Nadeem a toujours 19 ans dans ma mémoire
AI summary
Je me souviens encore de ce samedi 4 octobre 1996.
De retour à la maison après une activité hebdomadaire à la mosquée, ma mère me posa une question qui me parut étrange : « Est-ce que Nadeem faisait de la moto ? »
C’est quoi cette question, Maa ? Son père possède un mini Honda et il l’utilise, tout comme moi j’utilise la moto Piaggio de Papa ! Pourquoi cette question, Maa ?
Elle me répondit alors : « Ton ami Fezal a téléphoné. Il m’a informée que Nadeem a eu un accident. Il te demande de venir chez Nadeem. »
Mais moi, dans ma tête d’adolescent, j’avais déjà mon programme. « Tu sais, Maa, je dois terminer mes devoirs et préparer un tableau pour demain pour la leçon d’Art. Demain, après la leçon, j’irai chez Nadeem avec les autres amis. Et puis, s’il n’est pas admis à l’hôpital, c’est que son accident ne doit pas être si grave. »
Mais ma mère insistait. Il fallait que j’y aille aujourd’hui même. Après presque dix minutes de discussion avec elle, elle finit par me convaincre. Avant de quitter la maison, deux autres choses m’avaient intrigué. D’abord, pourquoi me donner cinquante roupies alors que dix roupies me suffisaient largement pour l’aller-retour, et dix autres pour acheter quelques fruits ou biscuits que je comptais emmener à Nadeem ? Ensuite, pourquoi insistait-elle pour que je prenne mon pullover alors qu’il faisait chaud ? Je ne comprenais pas.
« Pourquoi Maman m’avait-elle autant forcé à partir ? »
Tout au long du trajet vers sa maison, une question revenait sans cesse dans ma tête : Pourquoi Maman m’avait-elle autant forcé à partir ?
À un moment, une pensée terrible me traversa l’esprit : « Attention… peut-être que quelque chose de grave est arrivé à Nadeem. »
Mais immédiatement, je me suis grondé moi-même : « Quelle bêtise oses-tu penser, Akbar ! »
Et j’ai chassé cette pensée. Puis je me suis approché de sa demeure. Et là… J’ai vu les bancs installés sur les trottoirs. Mes jambes se sont mises à trembler. Je me suis arrêté. Je me suis retrouvé appuyé sur le capot d’une voiture. Et avant même que quelqu’un ne me dise quoi que ce soit, les larmes coulaient déjà. Je crois qu’au fond de moi, j’avais compris. J’ai essayé de reprendre courage, après quelques minutes. J’ai essuyé mes larmes et je suis allé m’asseoir sans rien demander, sans rien dire, comme-ci on m’avait arraché la parole.
Puis les amis ont commencé à arriver. Petit à petit, à travers leurs conversations, j’ai compris ce qui s’était réellement passé. Nadeem avait eu un accident de voiture. Ils étaient plusieurs occupants dans le véhicule. Les autres s’en étaient sortis avec des blessures relativement superficielles. Mais Nadeem… Nadeem était décédé sur le coup. Il n’avait que 19 ans.
Une mère qui savait déjà
C’est également à ce moment-là que j’ai compris quelque chose d’autre : ma mère savait déjà que Nadeem était mort. Elle le savait lorsqu’elle m’avait demandé s’il faisait de la moto. Elle le savait lorsqu’elle m’avait donné cinquante roupies. Elle le savait lorsqu’elle avait insisté pour que je prenne mon pullover. Et elle le savait surtout lorsqu’elle insistait pour que j’aille chez lui ce jour-là même. Mais elle avait fait preuve d’une maîtrise extraordinaire de ses émotions afin de me protéger et de me laisser découvrir progressivement une vérité qu’elle savait trop brutale pour me l’annoncer directement.
Une amitié qui avait commencé dans l’enfance
Le père de Nadeem était ami avec mon père et mes oncles. Ainsi, bien avant même notre entrée à l’école primaire, Nadeem et moi nous nous connaissions déjà. Nous avions peut-être trois ou quatre ans lorsque notre amitié avait commencé. Puis nous avons grandi ensemble. À l’école primaire Villiers René, nous étions ensemble. Notre adolescence, nous l’avons vécue ensemble au Collège Islamic de Plaine Verte. Nous étions très proches. Nous avions organisé ensemble une exposition d’Art. Nous étions également de jeunes apprentis journalistes au défunt Impact News. Nous participions à différentes activités et commencions déjà, avec nos rêves de jeunes, à imaginer ce que nous pourrions apporter à notre société et à notre pays. Nous n’étions plus simplement des amis. Nous étions devenus comme des frères.
« Cette nuit-là, je ne dormirai pas »
Cette nuit-là, je ne dormirai pas. Chaque fois que je fermais les yeux, je voyais Nadeem. Les souvenirs étaient trop nombreux. Mais Nadeem n’était pas seulement mon ami. Il était l’ami de tout le monde. C’était quelqu’un qui aimait sincèrement les gens et que les gens aimaient naturellement. Lorsque je pense à lui aujourd’hui encore, après toutes ces années, la première chose qui me revient est son sourire. Nadeem était jovial. Il avait un cœur pur. Partout où il allait, il gagnait le cœur des gens. Je ne pense pas qu’une personne ayant réellement connu Nadeem puisse aujourd’hui vous parler de lui sans évoquer sa gentillesse, son sourire et sa bonne nature. Il était également un élève brillant. Nous avions des rêves. Nous aspirions à servir notre pays au plus haut niveau et, malgré notre jeune âge, nous participions déjà à plusieurs programmes sociaux et sociétaux. Nous pensions avoir le temps devant nous. Mais Allah en avait décidé autrement pour lui.
« Nadeem n’était pas de ce genre »
La dernière fois que j’ai rencontré sa maman, je lui ai dit quelque chose que je pense profondément : Allah a choisi pour Nadeem ce qu’Il savait être meilleur pour lui.
Lorsque je regarde certaines réalités de notre monde aujourd’hui, la corruption, les mensonges, les compromis auxquels on peut être confronté dans la vie publique et politique, je pense parfois à celui que Nadeem était. Et je me dis : Nadeem n’était pas de ce genre. Il avait cette pureté que je garde encore de lui dans ma mémoire.
Trente ans plus tard
Bientôt trente ans se seront écoulés depuis notre séparation. Trente ans… Et pourtant, en écrivant ces lignes, je réalise quelque chose d’étrange : certaines personnes quittent ce monde, les années passent, la vie continue, nous vieillissons… mais elles restent quelque part en nous exactement comme nous les avons connues. Nadeem, dans ma mémoire, a toujours 19 ans. Son visage n’a pas vieilli. Son sourire n’a pas changé. Et en écrivant aujourd’hui ce qui s’est passé ce samedi 4 octobre 1996, c’est comme si c’était hier.
Pour toi, mon cher Nadeem
Qu’Allah te pardonne, mon cher Nadeem.
Qu’Allah illumine et élargisse ton Qabr.
Qu’Il te couvre de Sa miséricorde, pardonne tes manquements et accepte le bien que tu as accompli durant cette vie qui fut si courte.
Et qu’Allah nous accorde, après toutes ces années de séparation, de nous retrouver un jour dans Son Jannah…
Là où il n’y aura plus d’accident, plus de mort et plus de séparation.
Ton ami, ton frère… Abal…
Follow the story
About this article
- Length
- 1,140 words · 6 min read
- Published
- September 28, 2026
- Byline
- Najaah Auzine
- Source
- Sundaytimesmauritius