100 milliards saisis : Où est passé l’argent récupéré par le Pool Judiciaire Financier ?

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Deux ans après sa création, le Pool judiciaire financier affiche un bilan chiffré impressionnant : plus de 100 milliards de FCFA saisis ou cautionnés, 750 dossiers traités, 1 391 personnes déférées. Mais entre espèces consignées, créances évaluées et biens immobiliers gelés, la réalité de cette somme est plus complexe qu'un simple pactole récupéré par l'État. Le chiffre a fait le tour de la presse sénégalaise cette semaine : plus de 100 milliards de francs CFA saisis ou cautionnés en deux ans d'activité. C'est le bilan que le procureur de la République financier, El Hadji Alioune Abdoulaye Sylla, a présenté le 10 septembre dans l'émission « Sans filtre » de la RTS, à quelques jours du deuxième anniversaire du Pool judiciaire financier (PJF), officiellement installé le 17 septembre 2024 pour succéder à la Cour de répression de l'enrichissement illicite. En deux ans, la juridiction spécialisée a traité 750 dossiers, dont 610 restent aujourd'hui pendants devant les cabinets d'instruction, et a entraîné l'arrestation de 1 391 personnes, avec plus de 1 000 mandats de dépôt délivrés. Sur le plan judiciaire, 114 dossiers ont été renvoyés devant les juridictions de jugement, et 83 ont déjà été examinés par les tribunaux. Mais derrière l'addition spectaculaire des « 100 milliards », la nature exacte de cette somme mérite d'être détaillée, car elle est loin de correspondre à de l'argent déjà reversé au Trésor public. Une somme composite, pas un pactole disponible Selon les chiffres rapportés par la presse sénégalaise à partir de l'entretien du procureur financier, les sommes saisies ou déposées à la Caisse des dépôts et consignations (CDC) s'élèvent à 40,6 milliards de FCFA en espèces. À cela s'ajoute une créance évaluée à 59,342 milliards de FCFA — c'est-à-dire une dette ou un droit de recouvrement identifié dans le cadre d'un dossier, et non une somme physiquement encaissée. Le reste du total est constitué de biens mobiliers et immobiliers : véhicules, terrains, appartements — deux logements de type F3 et F4 figurant par exemple parmi les biens saisis récemment cités par la presse. Le montant de 100 milliards ne représente donc pas une trésorerie disponible, mais l'addition d'espèces consignées, d'une créance à recouvrer et d'une valeur estimée d'actifs physiques placés sous main de justice. C'est là que réside la première réponse à la question posée en titre : l'argent n'est, pour l'essentiel, « passé » nulle part. Il reste consigné à la Caisse des dépôts et consignations ou gelé sous forme de biens saisis, dans l'attente de décisions de justice définitives. En droit pénal, la saisie n'équivaut pas à la confiscation : elle ne fait que geler un bien ou une somme le temps de l'instruction et du procès, afin d'éviter sa dissipation. Ce n'est qu'après une condamnation définitive que ces avoirs peuvent être formellement confisqués et, le cas échéant, reversés au Trésor public. Or sur les 750 dossiers traités par le PJF, seuls 114 ont été renvoyés en jugement et 83 réellement examinés par les tribunaux à ce stade — soit un peu plus d'un dixième du total. La grande majorité des sommes et des biens saisis reste donc juridiquement en suspens, dans l'attente de l'issue des procédures. L'évolution des chiffres communiqués par le PJF au fil des mois illustre la dynamique de cette traque des avoirs. En janvier 2025, quatre mois après son installation, le PJF annonçait 91 dossiers traités pour 2,5 milliards de FCFA saisis. En avril, ce montant grimpait à 15 milliards. En mai 2026, le parquet financier faisait état de 600 dossiers et d'environ 35 milliards de FCFA récupérés, pour plus de 1 000 arrestations. En juillet, le président de l'Union des Magistrats du Sénégal ( UMS ), Cheikh Ba, défendait un bilan de 615 dossiers et 36,4 milliards de FCFA. Deux mois plus tard seulement, en septembre, le total annoncé a plus que doublé pour dépasser les 100 milliards — un bond en grande partie lié à l'intégration de la créance de 59,342 milliards dans le décompte, plutôt qu'à une accélération soudaine des saisies en espèces. Une juridiction qui doit composer avec les critiques de politisation Le bilan du PJF n'est pas seulement discuté sur le plan comptable ; il fait aussi l'objet de tensions politiques. En mai, la Ministre Yassine Fall avait critiqué les résultats de la juridiction et plaidé pour une réforme du décret qui l'encadre. Face à ces critiques, Cheikh Ba, président de l'UMS, était monté au créneau pour défendre l'institution, rappelant que le PJF n'était pas une création récente du pouvoir actuel — les premières nominations de magistrats, restées sans suite, remontant à avant le changement de régime — et dénonçant une tendance à juger les procédures judiciaires en fonction du statut politique des personnes poursuivies plutôt que des faits eux-mêmes. « Le juge ne fait pas la loi, il l'applique », avait-il résumé. Le procureur financier lui-même a tenu à répondre à ces critiques sur la lenteur supposée du traitement de certains dossiers, expliquant que la justice financière travaille souvent sur des affaires complexes impliquant plusieurs acteurs, parfois à l'étranger, ce qui nécessite des demandes de coopération internationale et allonge mécaniquement les délais. Il a par ailleurs insisté sur le principe d'égalité de traitement entre les justiciables, indépendamment de leur profil, et annoncé que plusieurs « gros dossiers » devraient bientôt être jugés. Le procureur a présenté ce bilan comme la preuve d'un « souci réel de transparence et de redevabilité » de l'État sénégalais, soulignant que les partenaires techniques et financiers internationaux, dont le FMI, suivraient désormais de près l'action de cette juridiction. Ce que le bilan démontre effectivement, c'est l'ampleur du travail d'enquête engagé : des dizaines de rapports transmis par la Centif, l'OFNAC, l'Inspection générale d'État et la Cour des comptes ont débouché sur des poursuites concrètes, avec des arrestations, des mises en examen et des procès déjà tenus dans plusieurs dossiers. Ce que ce même bilan ne permet pas encore d'affirmer, en revanche, c'est que 100 milliards de FCFA ont été effectivement récupérés au bénéfice des finances publiques. Tant que la majorité des dossiers reste en instruction et que les biens saisis n'ont pas fait l'objet d'une confiscation définitive prononcée par un tribunal, l'argent demeure une créance potentielle plutôt qu'une ressource mobilisable. La question posée par le titre trouve ainsi sa réponse la plus honnête dans l'attente elle-même : l'argent n'a pas disparu, mais il n'est pas non plus encore rentré dans les caisses de l'État — il patiente, sous scellés judiciaires, le temps que la justice tranche.
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- Length
- 1,079 words · 5 min read
- Published
- September 13, 2026
- Byline
- diack sall
- Source
- Senenews