La culture algérienne en deuil: Sid Ahmed Agoumi, un grand artiste nous quitte
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Une mauvaise nouvelle pour l’art et la culture : le grand artiste Sid Ahmed Agoumi nous a quittés hier matin des suites d’une longue maladie, après de longues années de générosité artistique hors pair.
Par Nadjib Stambouli
Après l’annonce de cette mauvaise nouvelle, les messages de condoléances ont été postés sur les réseaux sociaux par les fans, amis et collègues du défunt. Parmi les hommages les plus touchants, il y a celui de son ami, le journaliste et écrivain Nadjib Stambouli.
Agoumi, l’artiste sans âge
Bel homme, le bel artiste ne se gêne pas d’arborer avec une fierté non dissimulée sa beauté, comme un coq qui pavoise, avec un panache naturel décliné sans arrogance ni forfanterie. Sid-Ahmed Agoumi est un homme raffiné, de cette délicatesse innée ou acquise héritée de son père, tailleur, finesse qui est la marque de fabrique d’un homme qu’irrigue jusqu’au bout du regard, du rire et de la parole, une pulsion de vie appelée passion. Qui de l’homme de théâtre, comédien hors pair, metteur en scène talentueux, dramaturge méticuleux, au sens original, l’homme qui rôde autour du théâtre pour choisir le bon texte, le bon adaptateur et le bon casting, de l’acteur de cinéma ou de l’homme tout court a déteint sur l’autre pour sécréter cet Agoumi rayonnant même dans les pires peines et flamboyant matin, midi, soir, nuit et entre-temps ? Tout récemment, sur le hall du Théâtre National d’Alger, «l’Opéra» pour ses intimes, on l’a encore vu avec un naturel profondément arrimé à sa personnalité flamboyante, étaler sa prestance, ses gestes amples, son rire communicatif bref, faire spectacle sans jamais s’y donner évidemment, étant si profondément imbu et habité par le théâtre qu’il donne l’impression d’être en éternelle représentation. Jamais je n’ai autant regretté, comme cela m’arrive souvent avec Sid-Ahmed, autant que cette soirée-là, de ne pas avoir en main une caméra, pour le filmer au moment où je lui ai fait la plus émouvante des surprises, en lui offrant, discrètement, soigneusement dissimulée dans une chemise banale, la photo… de sa regrettée maman.
A son contact, on se familiarise avec le principe incrusté dans le quotidien, qu’il n’est de vocation artistique qui ne soit imprégnée de générosité intellectuelle, ni de grande carrière en ce domaine, à l’image de la sienne, qui ne soit irriguée de générosité tout court. Parfait bilingue, denrée humaine plutôt rare en ce milieu, attaché aux valeurs identitaires les plus profondes de son pays et revendiquant cet attachement, sans jamais le laisser éroder ses convictions et idées d’homme moderne, Agoumi, sur les planches comme sur les plateaux, injecte dans chaque réplique, chaque mouvement du corps ou des yeux, chaque intonation, un incomparable don de comédien, mixture de qualités innées, mais aussi résultat d’un patient et long travail, rappelant que l’inspiration artistique n’est nullement incompatible avec sérieux et conscience professionnelle. Une anecdote pour illustrer cette rigueur professionnelle que cachent mal sa bonhomie et son apparente désinvolture, que nous a racontée un réalisateur, lors d’un tournage à Oran, à la fin des années 80. «Sid-Ahmed est arrivé une heure en retard sur le plateau, alors que les décors étaient plantés et que toute l’équipe, fin prête, s’impatientait. J’ai voulu lui donner une leçon devant tous, pour qu’il ravale un peu son statut de vedette indispensable. Son rôle était de dire une réplique, debout sur une chaise et normalement le tour est joué en trois prises au maximum. Action ! ‘’Reprends Sid-Ahmed !’’, il descend de chaise et remonte une fois, deux, quatre, six, dix fois. Je voulais presque l’humilier, qu’il sorte de ses gonds et pique une colère. Rien, quinze, dix huit, vingt fois, il reprenait à chaque fois, calme, serein, du moins en apparence. A la vingt troisième prise, c’est moi qui était exténué : ‘’C’est la bonne…’’. Il avait compris bien sûr qu’il était fautif, il a assumé et ne voulait plus prêter le flanc à la moindre remarque…». Il a donc donné l’exemple d’un grand artiste, ne jamais pénaliser le travail. De son vrai nom Meziane, il a très jeune embrassé la carrière d’acteur, qui l’a mené là où mène un itinéraire classique de comédien en Algérie, le Théâtre National Algérien dès les lendemains de l’indépendance, un tour dans des années 70 au théâtre régional de Annaba qu’il lança en qualité de directeur puis retour à la direction du TNA après une longue halte à la Maison de culture de Tizi Ouzou, avec un intermède, également comme directeur, au Centre de culture et d’information d’Alger. Excellent gestionnaire, ce qui lui a d’ailleurs valu d’être souvent désigné en qualité de directeur d’institutions culturelles, ce statut de commis de l’Etat loyal ne l’empêchant pas de se retirer de son poste dès qu’il ne répond plus à ses attentes ou aux promesses «d’en haut», on ne sait si comme Mustapha Kateb il aurait eu droit à cette appréciation pour le moins originale.
Ce dernier
m’avait raconté dans un entretien, qu’au lendemain de l’indépendance, deux contrôleurs financiers sont venus à l’heure du bilan éplucher les comptes du TNA qu’il dirigeait et qui sont repartis au bout de quelques jours de contrôle en lui laissant ce bon point sur son registre : «Gestion bonne mais anarchique. Gestion d’artiste»… Agoumi a cultivé cette ambivalence entre responsable d’institutions publiques, d’une part, et de l’autre, son «statut» d’artiste avec ce tact des plus grands, s’arrangeant souvent pour faire oublier le commis de l’Etat, dans ses rapports toujours chaleureux avec autrui, sans jamais écraser le second, sa vraie nature. Sa mission de commis de l’Etat, il la toujours assumée avec sérieux, mais aussi avec recul et c’est ainsi que de l’un des ministres de tutelle, un somnolent, il m’avait parlé ainsi de sa déception après l’entrevue : «J’ai été voir un bailleur de fonds, j’ai retrouvé un bailleur aux corneilles»… Il va de soi que de ce palmarès bariolé, entrecoupé de haltes comme celle de «Babor Ghraq» avec son ami Slimane Bensaissa, pièce à deux personnages où il fera étalage de tout son talent, parcours saupoudré de grands rôles au cinéma dont on retiendra notamment «Z», «Les hors la loi» ou «La voie», de tout ce bouillonnement, ce qu’il arbore au fronton de sa fierté est son apport au théâtre, qu’il habite de tout son être et qui l’habite à son tour.
Ce lien passionné, à la fois physique, mental, sentimental et spirituel même, cette relation fusionnelle qu’entretient Agoumi avec le théâtre, autorise l’idée qu’à cette enseigne, il ne serait pas exagéré de l’imaginer naissant dans les coulisses, y pousser ses premiers vagissements, puis gambader entre scène, hall d’entrée, loges d’artistes et grande salle, triturant le jeu d’orgue, faisant coulisser le rideau de fer, imitant metteur en scène, guichetier et régisseur, en somme être roi dans son royaume, s’épanouissant dans l’espace qu’il fait épanouir, le théâtre. Ami de tous, il est aussi à l’aise avec le cafetier du coin qu’avec des ministres, et appartient à cette race en voie de disparition qui sait entretenir l’amitié, en Algérie comme dans tout le monde rabe, notamment dans le Maghreb, où il est très apprécié, ici par Moncef Souissi, là par Tayeb Seddiki, là encore par cette kyrielle d’écrivains, peintres ou musiciens qui voient en lui un concentré de ce qu’ils désirent être. Sur l’arc de ses talents connus et reconnus d’homme de théâtre et de cinéma, Agoumi décline aussi la corde de l’imitateur. Même s’il ne fait pas commerce, au propre comme au figuré, de cette qualité, c’est un vrai plaisir de voir, en privé, comment il imite Kateb Yacine ou d’autres amis du même monde, injectant son regard propre au regard d’autrui, allant jusqu’à ajouter un grain de sympathie ou même d’humanité à ceux qui en sont dépourvus. Homme d’analyses mais aussi d’anecdotes, je le revois souvent raconter, campant son propre rôle ou celui de ses compagnons de scène, les répliques sympathiques comme celle de Allel El Mouhib, à qui il arrivait d’intervertir les syllabes sur scène, disant «passe-moi mon rol coulé…».
Comme quoi cet aussi grand que discret comédien et metteur en scène qu’était Allel El Mouhib avait, comme Mr Jourdain, inventé le verlan sans le savoir. Lorsqu’il déroule son vécu, et ce qu’il aura encore longtemps à vivre, pour cet insatiable de la vie artistique, mais pas seulement…, on est impressionné par un tel faisceau d’expériences et cette bariolure d’essais qui ont été autant de coups de maître dans sa trajectoire heureuse ponctuée de moments, rares Dieu merci, qui le sont moins. Parmi la myriade de traits caractéristiques qui en font une personnalité d’exception, il faudrait retenir de Sid-Ahmed Agoumi l’immense respect qu’il a de lui-même, et il ferait sienne l’idée qu’en matière d’art, on ne peut aimer son public si cet amour n’est édifié sur
l’amour de soi-même. Sur ce registre, sans reprendre la comparaison classique le rapprochant, par le physique et le talent, d’un Gérard Philippe, et si tant est qu’on puisse comprimer un homme d’une telle envergure dans une image, bornons-nous à reprendre une métaphore qui concluait un des portraits que je lui avais consacré : «Narcissique, nous le verrions bien dans la rivière, faisant tomber Narcisse, pour rester seul Narcisse en ce monde…». Un jour de 1994, après l’enterrement de son ami Alloula lâchement assassiné par les terroristes intégristes, dont il a lu un inoubliable et émouvant éloge funèbre, il s’en est allé en exil en France, mais depuis quelque temps, il répond de plus en plus souvent à l’appel du pays, celui qui sourd dans ses entrailles d’Algérien. Souvent, on le voit dans des films, mais force est de reconnaître qu’aucun des rôles campés ces dernières années par Agoumi n’est à la hauteur de… sa hauteur.
Oui, ce comédien hors pair a certes eu une carrière très riche, mais par son physique d’éternel jeune premier, par son talent et par son background bardé non pas de diplômes, mais d’immenses qualités humaines et professionnelles, il pouvait prétendre aux cimes du succès international et de la reconnaissance qui va avec. A moins d’être doté de la faculté de réduire tout l’univers dans une formule, on ne peut résumer Sid-Ahmed dans une poignée de mots. Autrement que par : Un très grand artiste érigé sur le socle humain d’un très grand homme…
N. S., in Ma piste aux étoiles, Casbah éditions
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- 1,705 words · 9 min read
- Published
- September 20, 2026
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- Le jour d'Algérie