoir. C’est celui qui transforme ce savoir en puissance de compréhension du monde », écrit-elle, avant d’opposer cette figure à celle du « doxosophe », qu’elle décrit comme un technicien de l’opinion donnant à sa notoriété les apparences du savoir.
Lire son analyse :
QU’EST-CE QU’ÊTRE INTELLECTUEL ?
ACTE I — ON N’EST PAS INTELLECTUEL PARCE QU’ON A UN DOCTORAT
Chers Innalove, le mot est devenu bon marché.
Un doctorat, quelques titres ronflants, deux passages à la télé du dimanche, un col bien amidonné, et hop : vous voilà sacré « INTELLECTUEL ». Par qui ? Par vous-même. Et avant que certains ne crient (encore) au règlement de comptes, commençons par un livre que peu de nos « intellectuels » prennent le temps d’ouvrir : le dictionnaire.
LA LEÇON DES MOTS
Chez les Grecs, νοῦς (noûs) désigne l’esprit, cette faculté de comprendre ; διανοεῖσθαι (dianoeïsthai) signifie réfléchir. Dans les deux cas, il s’agit d’une activité. Pas d’un titre. Pas d’un parchemin au-dessus du canapé. Chez les Latins, notre mot vient d’intellectus, l’intelligence, lui-même issu du verbe intellegere, formé d’inter (entre) et de legere (lire, recueillir, choisir) : lire entre les lignes. Voir ce qui ne saute pas aux yeux, comprendre en profondeur ce que d’autres se contentent de regarder, ou pire, de commenter.
L’intellectuel est donc celui qui exerce son intelligence pour discerner, chercher la vérité et éclairer les autres.
Passons maintenant aux contrefaçons. Car l’intellectuel se définit surtout par ce qu’il n’est PAS.
PRIMO — L’INTELLECTUEL N’EST PAS CELUI QUI SAIT TOUT.
La Camerounie compte une pléthore de M. Homais, du nom de ce pharmacien de Flaubert qui pérore sur la science et la religion avec un aplomb inépuisable et/ou de Professeurs Tournesol. Le spécimen camer est médecin le lundi, constitutionnaliste le mardi, économiste le mercredi, stratège militaire le jeudi et, le dimanche sur le plateau, géopoliticien du football.
Sartre, jamais avare de provocation, disait que l’intellectuel est quelqu’un qui se mêle de ce qui ne le regarde pas. Le spécimen +237 fait mieux : il se mêle de TOUT, parle de TOUT, à TOUT moment. Il confond polyvalence et omniscience. Intellectuel, ou bavardologue diplômé ?
Avant d’être intellectuel, on est d’abord technicien du savoir. Le professeur, le médecin, l’ingénieur, le juriste, l’économiste, l’historien et le magistrat ont chacun bâti une compétence, à force d’années d’études. Dans tout pays « normal », cette compétence leur confère une autorité gagnée par le travail.
Mais cela ne SUFFIT PAS. Tous les savants ne deviennent pas des intellectuels. Certains (non) agrégés n’ont jamais pensé au-delà de leur polycopié. L’intellectuel naît au moment précis où le technicien franchit la clôture de sa spécialité pour engager son savoir dans l’espace public : sur le pouvoir, le politique, le social, l’injustice.
Regardez les physiciens de l’atome. Lorsqu’Oppenheimer dirige la fabrication de la bombe, il est un technicien du savoir, génialissime certes, mais technicien. Il devient intellectuel le jour où il s’oppose à la course à la bombe H, et il le paiera cher. Einstein, qui avait alerté Roosevelt en 1939, finira par cosigner avec Bertrand Russell un appel contre l’arme nucléaire, au nom de l’humanité. Le génie fait le savant. C’est l’ENGAGEMENT qui fait l’intellectuel.
SECUNDO — L’INTELLECTUEL N’EST PAS UN PROPHÈTE/SEIGNEUR.
(Un seul Maître est infaillible : le Christ, mort et ressuscité, qui vit en chacun de ceux qui croient en lui. Aucune chaire universitaire ne confère ce statut.) L’intellectuel ne prêche donc pas, du haut d’une chaire d’infaillibilité, à une peuplade de sots qu’il veut éblouir par sa gromologie. Il ne distribue pas de vérités révélées. Il accepte que ses conclusions soient réfutées y compris par un (petit) étudiant de 1ère année. Il n’est pas celui qui a toujours raison. Il est celui qui prend, publiquement, le risque d’avoir eu tort. Le gourou exige des disciples. L’intellectuel, lui, espère des contradicteurs.
TERTIO — L’INTELLECTUEL N’EST PAS UN HOMME DE TÉLÉVISION.
La répétition médiatique ne transforme pas une opinion en savoir. Le nombre de plateaux ne remplace pas une bibliographie. La notoriété n’est pas une compétence.
Pascal Boniface l’a montré dans Les Intellectuels faussaires : une poignée de figures médiatiques occupe durablement l’espace public sans travaux récents soumis à l’évaluation de pairs et rarissimement hors des frontières nationales. Elles ont en revanche un abonnement permanent aux plateaux et aux tribunes du dimanche, avec bons de carburant et perdiem pour compenser la maigreur des salaires. Version +237 garantie d’origine. Dans ce “schématisement”, l’autorité ne vient plus de l’œuvre. Elle vient d’une notoriété cumulative qui se mesure en buzz/clashs sur Meta et en followers. On vous invite parce qu’un autre vous a invité, lequel vous avait invité parce qu’un 3ème l’avait fait avant lui. Ainsi se construit l’entre-soi de la cooptation, et ce que j’appelle, modestement, la « copulation intellectuelle » : ce sont toujours les mêmes qui s’entremélangent et se congratulent.
C’est ici que surgit le DOXOSOPHE. Le mot vient de Platon ; Bourdieu l’a remis en circulation pour désigner ces techniciens de l’opinion qui se croient savants. Le doxosophe maîtrise l’opinion et donne à cette maîtrise les apparences du savoir. Peu à peu, l’autorité médiatique et numérique finit par surplomber l’autorité scientifique.
QUARTO — L’INTELLECTUEL NE SE CONTENTE PAS DE PARLER.
Les grands n’ont pas seulement commenté le monde. Ils ont forgé les concepts avec lesquels nous le pensons : la « postcolonie » d’Achille Mbembe, le chaos lent (MEON1), l’« extraversion » de Paulin Hountondji, la « crise du Muntu » de Fabien Eboussi Boulaga, les « constitutions extraterrestres » de Joseph Owona. Voilà ce qu’est une œuvre : un mot qui vous survit et qui oblige les autres à penser avec vous, ou contre vous. L’intellectuel n’est donc pas celui qui possède du savoir. C’est celui qui transforme ce savoir en puissance de compréhension du monde. Et surtout, il accepte d’en payer le prix.
Car se mêler de ce qui ne vous regarde pas ne suffit pas. Encore faut-il que cela ne vous rapporte rien.
Que reste-t-il de l’intellectuel quand sa parole ne lui coûte rien et/ou lui rapporte des perdiem/bons de carburant à la sauce taro du dimanche ? C’est peut-être là que commence la vraie question, chers Innalove. À vos claviers : vos objections nourriront l’Acte II.
Follow the story
About this article
- Length
- 1,114 words · 6 min read
- Published
- September 16, 2026
- Byline
- Lebledparle.com JBM
- Source
- Le Bled Parle