Le lobby émirati à Washington et le Sahara occidental: Les réseaux d’influence au cœur de la dynamique des Accords d’Abraham
L’examen des registres américains relatifs aux agents d’influence étrangers (FARA), des documents officiels américains et émiratis ainsi que des travaux consacrés aux Accords d’Abraham met en lumière l’ampleur du réseau d’influence développé par les Émirats arabes unis à Washington, au moment même où se produisait un profond repositionnement de la politique américaine au Maghreb. Par […]
L’examen des registres américains relatifs aux agents d’influence étrangers (FARA), des documents officiels américains et émiratis ainsi que des travaux consacrés aux Accords d’Abraham met en lumière l’ampleur du réseau d’influence développé par les Émirats arabes unis à Washington, au moment même où se produisait un profond repositionnement de la politique américaine au Maghreb.
Par Mohamed L.
Les documents disponibles ne permettent pas d’affirmer qu’Abou Dhabi aurait directement mandaté une société de lobbying pour obtenir de Washington la reconnaissance de la prétendue souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. Ils montrent toutefois que les Émirats ont joué un rôle central dans la promotion des Accords d’Abraham, tout en développant parallèlement des relations étroites avec le Maroc et Israël. Or, l’adhésion du Maroc à ce processus de normalisation, en décembre 2020, s’est accompagnée de la reconnaissance par l’administration Trump de la prétendue souveraineté marocaine sur le Sahara occidental.
Un réseau de lobbying de plusieurs dizaines de millions de dollars
Une étude de Ben Freeman, publiée en décembre 2022 par le Quincy Institute for Responsible Statecraft sous le titre «The Emirati Lobby in America», fournit une mesure de l’ampleur de cette présence à Washington.
Selon son analyse des déclarations FARA pour 2020 et 2021, 25 organisations et sociétés étaient enregistrées pour représenter des intérêts émiratis. Elles ont déclaré plus de 10 700 activités politiques et contacts, tandis que leurs clients émiratis auraient versé plus de 64 millions de dollars pour cesservices.
Parmi les principaux cabinets figurent Akin Gump, avec environ 13,5 millions de dollars déclarés, Brunswick Group (12,2 millions), Camstoll Group (10,5 millions), Teneo Strategy (7,2 millions) et Harbour Group (6,6 millions). Ces activités ne se limitaient pas au Congrès ou à l’administration présidentielle. Elles visaient également les médias et les principaux centres de réflexion de Washington, notamment le Middle East Institute, l’Atlantic Council et le Center for Strategic and International Studies. L’objectif était ainsi de construire une présence politique et médiatique à plusieurs niveaux : législatif, exécutif, diplomatique, universitaire et médiatique.
Les Accords d’Abraham, un point de convergence
Le lien avec le Sahara occidental apparaît principalement à travers les Accords d’Abraham. L’étude du Quincy Institute relève plus d’un millier d’activités de lobbying dans lesquelles ces accords ont été explicitement mentionnés. Le lobbying émirati cherchait notamment à consolider le nouveau partenariat stratégique entre Washington et Abou Dhabi et à promouvoir les accords de normalisation avec Israël.
C’est dans ce contexte que le Maroc a rejoint le processus. Le 10 décembre 2020, le Président Donald Trump annonçait la normalisation des relations entre le Maroc et Israël et, simultanément, la reconnaissance par les États-Unis de la prétendue souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. Le Congressional Research Service a par la suite identifié cette reconnaissance américaine comme l’une des principales contreparties accordées au Maroc dans le cadre de l’accord de normalisation. La question du Sahara occidental n’était donc pas un élément secondaire de l’accord : elle constituait l’un des bénéfices politiques majeurs obtenus par Rabat en contrepartie de sa normalisation avec Israël. Le rôle des Émirats apparaît également dans la chronologie des événements. Le 27 octobre 2020, soit quelques semaines avant l’annonce américaine, Abou Dhabi annonçait l’ouverture d’un consulat fantoche à Laâyoune, dans le Sahara occidental occupé. Le consulat fut officiellement inauguré le 4 novembre. Cette initiative constituait un soutien diplomatique explicite à la position marocaine sur le territoire occupé. Le 10 décembre de la même année, après l’annonce de Trump, le ministère émirati des Affaires étrangères saluait officiellement la décision américaine et réaffirmait son soutien à ce qu’il présentait comme la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental. Cette chronologie est particulièrement significative. Le soutien diplomatique émirati à la position marocaine était intervenu avant la reconnaissance américaine, et non après celle-ci, ce qui prouve la conspiration.
Akin Gump : un point de jonction entre les réseaux émirati et marocain
L’un des éléments les plus intéressants apparaît dans les dossiers FARA concernant le bureau d’Akin Gump Strauss Hauer & Feld, l’un des principaux cabinets travaillant pour les intérêts émiratis à Washington. Akin Gump représentait la mission diplomatique des Émirats et figurait parmi les principaux bénéficiaires des dépenses de lobbying émiraties. Mais le cabinet a également représenté la mission diplomatique marocaine à Washington. Un document FARA daté du 1er novembre 2021 confirme son engagement auprès de l’ambassade du Maroc afin de mener des activités de représentation auprès de l’administration Biden et du Congrès. Cela ne constitue pas, à lui seul, la preuve d’une campagne commune sur le Sahara occidental. Mais cela révèle une proximité institutionnelle importante au sein de l’écosystème du lobbying américain.
Une ancienne congresswoman au cœur du dispositif
Un autre nom mérite attention. Ileana Ros-Lehtinen, ancienne membre républicaine de la Chambre des représentants et ancienne présidente de la commission des Affaires étrangères. Après son départ du Congrès, Ros-Lehtinen a rejoint Akin Gump. Les registres FARA font apparaître son implication dans les activités du cabinet liées aux intérêts émiratis. Les mêmes registres documentent parallèlement les activités d’Akin Gump pour le Maroc. Quelques jours après l’annonce du rapprochement maroco-israélien et de la reconnaissance américaine du Sahara occidental, Ros-Lehtinen publiait également une tribune défendant la dynamique des Accords d’Abraham. L’étude du Quincy Institute indique que ce contenu avait été diffusé dans le cadre des activités de représentation des intérêts émiratis. L’importance de ce type de parcours réside moins dans une preuve de pression directe sur le dossier sahraoui que dans la manière dont l’expertise politique acquise au Congrès pouvait être mal réinvestie au sein des réseaux de lobbying représentant des intérêts étrangers.
Le rôle parallèle de l’entité sioniste
Les documents et analyses disponibles montrent également que les Émirats n’étaient pas les seuls acteurs à promouvoir cette nouvelle architecture régionale. Des personnalités et responsables politiques israéliens ont joué un rôle dans les discussions ayant conduit à l’accord maroco-israélien et dans les efforts visant à obtenir de Washington la reconnaissance de la position marocaine sur le Sahara occidental. Les négociations directes avec Rabat ont toutefois été conduites principalement par l’administration Trump, notamment par Jared Kushner et Avi Berkowitz, avec le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita. Il serait donc réducteur de présenter la reconnaissance américaine comme le résultat d’une seule opération de lobbying émiratie. Les éléments disponibles décrivent plutôt un ensemble d’intérêts convergents. Les Émirats cherchaient à consolider les Accords d’Abraham et leur partenariat stratégique avec Washington, Israël cherchait à élargir la normalisation avec les États arabes, tandis que le Maroc cherchait à obtenir une reconnaissance internationale de sa revendication sur le Sahara occidental.
Une méthode d’influence à plusieurs niveaux
L’étude du Quincy Institute permet également de comprendre les méthodes employées par le réseau émirati. Des cabinets comme Harbour Group, Akin Gump, Brunswick Group et d’autres sociétés ont mené des activités simultanément auprès du Congrès, de l’administration, des médias et des centres de recherche.
Dans le cadre de la bataille autour de la vente d’armes américaines aux Émirats, par exemple, ces réseaux ont contacté des parlementaires, des journalistes et des chercheurs afin de défendre la relation stratégique américano-émiratie. Il s’agit d’un modèle d’influence plus large que le lobbying parlementaire traditionnel : il consiste à agir simultanément sur les décideurs politiques, les producteurs d’expertise et l’environnement médiatique.
C’est précisément ce réseau qui avait également fait de la promotion des Accords d’Abraham l’un de ses thèmes importants. Les éléments disponibles permettent d’établir plusieurs faits et étapes.
D’abords, les Émirats disposaient en 2020-2021 d’un réseau de lobbying particulièrement important à Washington ; ensuite ce réseau a consacré une part importante de ses activités à la promotion des Accords d’Abraham ; Abou Dhabi a ouvert un consulat à Laâyoune occupée avant la reconnaissance américaine ; les Émirats ont officiellement soutenu la décision de Donald Trump concernant le Sahara occidental ; Akin Gump a
représenté à la fois les intérêts émiratis et, par la suite, la mission marocaine à Washington ; et la reconnaissance américaine du Sahara occidental était liée à l’accord de normalisation entre le Maroc et Israël.
Une convergence stratégique plutôt qu’une action isolée
Les éléments réunis dessinent ainsi une architecture d’influence dans laquelle les intérêts émiratis, marocains et israéliens se sont, à certains moments,
retrouvés étroitement liés à Washington. Le rôle des Émirats apparaît surtout à travers la promotion des Accords d’Abraham et la consolidation d’un nouvel axe stratégique avec les États-Unis et Israël. Le Maroc a ensuite utilisé cette nouvelle configuration pour obtenir une concession américaine majeure sur le Sahara occidental. Les documents disponibles ne démontrent donc pas que l’«argent émirati» aurait, à lui seul, acheté la position américaine sur le Sahara occidental. Ils montrent plutôt comment un vaste réseau de lobbying et d’influence a contribué à promouvoir l’environnement politique dans lequel cette décision s’est inscrite, en interaction avec les intérêts directs du Maroc et d’Israël. Le cas du Sahara occidental illustre ainsi un aspect souvent moins visible des Accords d’Abraham : au-delà de la normalisation diplomatique, ceux-ci ont constitué un espace de négociation où se sont croisés sécurité, ventes d’armes, lobbying, intérêts économiques, relations avec Israël et revendications territoriales. C’est dans cette intersection que se situe la véritable portée du rôle émirati à Washington. Mais, au-delà des intérêts régionaux en jeu, cette dynamique soulève une question plus fondamentale quant à la crédibilité politique des États-Unis. En faisant de la reconnaissance de la prétendue souveraineté marocaine sur le Sahara occidental une composante de la politique américaine, Washington s’expose à une contradiction avec les principes du droit international applicables au territoire et avec le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Une telle position ne risque pas seulement d’affaiblir la cohérence du discours américain en faveur du règlement pacifique des conflits et du respect du droit international ; elle peut également contribuer à durcir une situation déjà marquée par le conflit et les tensions, tout en marginalisant davantage le droit du peuple sahraoui à décider librement de son avenir à travers l’exercice effectif de son droit à l’autodétermination et à l’indépendance. Un droit fondateur des Etats-Unis d’Amérique eux-mêmes.
M. L.
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- 1,650 words · 8 min read
- Published
- September 19, 2026
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- Le jour d'Algérie