Kalev Mutond : 7 jours dans ses cachots, puis… toutes mes excuses
Xavier Bonane ya Nganzi
Que faire de la mort de Kalev Mutond ?
Depuis l’annonce de son décès, ce lundi 5 octobre à Paris, la blogosphère congolaise est en ébullition. Pour les uns, bon débarras ! Un sanguinaire. Un tortionnaire. Un homme qui aurait laissé derrière lui des souvenirs de plomb et de cachots. Pour les autres, c’est un grand serviteur de l’État qui vient de disparaître. Moi, je suis partagé.
J’ai fait sept jours dans les cachots de l’ANR. Alors, que faire ? Lui rendre hommage ? Certainement pas par automatisme. Le condamner ? Ce serait raconter seulement une partie de mon histoire. Je préfère raconter ma rencontre avec Kalev Mutond. Le lecteur jugera.
Juillet 2000
Je fais la connaissance de Kalev Mutond en juillet 2000. À l’époque, il est directeur de cabinet de l’administrateur général de l’ANR. Moi, je suis rédacteur en chef du journal VISION. Et, accessoirement, je viens d’être nommé, le 1er juillet 2000, député national à l’Assemblée constituante et législative-Parlement de transition, ACL-PT, par Laurent-Désiré Kabila. Je suis donc député. Mais député sans immunité pratique. La guerre bat son plein. Nous sommes en pleine deuxième guerre du Congo, celle que certains ont appelée la «* première guerre mondiale africaine *». Le Rwanda et plusieurs autres pays sont engagés militairement en RDC. Nous sommes tous au Palais de la Nation.
Notre mandat doit être validé avant notre départ pour Lubumbashi, où doit fonctionner le nouveau Parlement. Je suis donc au Palais de la Nation. Député. Journaliste. Et, manifestement, futur pensionnaire de l’ANR. Subitement, une escouade de policiers m’attire vers le parking. Vous êtes en état d’arrestation ! Tiens ! Je viens pour faire valider mon mandat de député. On me valide finalement autre chose. Mon arrestation.
On me pousse sans ménagement dans une jeep. Deux cerbères m’encadrent. Direction : ma rédaction. Elle est installée dans l’immeuble Ave Maria, avenue Colonel Ebeya, dans la commune de la Gombe. On fouille tout. Les bureaux. Les tiroirs. Les documents. Les ordinateurs. Tout y passe. On emporte les ordinateurs et plusieurs documents. Je regarde cette opération avec le calme relatif d’un homme qui commence à comprendre qu’il ne maîtrise plus grand-chose. Puis le cortège repart. Direction : les cachots de l’ANR.
ZULU
Je débarque au fameux Zulu, en face de la Primature, sur l’avenue 3 Z. En pleine journée. Le nom est déjà suffisamment évocateur. J’y passe une nuit. Le lendemain, transfert. On m’emmène dans un autre cachot, non loin de la Primature, sur une avenue longeant le fleuve. J’y passe sept jours. Sept jours. Et pendant sept jours, personne ne m’explique pourquoi je suis là.
Je découvre ainsi une curieuse forme de démocratie carcérale : on vous prive de liberté, mais on vous laisse toute liberté de vous demander pourquoi. Chaque matin, pourtant, un rituel se répète. Kalev Mutond passe. Il fait l’appel nominal des détenus. Il vient avec un médecin. Le médecin examine chacun de nous. Température. Tension artérielle. Stéthoscope. Poids. Signes vitaux. Tout est soigneusement consigné dans un registre.
À défaut de savoir pourquoi nous sommes détenus, nous savons au moins que notre tension est suivie. C’est déjà ça.Moi, pendant ce temps, j’attends. Je ne sais pas ce qu’on me reproche. Je ne sais pas qui m’accuse. Je ne sais même pas combien de temps cette plaisanterie va durer.
Samedi, 21 heures
Le septième jour arrive. Samedi soir. 21 heures. Je passe enfin à l’interrogatoire. Cette fois, on ne plaisante plus. L’interrogatoire est musclé. Très musclé. Il dure jusqu’à une heure du matin. À ce moment-là, je commence à avoir une idée plus précise de la puissance de l’État. Elle tient parfois dans une petite pièce. Avec une porte fermée. Et quelques questions.
Dimanche
Le lendemain, dimanche après-midi, on vient me chercher. Un directeur me fait monter dans une petite jeep. Je ne sais toujours pas où je vais. Nous roulons. Nous arrivons finalement au bureau de l’administrateur général de l’ANR, avenue de la Justice, en diagonale du Bureau de la commune de la Gombe. Et là, surprise. Je me retrouve face à Kalev Mutond. Celui que j’avais vu chaque matin dans mon cachot. Mais cette fois, je suis dans son bureau.
Il me parle. Longuement. Plus de trente minutes. Le thème ? Le patriotisme. La patrie. Le devoir. L’État. Bref, tout ce qu’un prisonnier de sept jours rêve précisément d’entendre. Puis vient le moment que je n’oublierai jamais. Kalev Mutond présente les excuses de l’ANR pour le préjudice qui m’a été causé. Il y avait eu… erreur sur la personne. Le BONANE recherché n’était pas moi. Voilà. Sept jours de détention. Une perquisition. Des ordinateurs emportés. Des documents saisis. Un interrogatoire jusqu’à une heure du matin. Tout cela pour découvrir, au bout du compte, que le BONANE n’était pas le bon BONANE.
Il fallait tout de même une certaine imagination administrative pour réussir à confondre un député national et un autre Bonane. Mais l’État avait parlé. Et l’État s’était trompé.
17 HEURES
Le même directeur reprend la petite jeep. Il me reconduit chez moi. Il est environ 17 heures. J’arrive à la maison. Après sept jours de cachot, je retrouve mon salon. Et, à la télévision, un match de football est en cours. La RDC joue contre la République centrafricaine. Je regarde l’écran. Je viens de passer sept jours à l’ANR. Et me voilà à regarder les Léopards. Je me souviens m’être dit, avec l’humour un peu particulier des gens qui viennent de sortir de prison : au moins, celui-là, je suis certain que c’est bien moi qu’on a sélectionné. Mais il reste un petit détail. Les ordinateurs et les documents emportés lors de la perquisition ne nous ont jamais été restitués. Même lorsque l’ANR a reconnu son erreur sur la personne, l’erreur, elle, n’a pas retrouvé le chemin de nos bureaux. Mes sept jours, eux, sont restés dans ma mémoire. Mes ordinateurs et mes documents sont restés, eux, quelque part dans la mémoire de l’ANR.
ALORS, QUE DIRE DE KALEV MUTOND ?
Je ne vais pas refaire ici son procès. Je ne vais pas non plus lui fabriquer une statue. Je raconte simplement ce que j’ai vécu.Kalev Mutond a dirigé l’ANR. Son passage à la tête de ce puissant service de l’État suscite aujourd’hui des témoignages, des accusations et des jugements extrêmement contrastés. Je les laisse à ceux qui les portent. Moi, je possède mon propre dossier. Il tient en quelques lignes. J’ai été arrêté. J’ai passé sept jours dans les cachots de l’ANR. J’ai subi un interrogatoire musclé.
J’ai rencontré Kalev Mutond. Il m’a parlé de patriotisme. Il m’a présenté les excuses de l’ANR. Et il m’a fait libérer. Parce qu’il y avait eu erreur sur la personne. Mais les ordinateurs et les documents saisis ne m’ont jamais été restitués.
Voilà mon histoire. Elle ne fait pas de Kalev Mutond un saint. Elle ne fait pas non plus de moi son avocat posthume. Elle rappelle simplement une chose : un homme peut être, selon les témoignages, plusieurs personnages à la fois. Pour certains, il restera le chef redouté d’une machine de renseignement. Pour d’autres, un serviteur de l’État.
Pour moi, il restera surtout celui qui m’a fait passer sept jours dans les cachots de l’ANR…avant de m’expliquer que je n’étais pas le BONANE qu’on cherchait. La vie, parfois, écrit elle-même ses meilleures satires. Et l’État, parfois, en est le scénariste. Quant aux ordinateurs et aux documents, eux, n’ont jamais reçu les excuses de l’ANR.
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About this article
- Length
- 1,240 words · 6 min read
- Published
- October 7, 2026
- Byline
- B.A.W.
- Source
- Congo Indépendant