
Sept jours, sept femmes tuées par leur conjoint ou compagnon. Le mot féminicide n’est plus une abstraction au Cameroun, c’est devenu une chronique quotidienne, presque banale à force de répétition. Modestine T., 32 ans, poignardée à plusieurs reprises par son époux à Bertoua. Dorothée Ngo, 36 ans, égorgée à Douala. Le point commun entre ces affaires, c’est glaçant, c’est qu’elles se déroulent toutes dans l’intimité du foyer.
Le 22 août 2026, Modestine T. meurt sous les coups de son mari Hervé N., 42 ans, boucher au marché Logpom à Douala. Un jour plus tôt, dans l’arrondissement de Yaoundé V, un homme tue sa compagne parce qu’elle voulait le quitter. Il n’a pas supporté qu’elle parte, dira-t-il aux enquêteurs.
À Yaoundé toujours, quartier Mimboman puis Auberge Château, deux autres femmes perdent la vie dans des circonstances similaires en l’espace de quelques jours. Le 17 août, au marché Mokolo, Osée Yen Enock, 22 ans, tue sa compagne Blandine Diane, enceinte de trois mois. Le lendemain, il tue une seconde femme, Nsam, également enceinte. La police du 16e arrondissement de Yaoundé a mené l’enquête et confirmé les deux crimes.
Le mode opératoire varie peu. Couteaux, coups portés à la tête ou au cou, corps parfois dissimulés dans des fosses creusées à la hâte. Ce chiffre-là, une femme tuée chaque jour en une semaine, ce n’est pas une exagération journalistique. C’est ce que les faits divers de la période nous donnent à lire, noir sur blanc.
Jalousie, soupçons d’infidélité, rupture annoncée, grossesse contestée. Les mobiles reviennent presque toujours aux mêmes causes. Certains hommes évoquent un mensonge pour justifier leur passage à l’acte, une manière de faire porter la faute à la victime jusque dans la mort.
Franchement, difficile de ne pas y voir un schéma qui se répète sans que grand-chose ne change en amont. Les disputes de couple, les tensions autour de la sexualité ou de la paternité, la précarité économique, tout cela s’accumule et finit parfois dans le sang. Le silence des victimes, souvent isolées, joue aussi un rôle. Beaucoup n’ont partagé leur détresse avec personne avant le drame.
Le professeur Christian Bios, sociologue, situe cette recrudescence dans des considérations socioculturelles profondément ancrées. Le mariage, perçu comme un facteur de réussite sociale, devient un instrument de domination et de violences conjugales, explique-t-il. La femme est amenée à intérioriser ces tensions comme un fait normal, un passage obligé de la vie de couple.
Le sociologue pointe aussi les traditions patriarcales qui écartent le conflit plutôt que de le résoudre. Chefs traditionnels et religieux sont souvent absents quand il faudrait justement intervenir en amont. Résultat, les disputes s’enveniment jusqu’à des extrêmes qui n’ont plus rien à voir avec l’idéal de complétude par le mariage.
Selon Christian Bios, aucune société ne peut tenir dans le temps si l’espace éducatif n’investit pas dans une veille permanente sur l’éducation des jeunes générations. L’éducation à la non-violence ne saurait être distincte d’une éducation qui insiste sur le partage et le respect mutuel, dit-il en substance.
Mais l’éducation seule ne résiste pas à une culture patriarcale pernicieuse sans un cadre juridique suffisamment dissuasif. C’est le point faible souvent pointé du doigt. Les sanctions existent sur le papier, mais leur application reste inégale, ce qui n’aide pas à faire reculer le phénomène.
Le gouvernement a mis en place plusieurs initiatives depuis le premier semestre 2026, à la suite d’une série de féminicides, d’infanticides et de viols. Le 1er juin, un plan d’action a été lancé pour renforcer les modalités de riposte, aux côtés des ministères de la Communication, de la Promotion de la femme et de la famille, et des Affaires sociales.
Le dispositif prévoit une centaine de victimes temporaires pour les personnes victimes de violences et d’abus, une assistance judiciaire pour le dépôt de plaintes et le suivi des procédures, ainsi qu’une réinsertion socio-économique des personnes survivantes à travers des formations adaptées. Le gouvernement a aussi mis en place des Gender Desks dans les commissariats et brigades de gendarmerie, un renforcement des capacités des acteurs de la lutte contre les violences basées sur le genre.
Le Minproff dispose désormais de 116 lignes d’écoute, d’orientation pour les victimes et témoins de violences. C’est le moins qu’on puisse dire, ces annonces existent. Reste à savoir si elles suivent le rythme des drames sur le terrain, parce que pour l’instant, les féminicides continuent d’être rapportés presque chaque semaine dans la presse.
Le professeur Bios note que les partenaires ne s’ouvrent que très peu quand un désaccord surgit, et que le manque de communication reste une source majeure de cette violence mortelle. Les faits recensés depuis le début du mois d’août confirment que la jalousie, le manque de confiance et l’absence de sources de médiation restent au centre des tragédies.