Les marchandises circulent librement, les hommes sont triés (II)
Il suffit d’observer une frontière entre l’Europe et l’Afrique pour saisir l’une des contradictions les plus flagrantes de notre époque. Les marchandises la franchissent quotidiennement. Les capitaux la traversent électroniquement en quelques secondes. Les entreprises européennes délocalisent leur production, investissent au Maroc, en Tunisie, en Turquie ou ailleurs, organisent leurs chaînes d’approvisionnement à l’échelle de plusieurs continents.
Les populations voient les marchandises européennes, travaillent parfois pour des entreprises produisant pour l’Europe, consomment les mêmes images, utilisent les mêmes réseaux numériques et connaissent instantanément les différences de salaires et de conditions d’existence. Puis on s’étonne qu’elles prennent à leur tour le chemin de l’émigration.
La circulation migratoire ne tombe pas du ciel. Elle suit en partie les chemins préalablement tracés par la circulation du capital, des marchandises, des rapports économiques et des anciennes relations coloniales. Le paradoxe est saisissant : le capital mondialise les conditions qui favorisent les migrations puis les États nationalisent la répression des migrants. Le paradoxe est saisissant : l’État accompagne et favorise l’expansion internationale du capital, qui contribue à créer les conditions des migrations, puis réprime les travailleurs qui, à leur tour, franchissent les frontières à la recherche de meilleures conditions d’existence.
L’Europe ne ferme pas ses frontières : elle sélectionne
L’expression « fermeture des frontières » est d’ailleurs trompeuse. L’Europe n’a aucun intérêt économique à fermer hermétiquement ses frontières. Des secteurs entiers utilisent une main-d’œuvre immigrée : bâtiment, agriculture, restauration, nettoyage, logistique, aide à la personne, santé, hôtellerie ou services. La véritable politique migratoire européenne n’est donc pas l’immigration zéro, économiquement irréalisable et souvent indésirable pour le patronat. C’est l’immigration sélectionnée, administrée, contingentée et ajustée aux besoins du marché du travail. On accueille le médecin lorsque l’hôpital manque de personnel. L’ingénieur lorsqu’une entreprise recherche ses compétences. Le saisonnier lorsque les récoltes doivent être effectuées. Le travailleur du bâtiment lorsque les chantiers réclament des bras. Mais celui qui arrive indépendamment de cette sélection économique devient « migrant clandestin ».
La frontière fonctionne ainsi comme un gigantesque dispositif de tri de la force de travail. Elle ne sépare pas simplement les nationaux des étrangers. Elle distingue les travailleurs désirés des travailleurs indésirables, les compétences recherchées des populations jugées surnuméraires, les déplacements économiquement utiles des déplacements politiquement refusés.
Le travailleur sans papiers : une main-d’œuvre idéale ?
Il existe même une contradiction supplémentaire. Le travailleur clandestin officiellement indésirable peut devenir économiquement très utile. Sa précarité administrative réduit sa capacité à refuser certaines conditions de travail. La menace du licenciement, du contrôle ou de l’expulsion pèse davantage sur lui. Sa situation peut faciliter les bas salaires, le travail dissimulé, les horaires excessifs et diverses formes de surexploitation. Ainsi apparaît l’un des paradoxes les plus cyniques du système : celui que l’État désigne comme indésirable peut être précisément celui dont certains employeurs tirent le plus grand avantage. La clandestinité n’abolit pas le marché du travail. Elle crée une fraction particulièrement vulnérable de ce marché.
Diviser ceux qui travaillent
C’est ici que la question migratoire devient directement une question de classe. Le débat public oppose constamment le travailleur français (européen) au travailleur immigré. Le premier serait menacé par le second : celui-ci prendrait son emploi, comprimerait son salaire, bénéficierait de prestations sociales ou dégraderait ses conditions d’existence. Mais cette présentation inverse le rapport de causalité. Ce n’est pas le travailleur immigré qui organise la concurrence entre travailleurs. C’est l’économie capitaliste qui place les travailleurs en concurrence.
L’immigré peut effectivement être utilisé pour exercer une pression sur les salaires lorsque sa situation administrative ou sociale le contraint à accepter des conditions inférieures. Mais le responsable n’est pas celui qui vend sa force de travail pour vivre. C’est le rapport social capitaliste qui permet d’utiliser sa vulnérabilité contre les autres salariés.
Le patronat dispose alors d’une arme ancienne : mettre en concurrence ceux qui auraient objectivement intérêt à défendre ensemble leurs conditions d’existence. Le nationalisme accomplit politiquement ce que la concurrence accomplit économiquement : il transforme deux travailleurs en adversaires. L’un voit alors dans l’autre la cause de sa précarité, tandis que disparaît du champ de vision le rapport social qui les précarise tous les deux.
La frontière cache la frontière
On croit que la grande frontière contemporaine sépare la France du Maroc, l’Espagne de l’Afrique ou l’Europe du reste du monde. Mais derrière cette frontière géographique s’en trouve une autre, beaucoup plus fondamentale : celle qui sépare les espaces de hauts et de bas salaires, les régions d’accumulation du capital et les régions fournissant matières premières et force de travail, les populations bénéficiant encore de protections sociales relativement importantes et celles qui en sont largement privées. Quelques mètres de clôture peuvent ainsi séparer deux mondes économiques. Ceuta en offre une représentation presque caricaturale. D’un côté, l’Union européenne. De l’autre, le Maroc et, derrière lui, l’Afrique.
Les marchandises traversent quotidiennement cette séparation. Les capitaux l’ignorent. Les entreprises organisent leurs activités de part et d’autre.
Mais lorsqu’un homme entreprend le même voyage, la frontière se referme. Ceuta n’est donc pas seulement une frontière entre l’Espagne et le Maroc.
Elle est une frontière sociale entre deux espaces profondément inégaux du capitalisme méditerranéen.
L’immigration, miroir du capitalisme mondial
C’est pourquoi le débat sur l’immigration demeure mutilé tant qu’il est enfermé dans l’alternative entre ouverture et fermeture des frontières. Les uns proclament : « Accueillons les migrants. »
Les autres répondent : « Fermons les frontières. » Mais les deux discours laissent souvent intacte la question fondamentale : quel système économique produit simultanément la mondialisation des échanges, l’internationalisation du capital, les gigantesques inégalités territoriales et la mise en mouvement permanente de millions de travailleurs ?
On ne peut organiser pendant des décennies la circulation mondiale des capitaux, déplacer les productions, bouleverser les économies locales, intégrer les continents dans un même marché, exposer quotidiennement les populations aux écarts vertigineux de richesse, puis s’étonner que les hommes eux-mêmes se mettent à circuler. L’immigration n’est pas une anomalie extérieure à la mondialisation capitaliste. Elle en est l’un des produits.
La contradiction n’est donc pas entre une économie mondiale et une immigration qui viendrait la perturber. Elle réside dans un système qui exige la mobilité universelle de tout ce qui peut être valorisé comme capital tout en prétendant conserver l’immobilité nationale de ceux qui n’ont à vendre que leur force de travail, les travailleurs.Voilà pourquoi les frontières contemporaines ne disparaissent pas. Elles changent de fonction. Elles ne servent plus seulement à séparer des États. Elles servent à hiérarchiser les hommes selon leur utilité économique. Les marchandises passent. Les capitaux passent. Les profits passent. Les hommes, eux, sont triés.
Suite et fin
Khider Mesloub
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- Published
- October 3, 2026
- Byline
- Rédaction LNR