Hichem Ben Azouz : « Guérir ne signifie pas toujours effacer la blessure »
AI summary
Médecin confronté à la souffrance humaine, Hichem Ben Azouz trouve dans la littérature un espace pour interroger les limites du soin. Dans cet entretien accordé au Matin d’Algérie, l’auteur revient sur « Sangoma, le guérisseur », son premier roman, où Slim, médecin brisé par un drame, quitte Tunis pour traverser l’Afrique du nord au sud.
Cette fuite devient une quête intérieure autour de l’exil, de la chute et de la reconstruction. Lauréat du Comar d’Or 2026, prix littéraire tunisien, Hichem Ben Azouz évoque également les savoirs traditionnels africains et une conception de la guérison qui ne consiste pas à effacer la blessure, mais à apprendre à vivre avec elle.
Le Matin d’Algérie : Votre expérience de médecin est au cœur de Sangoma. Qu’est-ce qui vous a poussé à transformer cette expérience professionnelle en matière romanesque ?
Hichem Ben Azouz : Je n’ai pas vraiment décidé, un jour, de transformer mon expérience de médecin en roman. Cette expérience s’était déjà déposée en moi, au fil des années ; les corps éprouvés, les paroles confiées dans le secret d’une consultation, les silences, les peurs, mais aussi l’impuissance que peut ressentir celui qui soigne lorsqu’il découvre que la médecine ne peut pas répondre à tout.
Être médecin vous place quotidiennement au plus près de la vulnérabilité humaine. On soigne des symptômes, on pose des diagnostics, mais derrière chaque maladie se tient une histoire ; une solitude, une blessure ancienne, un exil, parfois une vie entière qui vacille. C’est cette part invisible que la littérature m’a permis d’explorer.
Je ne voulais cependant ni écrire un témoignage ni raconter ma pratique médicale. Le roman exige une transformation. Il prend appui sur le réel, puis le déplace, le condense et lui donne une autre vérité. Dans Sangoma, la médecine n’est donc pas un simple décor professionnel ; elle constitue le point de départ d’une interrogation plus profonde. Que reste-t-il au médecin lorsqu’il ne parvient plus à guérir ? Et que devient celui qui a consacré sa vie à soigner les autres lorsqu’il découvre qu’il est lui-même profondément blessé ?
C’est probablement de cette contradiction qu’est né le roman ; du désir d’aller au-delà de la maladie visible pour interroger ce qui, en chacun de nous, demande à être réparé.
Le Matin d’Algérie : Slim soigne les autres alors que lui-même se défait progressivement. Est-il inspiré par des situations ou des blessures que vous avez rencontrées dans votre propre pratique médicale ?
Hichem Ben Azouz : Slim n’est pas mon double, mais il porte nécessairement quelque chose de moi, comme il porte des fragments de médecins que j’ai rencontrés ou côtoyés au cours de ma carrière. Il est né de plusieurs expériences, de blessures observées, parfois vécues, puis transformées par le travail romanesque.
La médecine donne souvent l’image d’un homme solide, capable d’accueillir la douleur des autres sans jamais vaciller. Pourtant, derrière la blouse, il y a un être humain exposé chaque jour à la souffrance, à la mort, à l’échec et à des responsabilités parfois écrasantes. J’ai connu des médecins épuisés, désabusés, intérieurement brisés, mais qui continuaient à consulter, à prescrire, à rassurer. Comme si leur fonction leur interdisait de reconnaître leur propre fragilité.
Slim incarne ce paradoxe ; il sait identifier les blessures des autres, mais demeure incapable de nommer la sienne. Il continue de soigner alors que quelque chose se fissure silencieusement en lui. Sa chute n’est donc pas seulement individuelle. Elle dit aussi la vulnérabilité de ceux auxquels la société demande d’être toujours forts, disponibles et réparateurs.
J’ai puisé dans ce que la pratique médicale m’a appris de l’épuisement, de la culpabilité et de l’impuissance. Mais la littérature a recomposé ces éléments pour créer un personnage autonome. Slim ne raconte pas ma vie ; il porte une question qui m’habite profondément. Qui prend soin de celui qui soigne lorsque, à son tour, il commence à se défaire ?
Le Matin d’Algérie : Le drame et l’enquête provoquent le départ de Slim. Pourquoi avoir choisi cet événement comme déclencheur d’une traversée qui devient aussi une quête intérieure ?
Hichem Ben Azouz : Il fallait que le départ de Slim ne soit ni un choix confortable ni un simple désir d’ailleurs. Pour qu’une véritable traversée commence, son monde devait d’abord se briser. Le drame et l’enquête provoquent cette rupture brutale ; ils lui retirent ses certitudes, son statut, ses repères, et jusqu’à l’image qu’il avait de lui-même.
Au début, Slim ne part donc pas pour se retrouver. Il part pour fuir, fuir le soupçon, la culpabilité, le regard des autres, mais surtout ce qu’il ne parvient plus à affronter en lui-même. Il croit que la distance géographique pourra le soustraire à son histoire. Or, à mesure qu’il avance vers le sud, il découvre qu’on ne quitte jamais véritablement ce que l’on porte en soi.
L’enquête extérieure ouvre ainsi une autre enquête, plus silencieuse, celle que Slim devra mener sur sa propre vie, ses blessures, ses renoncements et ses aveuglements. Ce qui apparaît d’abord comme une fuite devient peu à peu une descente intérieure, puis une possible métamorphose.
J’ai choisi ce déclencheur parce que certaines transformations ne commencent pas par une décision lucide, mais par un effondrement. La chute expulse Slim de l’existence qu’il croyait maîtriser. Elle le met en mouvement malgré lui. Et c’est précisément dans cette dépossession, lorsqu’il ne peut plus s’abriter derrière sa fonction de médecin ni derrière ses certitudes, que peut commencer sa véritable quête.
Le Matin d’Algérie : Slim quitte Tunis et entreprend une traversée de l’Afrique, du nord au sud. Que représente ce déplacement géographique dans son parcours personnel ?
Hichem Ben Azouz : Cette traversée représente d’abord un dépouillement. À Tunis, Slim possède encore un nom, une fonction, un statut social et l’illusion d’une vie maîtrisée. À mesure qu’il descend vers le sud, ces protections tombent les unes après les autres. Il devient un homme exposé, obligé de se confronter à ce qu’il avait enfoui sous son identité de médecin.
Le déplacement géographique épouse ainsi son parcours intérieur. Chaque frontière franchie le rapproche moins d’une destination que d’une vérité sur lui-même. L’Afrique qu’il traverse n’est ni un décor ni une promesse d’exotisme ; elle est une force qui le décentre, le désoriente et l’oblige à regarder autrement la maladie, la souffrance, les autres et sa propre histoire.
Il y avait aussi, pour moi, une dimension symbolique importante ; faire partir un homme du Maghreb vers l’Afrique subsaharienne, c’était rappeler que le nord du continent n’est pas séparé du reste de l’Afrique. Slim croit d’abord se diriger vers un ailleurs radical. Il découvre peu à peu qu’il traverse un même continent, une continuité humaine et historique à laquelle il appartient lui aussi, malgré les frontières mentales héritées de l’histoire.
Du nord au sud, du cap Angela en Tunisie jusqu’au cap des Aiguilles en Afrique du Sud, son voyage devient donc une initiation. Plus il avance sur la carte, plus il descend en lui-même. Et lorsqu’il atteint l’extrémité du continent, ce n’est pas seulement au bout de l’Afrique qu’il arrive ; c’est au seuil d’une autre manière d’habiter sa propre vie.
Le Matin d’Algérie : Votre roman évoque les corps malades, mais aussi les mémoires blessées et les « forces invisibles ». Quelle place accordez-vous à cette dimension spirituelle dans votre vision de la guérison ?
Hichem Ben Azouz : J’accorde à cette dimension une place essentielle, mais sans jamais l’opposer à la médecine scientifique. Comme médecin, je crois à la rigueur du diagnostic, aux traitements et aux preuves. Mais l’expérience clinique m’a également appris qu’un être humain ne se réduit ni à ses organes ni à ses résultats biologiques. On peut traiter une maladie sans avoir encore apaisé la personne qui la porte.
Les « forces invisibles » du roman peuvent être spirituelles, mais elles sont aussi psychiques, familiales, historiques et sociales. Ce sont les traumatismes transmis, les deuils tus, les culpabilités, la mémoire des violences, les liens rompus avec les autres ou avec soi-même. Elles ne se voient pas sur une radiographie, pourtant elles agissent profondément sur les existences et parfois sur les corps.
Dans certaines visions africaines de la guérison, la souffrance n’est pas seulement considérée comme un désordre individuel. Elle peut signaler une rupture d’équilibre entre la personne, sa communauté, ses ancêtres, son histoire et le monde qui l’entoure. Cette conception m’intéresse parce qu’elle élargit la question. Au-delà de « quelle maladie avez-vous ? », elle nous invite à demander : « Qu’est-ce qui, dans votre vie, a été blessé ou rompu ? »
La spiritualité et le monde des sangomas sont ainsi le miroir que j’ai choisi de tendre à Slim lorsque le système l’empêche de soigner et le prive de ce qui fondait son identité. Mais ce miroir n’apparaît qu’au terme d’un long chemin. Les sangomas ne constituent ni le point de départ du roman ni une solution miraculeuse ; ils en sont l’un des aboutissements romanesques. Après avoir traversé l’Afrique et ses propres ténèbres, Slim rencontre une autre manière d’écouter la souffrance, de regarder l’être humain et, peut-être, de se regarder lui-même.
La spiritualité, dans Sangoma, ne remplace donc jamais le soin médical. Elle ouvre un espace d’écoute, de sens et de réconciliation. Guérir ne signifie pas toujours effacer la blessure. Cela peut vouloir dire apprendre à l’intégrer, à lui donner une place et à continuer de vivre sans qu’elle gouverne toute notre existence.
Le Matin d’Algérie : Avec le personnage du Sangoma, vous ouvrez la réflexion sur les savoirs traditionnels africains. Que peuvent-ils, selon vous, apporter à une médecine moderne parfois confrontée à ses propres limites ?
Hichem Ben Azouz : Dans le roman, le sangoma est moins un personnage unique qu’une figure, une présence et un univers de pensée que Slim rencontre au terme de sa traversée. Je ne souhaitais ni idéaliser les savoirs traditionnels africains ni les opposer à la médecine moderne. Il serait dangereux de nier les conquêtes scientifiques, comme il serait réducteur de considérer que tout ce qui ne relève pas de la médecine occidentale appartient nécessairement à la superstition.
La médecine moderne possède une puissance diagnostique et thérapeutique irremplaçable. Mais elle peut parfois devenir fragmentée, technique, pressée par le temps, au point de traiter un organe ou une pathologie en perdant de vue la personne tout entière. Les savoirs traditionnels africains nous rappellent justement que la maladie ne survient pas dans un corps isolé ; elle touche un être inscrit dans une famille, une communauté, une histoire, une mémoire et un environnement.
Ce qu’ils peuvent apporter n’est donc pas une recette miraculeuse, mais une autre qualité d’écoute. Le sangoma ne demande pas seulement où se situe la douleur ; il cherche aussi quel équilibre a été rompu, quels liens ont été défaits, quelle histoire n’a pas encore été entendue. Cette approche redonne à la parole, au rituel, à la communauté et au sens une place que la médecine moderne néglige parfois.
Cela ne signifie évidemment pas que toutes les pratiques traditionnelles sont efficaces ou sans danger. Elles doivent, elles aussi, pouvoir être interrogées, évaluées et encadrées. Mais un véritable dialogue devient possible dès lors que la science renonce à croire qu’elle a réponse à toute souffrance et que les savoirs traditionnels ne prétendent pas se substituer aux traitements indispensables.
Au fond, la rencontre de Slim avec les sangomas ne lui apprend pas à rejeter la médecine qu’il connaît. Elle lui apprend à l’élargir, à soigner sans oublier d’écouter, et à reconnaître qu’un malade est toujours davantage que sa maladie.
Le Matin d’Algérie : Vous parlez de fatigue de soigner, d’exil et de fracture. Est-ce finalement un roman sur la maladie, ou davantage sur la nécessité de se reconstruire après une chute ?
Hichem Ben Azouz : SANGOMA est moins un roman sur la maladie qu’un roman sur la chute, la traversée et la possibilité de se reconstruire. La maladie y est présente, bien sûr, parce que Slim est médecin et que son rapport au monde s’est longtemps organisé autour du soin. Mais la fracture qui le traverse est plus profonde ; elle touche son identité, ses certitudes et la place qu’il croyait occuper parmi les autres.
Slim a construit son existence sur une conviction ; il est celui qui soigne. Lorsque le drame survient et que le système l’empêche d’exercer, ce n’est pas seulement son métier qui lui est retiré. C’est la représentation entière qu’il avait de lui-même qui s’effondre. Il découvre alors une vérité difficile ; on peut avoir consacré sa vie à réparer les autres tout en demeurant incapable de reconnaître ses propres blessures.
L’exil amplifie cette dépossession. Slim perd progressivement ses repères géographiques, sociaux et intimes. Mais ce dépouillement devient aussi une chance. À mesure qu’il traverse l’Afrique, il ne retrouve pas l’homme qu’il était auparavant ; il apprend peut-être à devenir un autre, ou plus exactement à habiter autrement ce qu’il est.
Je ne crois pas à une reconstruction qui effacerait miraculeusement la chute. Certaines blessures ne disparaissent pas ; elles s’intègrent à notre histoire et nous transforment. Guérir consiste alors moins à revenir à l’état antérieur qu’à inventer une nouvelle manière de vivre avec ce qui a été brisé.
C’est en ce sens que Sangoma est avant tout un roman de métamorphose. Il pose une question qui dépasse largement la médecine. Comment continuer à vivre lorsque l’existence qui nous définissait n’est plus possible ? Et comment faire de la fracture non pas une fin, mais le commencement d’une autre façon d’habiter le monde ?
Le Matin d’Algérie : Après le Comar d’Or 2026, qui vient consacrer ce premier roman, quel regard portez-vous aujourd’hui sur Sangoma et sur le voyage que vous proposez au lecteur ?
Hichem Ben Azouz : Le COMAR d’Or a représenté pour moi une reconnaissance immense, d’autant plus bouleversante qu’elle venait consacrer un premier roman très intime, singulier dans sa forme et profondément africain dans sa trajectoire. Ce prix m’a donné le sentiment que SANGOMA, malgré ses territoires, ses langues et ses zones d’ombre, avait réussi à rejoindre quelque chose d’universel.
Mais un prix ne clôt pas le voyage d’un livre. Il lui ouvre d’autres chemins. Depuis sa publication, ce sont surtout les lecteurs qui transforment mon regard sur le roman. Certains y reconnaissent l’épuisement du soignant, d’autres l’exil, le deuil, la chute ou la nécessité de renaître autrement. Ils découvrent parfois dans le texte des résonances que je n’avais pas consciemment déposées. C’est l’un des mystères les plus émouvants de la littérature ; un livre échappe progressivement à celui qui l’a écrit pour devenir l’expérience intime de celui qui le lit.
Aujourd’hui, je vois davantage Sangoma comme un passage que comme une destination. Le lecteur accompagne Slim de la Tunisie jusqu’en Afrique du Sud, mais cette traversée géographique dissimule une autre traversée, celle de nos propres fractures, de nos peurs et de ce qui demeure en nous lorsque nos certitudes s’effondrent.
Je souhaite également que ce voyage contribue, modestement, à réinscrire le Maghreb dans sa profondeur africaine. Slim ne « descend » pas vers une Afrique qui lui serait étrangère ; il découvre peu à peu qu’il appartient déjà à ce continent, à son histoire, à ses blessures et à ses imaginaires. La ligne qui relie le nord au sud traverse aussi chacun de nous.
Le COMAR d’Or a consacré le roman en Tunisie. Désormais, j’espère que *Sangoma *poursuivra sa route vers d’autres lecteurs, d’autres langues et d’autres territoires. Car le véritable voyage que je leur propose n’est peut-être pas seulement celui qui conduit à l’autre bout de l’Afrique. C’est celui qui, après tous les détours, nous ramène vers nous-mêmes.
**Entretien réalisé par Djamal Guettala **
Dr Hichem Ben Azouz
Médecin tunisien installé en Afrique du Sud depuis 2008 (17 ans). Il a travaillé dans des hôpitaux ruraux (Mpumalanga, Limpopo) face au VIH/Sida et à la tuberculose, puis à Johannesburg. Aujourd’hui il est généraliste à Bryanston. Il est aussi documentariste et écrivain : son premier roman Sangoma, le guérisseur (2025) a obtenu le Comar d’Or 2026.
Follow the story
About this article
- Length
- 2,660 words · 13 min read
- Published
- September 14, 2026
- Byline
- Djamal Guettala