[Contribution] L’industrialisation verte de l’Afrique doit être repensée autour de la croissance africaine, en plaçant les priorités et les réalités du continent au cœur de la démarche
Un postulat sous-jacent traverse une grande partie du débat mondial sur l’Afrique et le changement climatique : puisque le continent émet si peu de gaz à effet de serre, sa principale mission serait de maintenir ses émissions à ce faible niveau. Les émissions de gaz à effet de serre par habitant de l’Afrique sont les […]
Un postulat sous-jacent traverse une grande partie du débat mondial sur l’Afrique et le changement climatique : puisque le continent émet si peu de gaz à effet de serre, sa principale mission serait de maintenir ses émissions à ce faible niveau. Les émissions de gaz à effet de serre par habitant de l’Afrique sont les plus faibles de toutes les grandes régions du monde et ont diminué au cours de la dernière décennie. Mais cette situation n’est pas un symbole de vertu climatique. Elle est le symptôme de la précarité énergétique du continent. Environ 85 % des personnes privées d’électricité dans le monde vivent en Afrique.
Les gouvernements africains sont trop souvent invités à choisir entre une croissance économique rapide et la décarbonation, comme si ces deux objectifs étaient intrinsèquement incompatibles. Or, ils ne le sont pas nécessairement.
Cette question revêt une importance particulière au Sénégal, qui entre dans une période marquée par plusieurs transformations simultanées : l’augmentation de la production d’hydrocarbures, la transition énergétique et la mise en œuvre d’une nouvelle politique industrielle de long terme, conformément à la Politique industrielle et commerciale Sénégal 2050. Les choix opérés aujourd’hui détermineront si les nouvelles richesses issues des ressources naturelles permettront de développer durablement les capacités industrielles nationales ou si elles serviront essentiellement à exporter des matières premières brutes.
Le principal obstacle à l’industrialisation verte de l’Afrique
L’Afrique bénéficie de plus de 3 000 heures d’ensoleillement par an et détient environ 60 % du potentiel solaire mondial. Pourtant, elle ne représente que 1 % de la capacité photovoltaïque installée dans le monde. Les énergies renouvelables, notamment solaire, éolienne, géothermique et hydraulique, devraient représenter 80 % des nouvelles capacités de production électrique au cours des cinq prochaines années. Même si les pays africains brûlaient toutes leurs réserves prouvées de gaz, la part du continent dans les émissions mondiales ne passerait qu’à 3,5 %.
Les principaux obstacles au développement de l’Afrique ne sont donc pas les émissions de carbone. Ils résident dans l’accès aux capitaux, le développement des compétences et des capacités productives, ainsi que l’absence d’un environnement politique et réglementaire suffisamment favorable.
Le Sénégal illustre le décalage entre le potentiel des énergies renouvelables et leur utilisation effective. Selon le Centre ouest-africain de politiques publiques (COAPP), en 2024, la capacité électrique installée du pays atteignait environ 1 900 MW, dont 29 % provenaient de l’hydraulique, du solaire et de l’éolien. Pourtant, l’essentiel de la production d’électricité reposait encore sur les produits pétroliers.
Verdir le modèle économique existant ne suffira pas
Le problème est que l’expression « industrialisation verte » a fini par désigner une approche relativement restrictive : rendre les industries existantes plus respectueuses de l’environnement, en mettant particulièrement l’accent sur l’énergie et les mines.
Une nouvelle étude de l’African Future Policies Hub soutient que cette définition peut devenir un piège. Elle risque de réduire l’industrialisation verte à un exercice de mise en conformité avec les engagements climatiques internationaux, plutôt que de la considérer comme une politique industrielle au service de la transformation structurelle des économies.
L’étude propose une autre approche : l’industrialisation verte développementaliste.
La première approche cherche à réduire les émissions des activités existantes. La seconde vise à déterminer comment les économies africaines peuvent bâtir les industries de demain, créer des emplois et renforcer leurs capacités productives en s’appuyant notamment sur les nouvelles technologies énergétiques.
Le COAPP illustre cette distinction en montrant qu’une hausse de la production ou des exportations ne constitue pas, à elle seule, la preuve d’une industrialisation plus profonde. Le PIB réel du Sénégal a progressé de 6,3 % en 2024, tandis que les investissements de long terme dans les infrastructures et les entreprises ont reculé de 8,2 % au cours de la même année. Cela montre qu’une croissance plus rapide ne s’est pas nécessairement traduite par un renforcement des capacités industrielles.
Cette distinction est essentielle. L’Afrique ne peut bâtir une économie industrielle verte en se contentant de rendre plus écologiques les capacités industrielles, déjà limitées, dont elle dispose actuellement.
Qui décide de ce qui est stratégique ?
Cette problématique apparaît particulièrement clairement dans le secteur des minerais critiques.
La définition des minerais considérés comme « critiques » et des usages auxquels ils sont destinés est largement établie en dehors de l’Afrique. Les listes qui orientent les politiques mondiales sont élaborées en fonction des besoins industriels des économies avancées. Par conséquent, une attention bien moindre est accordée aux minerais stratégiques pour le développement industriel africain et à la manière dont ces ressources pourraient soutenir des chaînes de valeur sur le continent.
Le secteur reste dominé par des entreprises et des gouvernements étrangers qui produisent principalement pour leurs propres marchés, avec une intégration limitée aux chaînes de valeur intra-africaines. Il risque ainsi de ressembler moins à une nouvelle économie verte qu’à l’ancienne économie extractive, simplement rebaptisée.
Les chiffres des exportations sénégalaises de 2025 illustrent ce risque : celles-ci ont bondi de 48,5 % en un an, mais cette hausse a été largement portée par le pétrole brut et l’or. À lui seul, le pétrole brut représentait environ 1 528 milliards de FCFA d’exportations, tandis que les produits énergétiques comptaient pour 43 % du total.
La hausse des exportations ne se traduit donc pas automatiquement par une diversification productive. L’enjeu essentiel est de savoir quelle valeur est créée dans le pays et quelle part de cette valeur y est effectivement conservée.
On ne peut pas verdir ce qui n’existe pas encore
Un autre défi réside dans la faiblesse du tissu manufacturier africain. Les fabricants ne représentent que 18 % des exportations africaines mondiales, et cette part est en baisse. Dans le secteur industriel africain, la consommation d’énergie par habitant est aujourd’hui inférieure à son niveau du début du siècle.
En 2024, la production industrielle moderne du Sénégal a progressé de 0,9 %, tandis que la production manufacturière a en réalité reculé de 0,4 %. Les hausses enregistrées se sont principalement concentrées dans les industries extractives et les services collectifs.
L’industrialisation verte ne permettra pas de contourner ces faiblesses structurelles. Elle exige au contraire de reconstruire et de consolider les fondations industrielles du continent.
Trois priorités se dégagent.
Premièrement, les politiques doivent être conçues et ancrées au niveau national. Elles doivent tenir compte des réalités économiques et politiques propres à chaque pays et favoriser la constitution de coalitions durables, plutôt que d’être élaborées en fonction des calendriers des bailleurs de fonds, souvent peu adaptés aux réalités socioéconomiques et climatiques du terrain.
Deuxièmement, l’industrialisation doit changer d’échelle à l’échelle régionale. Les produits manufacturés représentent 45 % des exportations intra-africaines, contre seulement 20 % des exportations destinées aux marchés extérieurs au continent. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) n’est donc pas seulement un instrument commercial. Elle peut également devenir un levier de politique industrielle.
Troisièmement, les organisations du secteur privé national doivent occuper une place centrale. Ce sont elles qui permettent de créer de la valeur, de la capter et de la réinvestir dans les économies régionales.
Le Sénégal offre déjà quelques exemples encourageants. Selon les données du COAPP issues des rapports 2024 sur la transparence dans le secteur extractif, les achats auprès de fournisseurs locaux ont dépassé ceux réalisés auprès de fournisseurs étrangers : plus de 1 110 milliards de FCFA, contre environ 1 025 milliards.
Toutefois, les transactions avec des fournisseurs locaux ne signifient pas nécessairement que toute la valeur est créée localement. L’étape suivante consiste donc à transformer ces dépenses nationales en capacités productives locales, en transferts de technologies et en développement des compétences.
Il existe une voie d’industrialisation verte qui permettrait aux économies africaines de se doter de nouvelles industries, de nouvelles entreprises et de compétences techniques dont elles ne disposaient pas auparavant. C’est cette voie dont l’Afrique a besoin.
Elle doit être conçue en Afrique, s’enraciner dans les économies africaines et se concentrer sur la croissance et le développement dont le continent a besoin.
**Penelope Gregoriou **
Experte de la Finance durable
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About this article
- Length
- 1,314 words · 7 min read
- Published
- October 12, 2026
- Byline
- Cheikh Tidiane NDIAYE
- Source
- Soleil