
**À Podor, dans la partie nord du Sénégal, le transport fluvial a connu son âge d’or. Une époque où le fleuve Sénégal était bien plus qu’un cours d’eau : une grande route commerciale reliant les villes, les villages et les populations des deux rives. Du Bou El Mogdad au Fayako, en passant par le Sabran, le Boufflers, le Soulac, le Sakar et le Keur Mour, les bateaux ont longtemps rythmé la vie de Podor. Aujourd’hui, leurs silhouettes ont disparu, mais leur souvenir demeure profondément ancré dans la mémoire de la cité. **
De loin, une pirogue glisse sur l’eau. Elle transporte des passagers vers l’autre rive, décharge, recharge, puis rebrousse chemin. Le même geste, encore et encore, toute la journée, toutes les saisons. Entre le Sénégal et la Mauritanie, on traverse le fleuve pour travailler de l’autre côté, pour vendre ou acheter au marché d’en face, pour rendre visite aux siens qui vivent à quelques centaines de mètres, sur l’autre berge. Le fleuve sépare deux pays ; il n’a jamais séparé un seul peuple. Des deux côtés, on parle les mêmes langues. On partage les mêmes familles, les mêmes habitudes. La frontière est administrative, pas humaine.
En cette période de l’année, ce sont les seuls signes de vie sur l’eau : les pirogues qui font la navette d’une rive à l’autre et les pêcheurs qui partent relever leurs filets à l’aube.
Une flotte, pas un bateau isolé
Le Bou El Mogdad, lui, ne navigue qu’entre octobre et mai. Hors saison, le fleuve retrouve un calme presque complet : plus de croisiéristes, plus de touristes sur le pont, seulement ce va-et-vient discret et continu qui, contrairement au tourisme, ne connaît pas de saison. Le quai Boubou Sall, lui, garde une autre mémoire. Celle d’un trafic qui a fait la fortune de Podor et transformé une simple escale en carrefour incontournable de la vallée.
Al Ousseynou Diagne s’en rappelle encore. Enfant, il empruntait souvent le Fayako avec son père, fonctionnaire de l’État. Une histoire silencieuse, mais dont les traces n’ont pas quitté les rives. Aujourd’hui, plus de chalands, plus de pirogues commerciales, plus ce va-et-vient permanent. Le silence a gagné. Et pourtant, sur le quai, on jurerait sentir passer les fantômes des navires disparus.
Le Fayako, devenu plus tard le Serigne Ndirir, n’était pas un cas isolé. Il était l’un des acteurs d’une véritable flotte qui faisait du fleuve Sénégal une artère commerciale majeure. Racheté à l’armateur français Eugène Alezard par Mawdo Diop, il a longtemps navigué aux côtés du Bou El Mogdad, reliant Saint-Louis à Kayes. Son nom reste associé à un épisode resté dans la mémoire familiale : le remorquage du bac de Podor, après une collision avec le Bou El Mogdad, jusqu’aux abords de Dagana où le bac a bien failli sombrer.
Autour du Fayako, d’autres noms tenaient le fleuve en vie. Le Soulac formait, avec le Bou El Mogdad et le Keur Mour, le trio de navires qui assurait régulièrement le trafic fluvial. Le Keur Mour, lui aussi, était exploité par les Messageries du Sénégal. Boufflers, Soulac et Keur Mour : trois imposants bâtiments de commerce qui desservaient le Fouta et le Waalo, chargés à chaque traversée de marchandises et de passagers. Le Sabran assurait des missions similaires. Et à cette liste s’ajoutaient encore le Diaoura, le Djilor et le Sakar, tous partie intégrante d’un paysage fluvial aujourd’hui disparu.
Comme le Fayako, aucun de ces bateaux n’a survécu au barrage de Diama et au déclin du trafic commercial. Le Bou El Mogdad reste le seul à avoir eu une deuxième et une troisième vie.
Pour Mamadou Diop, fils de Mawdo Diop, cette époque n’a rien d’une nostalgie vague. C’était la colonne vertébrale de toute une ville. À l’époque coloniale, une dizaine, voire une quinzaine de bateaux sillonnaient le fleuve entre Saint-Louis, Podor et Kayes, au Mali. « Le fleuve était pratiquement la seule véritable voie de communication », résume-t-il.
Et pour cause, la route par Tarédji et Guia ne menait nulle part de fiable, butant sur le Doué, sans pont pour le franchir. Il ne restait que l’eau, depuis Saint-Louis, Rosso et Richard-Toll pour rejoindre Podor. Cette activité faisait vivre la ville. Les bateaux déchargeaient sur le quai des marchandises destinées à tout le département. Des commerçants européens s’y étaient installés, transformant les bâtisses du bord de l’eau en véritables comptoirs.
Le Bou El, totem du fleuve Sénégal
« Tout ce que vous pouviez imaginer pouvait se trouver à Podor », dit Mamadou Diop. Après les indépendances, Ndioum et Thillé Boubacar ont pris le relais, mais pour lui, cette montée en puissance ne doit rien effacer. Podor a été, avant les autres, le cœur battant du commerce de la vallée.
Il faut remonter aux années 1950-1960 pour retrouver ce fleuve grouillant de vie, quand la RN2 n’existait pas encore. Gomme arabique, ivoire, denrées, courrier, passagers…, tout circulait par l’eau.
Construit en 1950 aux chantiers De Biesbosch, à Dordrecht, aux Pays-Bas, pour les Messageries du Sénégal, le Bou El Mogdad remontait le fleuve de Saint-Louis à Bakel, aux portes du Mali. De 1950 à 1960, sans discontinuer, une fois par mois. Le navire avait à son bord, le courrier, près de 350 tonnes de fret, environ 200 passagers composés de fonctionnaires, colons, marchands, gendarmes, militaires.
« Le Bou El a marqué tout jeune Podorois de l’époque. C’était une véritable attraction, même s’il n’était pas le seul navire à assurer le trafic. Sa venue était comme une fête nationale », se souvient Mamadou Diop. « C’était un privilège d’y embarquer », ajoute son frère Ousmane Diop.
Puis la route a pris le dessus. La RN2, tracée loin du fleuve, a détourné les échanges vers la terre ferme. Podor, tournée vers l’eau depuis toujours, s’est retrouvée peu à peu enclavée. Le trafic commercial s’est éteint. Amarré en amont du pont Faidherbe à Saint-Louis, le Bou El Mogdad n’était plus qu’un « monceau de ferraille », oublié de tous.
En 1975, Georges Console rachète le bateau et lui évite la casse. Il reprend du service et fait la navette entre Saint-Louis, Podor et Kaédi. Mais au début des années 1980, le barrage de Diama bouleverse tout. Le régime du fleuve change, la navigation commerciale devient impossible sur cet axe.
Le Bou El Mogdad change alors d’horizon : le delta du Saloum, la Casamance, jusqu’en Guinée-Bissau et en Sierra Leone, sur le fleuve Kono. En 2005, Jean-Jacques Bancal le rachète à Georges Console. Restauration complète, nouveaux aménagements : le bateau retrouve enfin le fleuve où tout avait commencé.
Depuis, exploité par la Compagnie du Fleuve, il navigue chaque semaine, d’octobre à mai, entre Saint-Louis et Podor, sur la mythique Route des Comptoirs. Six jours durant, il fait revivre au fil de l’eau une histoire commerciale et humaine vieille de plusieurs siècles. « C’est un bateau qui a une histoire, qui a une âme et qui est lié aux populations de toute la vallée du fleuve Sénégal. Il remonte plus haut et il est accueilli comme un héros, alors que c’est un petit bateau », résume Jean-Jacques Bancal.
Entre-temps, les barrages de Diama et Manantali ont dompté le fleuve lui-même : crues régulées, débits soutenus, un cours d’eau désormais sous contrôle. Un fleuve maîtrisé, mais un fleuve différent de celui que le Bou El Mogdad a connu à ses débuts.
Sur les berges, chaque semaine, on guette son arrivée. À plusieurs centaines de mètres, sa silhouette se repère déjà. Un refrain accompagne toujours son passage : « Bou El arri ! Bou El arri ! » (le Bou El est arrivé !).
Iba Maal, dialtabé et maître pêcheur, garde de son enfance le souvenir de cette époque où chaque bateau rompait le calme de la ville.
Un rescapé sursitaire
« Le quai était très animé et ne désemplissait jamais, parce que beaucoup de bateaux venaient à Podor. Et les gens venaient de partout pour embarquer et rentrer chez eux ou rejoindre leurs postes d’affectation », se souvient-il. C’était, dit-il, une période faste pour Podor et il en tire une conviction. « Si la navigation pouvait renaître, Podor et même toute la région de Saint-Louis connaîtront un nouvel essor », jure-t-il.
Aujourd’hui, seul le Bou El sillonne encore le fleuve. Mais ce n’est plus le même bateau. Il ne transporte plus rien ni personne au sens où on l’entendait autrefois, il promène des touristes. Le fret a cédé la place au loisir, le travail à la contemplation.
Là où il y avait des sacs de gomme arabique entassés sur le pont, des marchands pressés, des passagers venus vendre ou acheter à l’escale suivante, il n’y a plus que des visiteurs venus regarder défiler un paysage. Le bateau glisse toujours sur la même eau, longe les mêmes rives, s’arrête presque aux mêmes escales, mais il n’y a plus rien à y charger, plus personne qui l’attend pour une raison autre que le plaisir de le voir passer.
Dernier témoin d’une époque où le fleuve était une route, le Bou El n’en garde plus que le décor. À chaque arrêt, il dépose un peu de cette mémoire sur le quai : le fort de Podor, les anciens comptoirs coloniaux, les maisons Devès, Maurel & Prom, Foy, Singer, Peyrissac, l’ancienne quincaillerie Mawdo Diop devenue écomusée du commerce fluvial.
Autant de fragments d’une même histoire, que le Bou El Mogdad continue de faire vivre, d’escale en escale. À 76 ans, il a traversé les époques, changé de fonction, d’armateur. Il a frôlé la casse avant de renaître, toujours plus majestueux.
Les jeunes, souvent, ne connaissent plus les noms du Fayako, du Sabran ou du Keur Mour. Mais les anciens, eux, n’ont rien oublié. « Ces souvenirs me manquent beaucoup et me marquent encore aujourd’hui », confie Mamadou Diop. Et il n’est pas le seul.
Aujourd’hui, le Bou El Mogdad est le dernier survivant d’une flotte entière. Un totem, disent certains. Un morceau de mémoire vivante, entre Saint-Louis et Podor, qui continue, pour combien de temps encore, à faire l’écho d’une histoire que le fleuve n’a pas oubliée.
Par Samba Oumar FALL
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