Mer Rouge en feu : Le prix du litre d’essence pourrait se ressentir jusqu’à Dakar

À plus de 6 000 kilomètres de la capitale sénégalaise, une bataille se joue autour d'un passage maritime large d'une trentaine de kilomètres. Le détroit de Bab el-Mandeb, désormais au cœur de la guerre au Yémen, commande une part décisive du commerce pétrolier mondial. Ce qui s'y passe finit, tôt ou tard, par se lire sur les panneaux des stations-service de Dakar, Thiès ou Ziguinchor.
Un verrou maritime tombé aux mains des Houthis
La situation s'est brutalement dégradée à la fin de l'été. Début septembre, les rebelles houthis ont lancé une offensive terrestre appuyée par des roquettes et des drones près des côtes de la mer Rouge, avec l'objectif de s'emparer des zones qui bordent Bab el-Mandeb. Les combats ont été d'une rare violence, avec plus de 120 morts en deux jours, les affrontements les plus meurtriers que le Yémen ait connus depuis des années. Le pari a payé pour les rebelles : leur progression le long du littoral leur a permis de prendre le contrôle du détroit au cours du mois de septembre. La riposte se prépare déjà. L'Arabie saoudite planifie une offensive pour reprendre la zone, en hésitant entre une attaque concentrée autour du détroit et une opération plus large sur plusieurs fronts, notamment à Al-Bayda, Marib, Taëz et Al-Jawf. Selon les estimations, plus de 100 000 soldats yéménites pourraient être mobilisés selon l'ampleur de l'opération. Riyad estime ne pas pouvoir reprendre des négociations de paix tant que les rebelles tiennent ce passage, qui leur confère un levier considérable sur l'économie mondiale. En temps normal, Bab el-Mandeb est déjà une artère vitale. Il s'agit de la porte sud de la mer Rouge, sur la route qui relie l'Asie à l'Europe par le canal de Suez. Mais l'année 2026 a changé la donne. Depuis le déclenchement de la guerre au Moyen-Orient fin février, l'Iran verrouille le détroit d'Ormuz, de l'autre côté de la péninsule arabique. Bab el-Mandeb est alors devenu la seule route maritime accessible pour l'Arabie saoudite, premier exportateur mondial de brut. Autrement dit, les deux principales sorties pétrolières du Golfe sont aujourd'hui sous tension en même temps. Les Houthis avaient d'ailleurs annoncé dès juillet un blocus maritime visant l'Arabie saoudite. Les attaques contre la navigation se sont multipliées, comme celle qui a visé le navire commercial Tihamah le 11 août près du détroit. Pour un armateur, chaque traversée devient un risque, et ce risque a un prix.
Du cargo à la pompe, une chaîne de surcoûts
Le mécanisme est simple à comprendre. Lorsqu'une route maritime devient dangereuse, les compagnies d'assurance relèvent fortement leurs primes dites « risque de guerre ». Certains armateurs préfèrent contourner l'Afrique par le cap de Bonne-Espérance, ce qui rallonge les trajets de plusieurs jours, immobilise davantage de navires et fait grimper le coût du fret. À cela s'ajoute la nervosité des marchés : la simple menace sur un détroit stratégique suffit à faire monter les cours du pétrole brut et, surtout, ceux des produits raffinés. Or le Sénégal importe l'essentiel de ce qui coule dans ses réservoirs sous forme de carburant déjà raffiné. Le prix du baril n'explique donc pas tout. La facture dépend aussi des cours internationaux du gasoil et du supercarburant, du raffinage, du fret, de l'assurance, du stockage, du taux de change et des délais d'acheminement. Chaque maillon de cette chaîne est touché quand la mer Rouge s'embrase. Le fait que le pays produise désormais son propre pétrole ne change pas fondamentalement l'équation : entre le brut extrait et le litre vendu à la pompe interviennent encore le raffinage, la logistique, la distribution et les conditions d'approvisionnement. Les automobilistes sénégalais ont déjà ressenti un premier choc. Depuis le 15 août 2026, le
litre de supercarburant est passé de 920 à 990 FCFA
et celui du gasoil de 680 à 755 FCFA. Le gaz domestique et l'essence destinée aux pirogues n'ont pas bougé. Le gouvernement a justifié cette décision par l'envolée des cours depuis le début du conflit le 28 février, avec des prix internationaux du gasoil et du supercarburant en hausse de 69 % et 61 %. Même à ces niveaux, l'État continue de payer une partie de chaque litre. Le coût réel d'importation est estimé à 1 019 FCFA pour le supercarburant et 1 044 FCFA pour le gasoil. L'effort budgétaire est colossal : sans ajustement, les subventions au secteur de l'énergie auraient atteint 1 069 milliards de FCFA sur l'année 2026, alors que la loi de finances n'en prévoyait que 250 milliards. Le Sénégal a tenu plus longtemps que plusieurs voisins, la Mauritanie, la Gambie et la Guinée-Bissau ayant relevé leurs tarifs plus tôt.
Ce que la bataille de Bab el-Mandeb peut changer
C'est là que la situation au Yémen devient une affaire sénégalaise. La hausse d'août a été décidée alors que les Houthis ne contrôlaient pas encore le détroit. Leur mainmise sur Bab el-Mandeb, combinée à la fermeture d'Ormuz, ajoute une pression supplémentaire sur des marchés déjà tendus. Si la contre-offensive saoudienne s'enlise ou si les attaques contre les pétroliers se multiplient, les coûts d'importation pourraient encore grimper et rendre la marge de manœuvre de l'État encore plus étroite. Dans ce scénario, le gouvernement serait placé devant un choix difficile : creuser davantage la subvention au détriment d'autres priorités budgétaires, ou répercuter une partie de la hausse sur les consommateurs. Les autorités ont d'ailleurs indiqué qu'une veille permanente serait assurée sur les marchés internationaux afin d'adapter, si nécessaire, le dispositif de fixation des prix. À l'inverse, une reprise rapide du détroit et une désescalade pourraient détendre les cours et redonner de l'air aux finances publiques. Pour le citoyen, l'enjeu dépasse le plein du week-end. Le gasoil fait tourner les cars rapides, les camions de marchandises, les groupes électrogènes et une bonne partie de l'activité économique. Toute hausse se diffuse progressivement dans le prix du transport, des denrées acheminées depuis l'intérieur du pays et de nombreux services du quotidien. Les ménages qui n'achètent jamais de carburant le paient donc indirectement. La bataille qui s'annonce autour de Bab el-Mandeb sera suivie de près dans les chancelleries du Golfe. Elle mérite aussi d'être suivie à Dakar, car son issue pèsera sur le budget de l'État, le coût de la vie et, en bout de chaîne, sur le prix du litre à la pompe.
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- Length
- 1,043 words · 5 min read
- Published
- October 6, 2026
- Byline
- Diack Sall
- Source
- Senenews