Amady Aly Dieng et Ouar Sankharé : Deux façons d’habiter le monde
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**Ils avaient le mauvais goût de prendre les livres au sérieux, de travailler leurs phrases, de discuter des idées jusqu’à fatiguer les plus patients et de considérer qu’un intellectuel devait avoir autre chose à faire que courir après les applaudissements. Amady Aly Dieng et Oumar Sankharé ont consacré leur vie à lire, écrire, enseigner, contester, transmettre et parfois même à contrarier ceux qui auraient préféré que les savants restent tranquillement dans leurs bibliothèques. Économiste, historien des mouvements étudiants et essayiste infatigable pour l’un, helléniste, grammairien, professeur et homme de lettres pour l’autre, ils ont pourtant partagé une même maladie, devenue rare dans une époque qui voudrait tout expliquer en quelques secondes, celle de penser longuement le Sénégal, ses lettres, ses héritages, ses contradictions et son avenir. **
Il faut imaginer ce que devient une société lorsque disparaissent ceux qui avaient fait de la pensée leur manière d’être au monde. Non pas les détenteurs occasionnels d’un savoir spécialisé, ni les hommes dont les titres universitaires finissent par tenir lieu d’œuvre, mais ceux pour lesquels lire, étudier, écrire, enseigner et discuter constituaient une seule et même exigence, une discipline intérieure qui ne s’interrompait ni avec la fin d’un cours ni avec la retraite d’une institution. Amady Aly Dieng et Oumar Sankharé appartiennent à cette famille intellectuelle dont la disparition interroge une certaine conception de l’intellectuel africain, de sa fonction dans la cité et de son rapport à la connaissance. Le rapprochement entre eux pourrait surprendre. Dieng fut économiste, essayiste, historien du mouvement étudiant africain, militant marxiste et chroniqueur infatigable. Sankharé fut helléniste, grammairien, spécialiste des lettres classiques, universitaire et écrivain. Le premier avait choisi de scruter les mécanismes économiques, les structures de domination, les trajectoires politiques et les luttes qui avaient accompagné la naissance des États africains indépendants. Le second consacra une grande partie de son existence à des objets qui paraissent, à première vue, plus éloignés des urgences politiques du continent, le grec ancien, Homère, la grammaire, la rhétorique, la littérature et les civilisations classiques. Pourtant, les deux trajectoires se rejoignent sur un point essentiel, car, ils ont refusé de réduire le savoir à une spécialité professionnelle. Cette résistance est leur héritage le plus important. Amady Aly Dieng appartenait à cette génération pour laquelle l’université africaine ne pouvait être pensée indépendamment de l’histoire de la décolonisation. Son parcours est inséparable de l’effervescence intellectuelle et politique des années 1950 et 1960, lorsque les étudiants africains en France n’étaient plus disposés à considérer leur formation comme une simple préparation à des fonctions administratives dans les futurs États indépendants. La connaissance devait accompagner l’émancipation.
L’université devait produire des cadres, certes, mais aussi des consciences capables de comprendre les structures historiques dans lesquelles leurs sociétés avaient été enfermées. Son engagement au sein de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France prend place dans cette histoire. La Feanf constituait l’un des espaces où s’élaboraient des conceptions concurrentes de l’Afrique à venir, où se rencontraient nationalistes, marxistes, panafricanistes et militants anticoloniaux. Dieng en fut l’un des acteurs et devint président de la Fédération au début des années 1960. Plus tard, il entreprendra d’en conserver la mémoire dans plusieurs ouvrages, avec cette conscience que les mouvements intellectuels disparaissent souvent deux fois, d’abord avec ceux qui les ont animés, ensuite avec l’oubli qui efface leurs débats. Chez lui, l’écriture possède donc une fonction mémorielle. Elle sert à sauver des expériences de la disparition. C’est une constante de son œuvre. Lorsqu’il écrit sur la Feanf, sur Lamine Guèye, sur Cheikh Anta Diop ou sur les débats idéologiques africains, il tente de restituer une généalogie intellectuelle à des générations qui risquent de croire que les idées dont elles héritent sont nées avec elles. Cette entreprise est d’autant plus importante que l’histoire intellectuelle africaine a longtemps souffert d’une double confiscation. Une première, coloniale, qui avait placé les sociétés africaines dans une position d’objet plutôt que de sujet de connaissance. Une seconde, postcoloniale, produite par la fragilité des institutions, la disparition des archives, l’insuffisance des politiques de conservation et la tendance à réduire l’histoire des idées à quelques grandes figures consacrées.
Déconstruction épistémique
Dieng refusait cette simplification. Il voulait retrouver les hommes derrière les institutions, les étudiants derrière les organisations et les débats derrière les évènements. Son œuvre est ainsi, par endroits, une véritable histoire sociale de la pensée africaine. C’est ce qui explique la place singulière qu’il occupe dans les lettres sénégalaises. Il n’était pas écrivain au sens classique du terme, mais il appartenait pleinement à cette République des lettres dans laquelle l’essai, la chronique, le témoignage, la polémique et le récit intellectuel participent eux aussi à la littérature d’une époque. Ses livres constituent une archive de la vie intellectuelle sénégalaise et africaine, une archive souvent personnelle, parfois polémique, mais toujours animée par le désir de comprendre.
Chez Oumar Sankharé, le rapport au savoir part d’un autre endroit. Il faut mesurer ce que représentait, dans un pays nouvellement indépendant, le choix de consacrer sa vie aux langues et aux littératures anciennes. Lire Homère depuis Dakar, enseigner la langue grecque à des étudiants sénégalais, étudier la rhétorique et les formes littéraires anciennes, c’était aussi montrer que l’Afrique pouvait devenir sujet de savoir dans des domaines que l’histoire coloniale lui avait présentés comme appartenant à l’Europe. Son parcours universitaire prend une portée symbolique. Agrégé de lettres classiques en 1983, puis agrégé de grammaire en 2011, Sankharé devient le deuxième Africain, après Léopold Sédar Senghor, à obtenir cette dernière agrégation. La comparaison avec Senghor n’est pas fortuite. Elle renvoie à une longue histoire des rapports entre langue, littérature, enseignement et affirmation intellectuelle africaine. Senghor avait fait de la langue française un instrument de création poétique et de dialogue entre les civilisations. Sankharé, dans un autre registre, s’est employé à en explorer les structures, les traditions et les héritages, tout en retournant constamment vers les langues anciennes qui ont façonné une partie considérable de la pensée occidentale. Cette circulation entre les domaines constitue l’un des traits les plus féconds de son parcours. Dieng et Sankharé auront ainsi occupé deux versants différents de la même montagne. Dieng regardait l’histoire depuis la politique, l’économie et les luttes sociales. Sankharé l’abordait depuis les langues, les textes et les formes littéraires. L’un interrogeait les structures de la domination. L’autre interrogeait les structures du langage.
Domination
Mais tous deux savaient qu’une société qui ne produit pas ses propres catégories d’interprétation demeure dépendante de catégories fabriquées ailleurs. Ils ont contribué à faire de l’intellectuel autre chose qu’un auxiliaire de l’administration ou un producteur de diplômes. Ils ont réhabilité, chacun dans son domaine, la figure du savant public. Dieng l’a fait avec une vigueur particulière. Son écriture journalistique, ses prises de position et ses interventions publiques témoignent d’un intellectuel qui n’avait pas accepté la séparation confortable entre la bibliothèque et la cité. Il pouvait parler d’économie, puis d’histoire politique, puis d’université, puis des intellectuels africains, sans considérer que ces passages constituaient des transgressions disciplinaires. Sankharé, lui aussi, a refusé cette clôture. Ses travaux savants, ses ouvrages littéraires et ses interventions sur la langue témoignent d’une conception expansive des humanités. Il faut d’ailleurs se garder de transformer cette ouverture en légende dorée. Leur œuvre comporte des débats, des désaccords, des positions contestables, des controverses parfois violentes. Mais cette dimension n’enlève rien à leur importance. Elle la renforce même. Une vie intellectuelle digne de ce nom ne se mesure pas au nombre de fois où elle obtient l’approbation générale. Sankharé en fit l’expérience avec « Le Coran et la culture grecque », ouvrage qui provoqua une importante controverse au Sénégal. L’affaire déborda largement le cercle universitaire et plaça au centre du débat les questions de langue, de transmission culturelle, de rapports entre civilisations et d’interprétation des textes religieux. Dieng, de son côté, n’avait jamais fait de la prudence le principe cardinal de son activité intellectuelle. Son marxisme, son engagement anticolonial, son regard critique sur les élites et son goût de la polémique participaient d’une même conception qui est celle de penser suppose de prendre position lorsque les circonstances l’exigent. Amady Aly Dieng aura consacré son existence à faire parler l’histoire. Oumar Sankharé aura consacré la sienne à faire parler les textes. Le premier a voulu empêcher que les générations militantes et intellectuelles de l’indépendance soient englouties dans l’oubli. Le second a voulu maintenir ouvertes les grandes portes de la langue et des humanités.
Par Amadou KéBé
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About this article
- Length
- 1,391 words · 7 min read
- Published
- September 27, 2026
- Byline
- Oumar Boubacar Ndongo
- Source
- Soleil