L’édition joue un destin face à l’intelligence artificielle
Chaque révolution a son lot d’interrogations. Inévitablement. Le monde du livre ne déroge pas à la règle. De retour après sept ans d’absence, la 18ᵉ édition de la Foire internationale du livre et du matériel didactique de Dakar (Fildak) en a offert un aperçu. Le rendez-vous littéraire, reçu au Cices du 15 au 19 octobre, s’est fortement préoccupé de l’intelligence artificielle. Que devient leur métier face à cette technologie ? En sont-ils réticents ? L’utilisent-ils en interne ? Faut-il davantage de transparence dans son utilisation ? Les professionnels de l’édition mettent en garde et lancent le débat.
9 textes sur 10 sont écrits par l’Ia ». La sombre statistique est de Mame Ngoné Faye, directrice de la maison d’édition féminine Le Fil d’Ariane. Elle fait froid dans le dos en soutenant que près de 90 % des textes manuscrits qu’elle reçoit sont fabriqués par une intelligence artificielle.
La création n’est donc absolument plus humaine. Elle est de plus en plus robotique. L’effort de réflexion se trouve anéanti par la simplicité avec laquelle la technologie conçoit le texte.
La directrice, elle-même auteure, poursuit : « Ce que je trouve dommage avec l’Ia, c’est qu’il n’y a plus le syndrome de la page blanche. Combien de fois on a voulu écrire quelque chose, rien ne vient. Or, cette douleur est belle, le fait de chercher au fond de ses tripes, de son imagination. Or, là, c’est automatique ».
Mme Faye admet qu’elle préfère recevoir un texte imparfait mais humain, plutôt que parfait mais artificiel.
Présent lors d’une conférence organisée le deuxième jour de l’événement, avec pour thème « Réinventer la chaîne du livre en Afrique : intelligence artificielle, circulation des œuvres et nouveaux modèles de financement », le fondateur et directeur de la maison d’édition L’Harmattan Sénégal, Abdoulaye Diallo, s’est montré également critique à l’égard de l’utilisation de l’intelligence artificielle dans le processus de création de l’ouvrage.
« L’Ia ne peut pas créer. La création résulte d’une intention. Cela veut dire qu’il faut qu’il y ait un humain qui ait cette intention », soutient l’éditeur.
Interrogé lui aussi lors de ce panel, le fondateur de la librairie Plumes du Monde, Souleymane Gueye, met en garde sur les dangers que peut générer l’Ia au sein du monde de l’édition. Il indexe un « nivellement vers le bas », causé par une « uniformisation » des œuvres fabriquées artificiellement.
Ce dernier prend exemple des affiches publicitaires style Chat-Gpt qui pullulent dans la capitale sénégalaise et ne se distinguent absolument plus. Souleymane Gueye parle d’une technologie qui « menace le métier » et alerte sur les conséquences dramatiques de la rapidité avec laquelle un livre peut être fait lorsqu’il est créé de manière robotique.
Il s’explique : « L’Ia, à un moment donné, va gagner une bataille car les gens qui l’utilisent vont pouvoir faire des livres beaucoup plus rapidement, à moindre coût, et vont les vendre moins cher. En raison de la dimension financière, le public va donc privilégier ces ouvrages et les éditeurs résistants ne pourront plus soutenir économiquement la comparaison avec ceux qui l’utilisent ».
Le nivellement vers le bas en sera inévitable.
Par ailleurs, la présence de l’intelligence artificielle dans les œuvres littéraires est particulièrement observable. Certaines maisons d’édition sénégalaises savent la reconnaître grâce notamment à des méthodes propres.
En ce qui concerne L’Harmattan Sénégal, Abdoulaye Diallo prétend « savoir si c’est un texte simplement corrigé par l’Ia, si c’est un texte généré par l’Ia, ou si c’est un texte coproduit par l’Ia ».
L’Ia, loin d’être parfaite et invisible
Il insiste sur le fait que c’est un savoir-faire qui résulte d’un métier humain, l’édition, « qu’aucune machine ne peut nous prendre ».
Autre outil plus simple, l’entretien téléphonique. Le fondateur de L’Harmattan Sénégal échange avec l’auteur et, au fil de la conversation, parvient directement à discerner si son texte s’est construit par création humaine ou création robotique.
De son côté, Mame Ngoné Faye identifie certains traits caractéristiques de l’intelligence artificielle qui ne trompent pas, à savoir les deux petits points, les tirets ou encore des mots spécifiques qu’elle utilise systématiquement comme le verbe « fonctionner ».
Une manière de dire que l’Ia est loin d’être parfaite et indétectable. Avant d’avouer qu’elle n’utilise aucun logiciel anti-plagiat ou anti-Ia censé démêler l’authentique du factice, qu’elle juge « pas vraiment fiables ».
La directrice de Fil d’Ariane Éditions illustre son propos en prouvant qu’un logiciel anti-Ia parvient parfois même à trouver un pourcentage Ia à travers les mots d’un Hugo ou d’un Baudelaire. Bien impossible, évidemment.
Mame Ngoné Faye affirme alors, « qu’avec l’œil humain, quand on a l’habitude de travailler, automatiquement on devine ».
Autrement dit, pour ces éditeurs et éditrices, aucune machine ne remplace encore l’œil de l’éditeur ainsi que son savoir-faire acquis au cours des années et transmis par les anciens du métier.
Un outil plutôt qu’une substitution
Toutefois, les maisons d’édition ne sont pas uniquement pessimistes et alarmistes à l’égard de cette technologie. Les professionnels de l’édition nuancent en montrant son efficacité en interne pour des tâches subsidiaires qui autrefois prenaient énormément de temps.
La diffusion, le commercial ou encore la réalisation de rapports sont les principaux exemples mis en avant par ces derniers.
Le fondateur de L’Harmattan Sénégal relate « qu’aucune entreprise sérieuse aujourd’hui ne peut se passer de cette intelligence artificielle dans le cadre de l’amélioration de sa productivité ».
Dès lors, les éditeurs et éditrices appellent à davantage de sensibilisation sur le fait que l’Ia doit être utilisée comme un outil et non comme une substitution. L’Homme ne doit, en aucun cas, se soumettre à cette machine dans le processus de création, mais doit plutôt l’utiliser à bon escient pour aiguiller sa réflexion.
Abdoulaye Diallo avertit ses confrères du métier quant à la nécessité d’une « prise de conscience, d’une prudence et d’une vigilance » qu’ils doivent avoir lors de la réception des textes.
Pour Abdourahmane Sy des Éditions Feu de brousse, la Fildak peut justement être un moyen de sensibiliser le milieu du livre ainsi que ses lecteurs. « C’est une occasion qui nous permet de discuter, d’échanger sur certaines questions qui interpellent l’avenir du livre pour que l’on sache le danger qui guette », assure-t-il.
Transparence, polémique, mutation
Mais le débat s’ouvre aussi à travers le prisme de la transparence. Les auteurs doivent-ils avouer clairement que leur œuvre est modifiée ou faite grâce à l’intelligence artificielle ? Faut-il le mentionner ? Y aura-t-il une clientèle qui acceptera le fait ? Les éditeurs et éditrices s’interrogent.
« Pour certains, c’est une honte de le dire parce que ce n’est pas de la création. Pour d’autres, ce n’est rien du tout. Maintenant, est-ce que les lecteurs sont prêts à accepter ? Moi je vois qu’avec cette jeune génération, ils n’ont pas de problème pour dire qu’ils ont utilisé l’Ia. Donc, peut-être, un jour, écrire grâce à l’aide de l’Ia, ne sera pas un problème, du moment que les auteurs le reconnaissent et qu’ils soient sincères », avance Mame Ngoné Faye.
Pour le directeur de Saaraba Éditions, la machine est tout à fait capable de produire des œuvres consommables que les gens peuvent acheter et s’en satisfaire. Lui, plaide pour une totale transparence : « Quand vous achetez un livre, vous êtes en droit de savoir si c’est un humain qui l’a écrit ou si c’est une intelligence artificielle. Après vous faites consciemment votre choix ».
Revenant sur la polémique Thélyson Orélien, accusé d’avoir écrit son roman « C’était ça ou mourir » avec l’Ia, œuvre par conséquent retirée du Goncourt, Souleymane Gueye défend encore la transparence en expliquant que la vraie réflexion pertinente, c’est de savoir ce qu’il sait faire tout seul et ce que l’Ia a fait.
Même s’il l’a écrit grâce à la machine, il faut savoir à quelle proportion il l’a utilisée et le communiquer pour que les lecteurs le sachent.
Demain, la mention « écrit avec l’aide de l’Ia » figurera-t-elle sur les couvertures des livres, comme un label sur une couverture ? Une nouvelle page de l’histoire du livre se tourne peut-être.
Par Antoine BOITTIAUX (Stagiaire)
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- Length
- 1,345 words · 7 min read
- Published
- October 25, 2026
- Byline
- Arame NDIAYE
- Source
- Soleil