Nos jeunes ne manquent pas d’intelligence, ils manquent parfois de temps pour penser
Un enjeu de santé publique Il faut apprendre à nos jeunes à être connectés sans être captifs, informés sans être manipulés, visibles sans dépendre du regard des autres et ambitieux sans sacrifier leur équilibre. Il existe aujourd’hui une urgence silencieuse qui concerne nos enfants et nos adolescents : celle de leur attention. Dans un monde […]
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** Un enjeu de santé publique **
Il faut apprendre à nos jeunes à être connectés sans être captifs, informés sans être manipulés, visibles sans dépendre du regard des autres et ambitieux sans sacrifier leur équilibre.
Il existe aujourd’hui une urgence silencieuse qui concerne nos enfants et nos adolescents : celle de leur attention. Dans un monde où le téléphone accompagne chaque moment de la journée, où les réseaux sociaux proposent une succession infinie d’images, de vidéos, de messages et de notifications, la capacité à rester concentré, à attendre, à lire, à réfléchir et à imaginer devient progressivement un enjeu de santé publique. Au Maroc, cette question mérite d’être posée avec sérieux, sans dramatisation et sans caricature. Il ne s’agit pas de déclarer la guerre aux écrans. Il s’agit de protéger une génération qui doit pouvoir grandir avec le numérique sans devenir prisonnière de celui-ci.
Le smartphone est devenu un objet social. Il donne accès au monde, permet d’apprendre, de communiquer, de travailler, de créer et de s’informer. Mais lorsqu’il devient omniprésent, il modifie aussi notre rapport au temps et à l’attention. Le jeune passe d’un contenu à l’autre, d’une vidéo à une notification, d’un message à un jeu. La récompense est immédiate. Le cerveau apprend alors à rechercher constamment la nouveauté et la stimulation.
Or l’apprentissage fonctionne autrement.
Apprendre demande de la répétition, de la patience, de l’effort et parfois même de la frustration. Lire un livre pendant trente minutes ne produit pas la même stimulation qu’une succession de vidéos courtes. Résoudre un exercice difficile suppose de rester face au problème. Écrire demande de construire une pensée. Mémoriser exige du temps. Imaginer suppose même parfois de ne rien faire.
C’est précisément ce dernier point que nous devons réhabiliter : le temps vide.
Un enfant qui s’ennuie n’est pas nécessairement un enfant qui perd son temps. Il peut être en train d’inventer. Il transforme un carton en maison, un bâton en épée, une feuille en histoire. Il observe, construit, imagine. Le cerveau crée lorsqu’il dispose d’un espace libre. Si chaque moment d’attente est immédiatement rempli par un écran, cette disponibilité mentale se réduit. Nous devons donc nous interroger sur une génération qui supporte de moins en moins l’ennui, l’attente et parfois même le silence.
Cette évolution concerne directement l’école.
Le décrochage scolaire ne peut évidemment pas être expliqué uniquement par les écrans. Les difficultés économiques, familiales, pédagogiques, psychologiques, le harcèlement, les troubles de l’apprentissage ou la perte de confiance peuvent intervenir. Mais l’environnement numérique peut devenir un facteur aggravant lorsqu’il s’ajoute à une mauvaise hygiène de sommeil, à la sédentarité, à l’isolement ou à une perte de motivation. Un adolescent qui se couche très tard avec son téléphone, dort insuffisamment, se réveille épuisé, arrive en classe sans concentration et retrouve ensuite son univers numérique pendant plusieurs heures entre progressivement dans un cercle difficile à interrompre. La fatigue réduit l’attention. La baisse des résultats fragilise l’estime de soi. La frustration pousse vers davantage de divertissement. Le divertissement repousse encore le travail scolaire. Et le décrochage peut commencer.
La prévention doit donc intervenir avant la rupture.
Nous devons parler de santé mentale autrement. Elle ne commence pas uniquement lorsque l’anxiété, la dépression ou une addiction apparaissent. Elle commence dans les habitudes quotidiennes : dormir suffisamment, bouger, avoir des relations sociales, pouvoir parler à ses parents, développer des centres d’intérêt, construire un projet et apprendre à gérer ses émotions.
C’est pourquoi la gestion des écrans devrait devenir une véritable compétence éducative.
Il ne suffit pas de dire à un adolescent : « Pose ton téléphone. » Il faut lui expliquer pourquoi. Il faut lui apprendre à reconnaître ce qui capte son attention, comprendre les mécanismes des réseaux sociaux, identifier la comparaison permanente avec les autres, distinguer information et manipulation, comprendre que les plateformes ne sont pas neutres et qu’elles cherchent à retenir notre attention.
L’éducation numérique devrait donc devenir une éducation à la liberté.
Être connecté ne signifie pas être libre. Nous pouvons être entourés de milliers de contenus et pourtant ne plus savoir ce que nous voulons réellement regarder. Nous pouvons avoir des centaines de contacts et ressentir une profonde solitude. Nous pouvons être informés en permanence et manquer de capacité à hiérarchiser l’information. Le véritable enjeu n’est donc pas le nombre d’heures passées devant un écran. C’est ce que l’écran remplace.
S’il remplace le sommeil, il devient problématique. S’il remplace le sport, il devient problématique. S’il remplace la lecture, les conversations familiales, les relations amicales, les activités artistiques ou le travail scolaire, il devient problématique. En revanche, lorsqu’il est utilisé comme un outil parmi d’autres, il peut être extraordinairement utile.
Cette nuance est essentielle.
La famille a ici un rôle déterminant. Les règles doivent être simples, cohérentes et adaptées à l’âge. Les repas peuvent redevenir des espaces sans téléphone. Les devoirs doivent bénéficier d’un temps de concentration protégé. Le téléphone ne devrait pas nécessairement accompagner l’adolescent dans son lit. Et surtout, les adultes doivent montrer l’exemple.
On ne peut pas demander à un enfant de limiter son téléphone lorsque le parent consulte le sien à chaque instant.
La responsabilité est collective.
L’école doit également devenir un espace où l’on apprend à reprendre possession de son attention. Cela signifie valoriser davantage la lecture, l’expression orale, l’écriture, les activités culturelles, les travaux collectifs et les projets créatifs. L’intelligence d’un jeune ne se mesure pas uniquement à sa capacité à mémoriser une information. Elle se mesure aussi à sa capacité à comprendre, argumenter, créer et résoudre un problème.
Et puis il y a le sport.
Le sport devrait occuper une place beaucoup plus importante dans notre politique de prévention auprès des jeunes. Il ne s’agit pas seulement de lutter contre la sédentarité ou le surpoids. Le sport est une école psychologique. Il apprend à perdre sans s’effondrer, à gagner sans mépriser, à recommencer après un échec, à respecter des règles, à travailler avec les autres et à accepter que la progression exige du temps.
Le sport réintroduit également le corps dans une génération dont une partie croissante de l’existence se déroule virtuellement.
Courir, nager, jouer au football, pratiquer un art martial, danser ou simplement marcher permettent de retrouver une relation concrète au monde. Le corps bouge, respire, transpire, se fatigue et récupère. Cette expérience réelle est précieuse pour l’équilibre psychologique.
Au Maroc, nous avons une opportunité extraordinaire : faire de la prévention de la santé mentale des jeunes un projet national qui associe familles, établissements scolaires, professionnels de santé, associations sportives, acteurs culturels et pouvoirs publics.
Il ne faut pas attendre que le jeune soit en rupture pour intervenir.
Nous devons agir dès les premiers signes : baisse des résultats, isolement, inversion du rythme veille-sommeil, abandon des activités, irritabilité, perte d’intérêt, désengagement scolaire ou utilisation incontrôlée des écrans. Derrière un comportement que l’on qualifie parfois trop rapidement de « paresse » ou de « manque de volonté », il peut exister une souffrance, une perte de repères ou une difficulté à gérer son environnement.
Le regard de la société doit changer.
Notre jeunesse n’est pas une génération perdue. Elle est une génération exposée à des sollicitations inédites. Elle doit apprendre à vivre dans un monde où l’économie de l’attention est devenue extrêmement puissante.
Nous avons longtemps appris aux jeunes à protéger leur argent, leur santé physique et leurs biens. Nous devons désormais leur apprendre à protéger quelque chose d’encore plus précieux: leur attention.
Car ce à quoi nous donnons notre attention finit par façonner notre pensée.
Si notre attention est constamment fragmentée, notre pensée risque de le devenir. Si nous ne supportons plus cinq minutes d’ennui, nous risquons de perdre une partie de notre capacité à créer. Si nous recherchons constamment la gratification immédiate, nous pouvons avoir davantage de difficultés à construire des projets qui exigent plusieurs années d’efforts.
La société marocaine doit donc défendre une autre conception de la réussite : une réussite qui ne se mesure pas uniquement à la vitesse, à la performance ou à la visibilité sur les réseaux sociaux, mais aussi à la capacité à construire une personnalité équilibrée, autonome et résiliente. Il faut apprendre à nos jeunes à être connectés sans être captifs, informés sans être manipulés, visibles sans dépendre du regard des autres et ambitieux sans sacrifier leur équilibre.
La technologie est un outil extraordinaire. Mais un outil doit rester à sa place.
Notre objectif ne doit pas être de retirer les écrans à nos enfants. Il doit être de leur rendre leur temps.
Le temps de lire. Le temps de jouer. Le temps de courir. Le temps de parler. Le temps de rêver. Le temps de se tromper. Le temps de recommencer. Le temps de ne rien faire.
Et surtout, le temps de penser.
Car derrière la question des écrans se trouve finalement une question beaucoup plus grande: quelle jeunesse voulons-nous pour le Maroc de demain ?
Une jeunesse qui consomme davantage de contenus ou une jeunesse qui produit davantage d’idées ? Une jeunesse qui réagit instantanément ou une jeunesse capable de prendre du recul ? Une jeunesse qui cherche constamment l’approbation ou une jeunesse capable de construire son propre jugement ?
La réponse déterminera une partie de notre avenir.
Protéger l’attention de nos enfants, ce n’est donc pas les éloigner du progrès. C’est leur donner les moyens d’en devenir les acteurs.
Et peut-être est-ce là l’une des grandes politiques de santé publique de notre temps : apprendre à une génération hyperconnectée à retrouver le droit fondamental de penser.
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About this article
- Length
- 1,581 words · 8 min read
- Published
- October 15, 2026
- Byline
- Imane Kendili
- Source
- Aujourd'hui